CHAPITRE XII
Baltimore, Washington.
De Philadelphie je fis quelques excursions à Baltimore et à Washington. Le trajet ni la manière de voyager n’ont rien de remarquable. Les rails-roads et les steam-boats se succèdent , avec tous leurs avantages et leurs désagréments , comme dans toute route un peu fréquentée de l’Amérique. Toute nouvelle description serait donc inutile , et je me borne a quelques remarques.
De Philadelphie à Baltimore, le voyage se fait en huit heures, tant par chemin de fer que par bateau h vapeur sur leDelaware. Pendant le trajet sur le chemin de fer , on est obligé de traverser le large fleuve de Susquehanna , sans que pour cela le voyage soit beaucoup retardé; car, en un instant, wagons et voya-
geurs sont transportés sur l’autre rive par un bateau à vapeur. Par une autre route qui est de dix heures, l’on fait la plus grande partie du trajet en bateau a vapeur, sur le Delaware, le Elkriver, et la baie de Cheasapeake , et seulement seize milles par chemin de fer en quarante minutes , ce qui est considéré comme le nec plus ultrà de la vitesse dans les États-Unis. Sur l’eau, aucune nation ne saurait disputer aux Américains la palme de la vitesse, soit qu’il s’agisse de navigation à voile ou de navigation par la vapeur. Il n’en est pas de même sur les chemins de fer. Leur impatiente ambition les a portés à construire ces voies de communication sur une échelle trop grande pour leurs ressources pécuniaires, de sorte que leurs chemins de fer ne sont remarquables que par leur étendue , et nullement pour leur construction.
Ils se contentent d’aplanir et de niveler le terrain , quand la structure physique du sol n’offre pas de trop grandes difficultés. Là oit il faudrait trop de travail et de frais pour creu-
ser ou percer les masses qui s’opposent a leur passage , ils construisent ce qu’ils appellent inclined planes (des plans inclinés) , et la force de la machine doit alors vaincre l’inégalité du terrain. Au lieu de fondements massifs, ils se bornent à poser des poutres sur lesquelles ils placent les rails. On comprend facilement le manque de solidité qui résulte de ce mode de construction, et je -me rappelle que les wagons furent jetés plus d’une fois hors des rails sur le chemin de fer entre Lewistown et Niagara, ce qui alors n’eut d’autres inconvénients que la perte du temps ; mais il arrive trop souvent que ces vices de construction occasionnent les plus graves accidents. Les machines elles-mêmes ne sont pas mieux établies. J’assistai à Philadelphie à un essai d’une locomotive , commandée par une des compagnies de chemins de fer du continent européen , qui va chercher un peu loin ce qu elle pourrait , tout aussi bien , se procurer beaucoup plus près. Cette machine s’arrêta tout court sur le plan incliné près de la ville , de
sorle que toute la compagnie, rassemblée pour admirer les prodiges de l’industrie américaine, se vit obligée de revenir pédestrement et fort désappointée.
Il n’est pas de mon ressort de discuter sur un chapitre aussi grave que celui des chemins de fer dont on s’efforce de sillonner l’Europe entière ; mais je désire que l’on prenne ceux de l’Angleterre , et non ceux de l’Amérique , pour modèles. Il faut se garder d’en entreprendre plus que les moyens pécuniaires ne le permettent ; et puisque ces voies de communication offrent déjà de graves dangers , même lorsqu’elles sont construites avec le plus grand soin , il faut bien prendre garde de se laisser séduire par le bon marché ,, seul mérite des rails-roads de l’Amérique , et songer d’ailleurs que les frais de réparations s’élèvent, avec le temps , à plus que ne le ferait le prix d’un travail solide.
Comme terme moyen de vitesse sur les chemins de fer américains, on peut compter dix à douze milles par heure , ce qui 11e dépasse
guère l’allure de chevaux au grand irol ou au galop, comme sont conduites les mallespostes anglaises , qui font environ dix milles à l’heure , ce qui rend la monotonie des voyages par rail-road encore plus sensible. Mais, ainsi que je l’ai déjà dit, on voyage, proportion gardée, beaucoup plus vite sur les rivières, car les bateaux a vapeur américains font communément de huit - à dix milles à l’heure , vitesse qu’un vaisseau bon voilier n’atteint sur mer que par un vent très-favorable.
Les 5 7 milles entre Baltimore et Washington se font par chemin de fer en trois heures et demie a quatre heures.
Quant aux manières des passagers que l’on rencontre sur cette route, elles sont toujours les mêmes; seulement, par forme d’épisode, on nous fit l’honneur, à un de mes compatriotes et à moi, de nous prendre pour des espions, parce qu’il avait plu à une vieille folle, outrée de ne pas entendre notre langue , de nous désigner comme officiers de l’armée mexicaine du Texas , que nous allions
rejoindre pour nous battre contre les Américains. D’autres vieilles femmes se hâtèrent de partager son opinion ; et si nous ne courûmes pas tout à fait le danger d’être traités comme autrefois le major André , du moins on nous le souhaitait de grand cœur.
L’excellent tour ( ÿankeetrick ), qui a si bien réussi aux Américains pour s’emparer du Texas, où ils se sont d’abord présentés comme d’humbles colons , en attendant qu’ils fussent assez forts pour en chasser ceux-là mêmes qui les avaient accueillis, les rend trèsjaloux de cette nouvelle possession ; ils la regardent comme une pierre d’attente , comme un essai précurseur des projets qu’ils méditent sur d’autres provinces de l’Amérique méridionale , où ils voudraient établir leur religion par fanatisme , et leur domination autant par intérêt que par ambition.
L’état déplorable où se trouve réduit le Texas, l’anarchie dont il est le théâtre, les cruautés que les Américans , ces législateurs et philanthropes par excellence du xixc siècle,
y ont commises 1 , me porte à faire les vœux les plus ardents pour que l’Amérique espagnole conserve longtemps encore son ancienne religion, sa nationalité, et sa véritable indépendance.
Baltimore , capitale du Maryland , est une des principales villes de l’Union, et l’on porte de cent dix a cent vingt mille le nombre de ses habitants , qui s’accroît de jour en jour. Toutefois, il faut être circonspect en émettant ces chiffres , car les Américains sont toujours assez disposés a en grossir le nombre. II n’y a dans aucune ville de l’Union autant de catholiques qu’à Baltimore. Leur église est belle ; mais on y remarque , ainsi que dans toutes les églises catholiques de l’Union et du Canada, beaucoup de rapports avec les temples des protestants, auxquels elles ressemblent par la nudité des murs , qui sont privées de tableaux et couverts d’inscriptions tirées des psaumes,. et surtout
1 Le fait dont les Mexicains accusent le plus les Américains , c’est d’avoir vendu et de garder comme esclaves les soldats mexicains faits prisonniers de guerre.
par la disposition des prie-dieu, qui sont numérotés et loués à l’année. Ces prie-dieu sont plus ou moins élégants , plus ou moins bien placés; ce qui tend à détruire cette belle maxime du catholicisme, que tout homme est égal devant Dieu.
La ville de Baltimore est très-bien construite, et, comme dans la plupart des villes américaines, ses rues se coupent a angles droits. Il y a quelques batiments qui sont d’un bel aspect , surtout les temples. On y trouve deux monuments remarquables. L’un, nommé Battle monument, est consacré au souvenir de la guerre de 1813 et des officiers qui y périrent ; il est dans le style surchargé des Américains. L’autre , placé au point le plus élevé de la ville , construit en marbre blanc comme le précédent , consiste en une colonne haute de cent soixante pieds, érigée en l’honneur de Washington, et qui est surmontée de sa statue. Ce dernier monument est heau et simple , et on y jouit d’une vue des plus belles sur les environs de Baltimore,
qui par leurs eaux et leurs vastes forêts présentent un coup d’œil charmant.
La ville même n’offre de remarquable que le mouvement qui y règne. Je fus frappé d’y trouver une race de chevaux qui se distinguaient de tous ceux que j’avais vus jusqu’alors en Amérique, par la beauté et la force de leur structure , et qui ont beaucoup de ressemblance avec ceux de la Transylvanie. ïl existe ici un musée , comme dans toutes les villes considérables de l’Union ; mais , comme ces établissements appartiennent d’ordinaire à des particuliers qui en font une spéculation , on y trouve peu d’objets intéressants pour la science. Ils sont établis uniquement dans le but d’attirer la curiosité du public , qui y paie son entrée comme au spectacle. Le prix, à Baltimore, est d’un quart de dollar. Les collections d’armes et d’ustensiles indiens y sont, pour l’ordinaire, fort nombreux , et l’on trouve à Baltimore , et surtout a Philadelphie , les squelettes de mastodontes, les plus grands et les plus complets que l’on connaisse. Parmi
les objets les plus intéressants de Baltimore , il faut ranger les schooner que l’on y construit et qui sont connus sous le nom de Baltimore-klypper : ces bâtiments sont renommés par la vitesse de leur marche , qui surpasse celle de tout autre vaisseau à voiles , puisqu’ils filent jusqu’à quatorze nœuds à l’heure ; aussi les négriers les choisissent de préférence pour exercer leur odieux trafique. Leur construction est basse et plate, et cependantils portent une cargaison bien plus considérable qu’on ne s’en douterait d’après leur apparence. Toutefois, leur port n’excède pas 200 tonneaux (tons), et il n’est même, généralement, que de 80 à 100. Ils portent d’énormes voiles qui ne semblent aucunement être en rapport avec la grandeur du bâtiment. Ces schooners sont un peu plus solidement construits que les bâtiments américains, de sorte que l’on s’aventure à doubler avec eux le cap Horn ; mais ils sont très-incommodes pour le voyageur, parce que leur pont est si bas qu’ils sont presque constamment couverts par les vagues. En gé-
néral , les vaisseaux américains ne sont construits que pour la vitesse , et non pour la durée. Au bout de vingt ans, le navire américain est hors de service , tandis que le vaisseau anglais est calculé pour durer trente a cinquante ans , et que ceux de la Suède et du Danemark durent soixante à soixante-dix, même jusqu’à cent ans. Ces scliooners, quoique construits avec un peu plus de soins que les autres vaisseaux américains, n’en durent guère plus, et, quoi qu’en disent les Américains, qui voudraient faire croire qu’ils réunissent les deux qualités de vitesse et de solidité , ma propre expérience m’a convaincu que l’on ne peut leur accorder pleinement que le premier de ces deux avantages.
Quand on parle de la ville de Washington, résidence du pouvoir suprême de l’Union américaine , les idées rapportées d’Europe vous portent à croire que l’on va rencontrer la capitale de cette immense contrée. Je ne saurais donc peindre mon étonnement, lorsqu’on visitant cette ville si renommée , je la
trouvai ressemblant plutôt à une ville coloniale qu’au siège du gouvernement d’un pays plus grand que l’Europe entière. L’Américain se contente ici, comme en tant d’occasions, du plan qu’il a tracé de sa capitale , mais telle qu’elle ne pourra être en réalité que dans un ou deux siècles. Il en parle comme si elle comptait déjà des milliers de palais et des millions d’habitants, tandis quelle ne contient aujourd’hui que quelques rues, grandes et belles , à la vérité , mais peuplées au plus de 20,000 âmes.
L’imagination américaine rêve d’une capitale supérieure a Paris et à Londres, et il est très-problématique que Washington s’accroisse jamais : des hommes instruits et impartiaux en doutent par plusieurs raisons. La ville doit son existence à un caprice du général Washington qui, tout grand homme qu’il était , avait pourtant aussi ses faiblesses humaines. J’ai entendu de la bouche d’un contemporain de Washington , que le président avait voulu la capitale près de son
carré de choux , faisant allusion au voisinage de Mont-Vernon, habitation du général Washington, située tout près de la ville qui porte son nom illustre. Il manque a la ville de Washington un élément de prospérité indispensable a toute ville du monde,, et surtout à une ville américaine , le commerce. Malgré sa position sur le Potomac, le commerce n’y fait aucun progrès sans que l’on puisse en bien dire la cause , le fleuve étant navigable , même pour de grands navires , à moins que l’on ne veuille l’attribuer au voisinage de Baltimore , de Philadelphie , et surtout de New-York , qui , par leur excellente situation géographique et la priorité de leur existence , l’attirent vers elles tout entier. Quoi qu’il en soit , il est un fait constant, c’est que la ville de Washington ne prend aucun accroissement, de sorte que la maison du président , le Capitole , où le sénat et les membres du congrès se rassemblent ; puis , les maisons des secrétaires d’Etat , et celles des ministres et envoyés des puissances étrangères, qui tous sont, exoffcio, obligés
d’habiter cette ville , semblent relégués dans le désert. Les dignitaires , tous ceux enfin qui ont part au gouvernement , ou sont en rapport avec lui, doivent y résider.
Telle est la volonté suprême des Américains, qui seraient trop jaloux d’accorder a un des Etats de l’Union l'honneur de posséder la ville siège du gouvernement , et qui ont eu soin de déclarer le terrain sur lequel la ville de Washington devait s’établir, ainsi que l’espace de dix milles qui l’entoure, comme district indépendant de tous les autres États de la Fédération. Cette condition , sine quânon , ne pouvait naturellement s’appliquer ni a New- York , ville principale de l’État du même nom, ni à Philadelphie, ni a Baltimore, qui jouissent du même rang dans les États de Pensylvanie et du Maryland; car on n’aurait pu les en séparer, quelque préférable que chacune de ces trois villes aurait été , sous tous les rapports, à Washington, comme siège du gouvernement.
Quoiqu’il soit bien difficile de prévoir les
changements amenés par l’avenir, cependant il pourrait bien se faire que Washington ne possédât pas toujours l’honneur d’étre le siège du gouvernement américan. Les raisons que je viens d’indiquer me portent à croire qu’on ne lui substituera aucune des trois villes que j’ai nommées, quelle que soit leur importance, mais que cet avantage est plutôt réservé à une des nouvelles villes de l’ouest , comme Cincinnati, qui se trouvera, avec le temps, quand les déserts de l’ouest seront peuplés, au centre de l’Union américaine, et dont la position sur l’Ohio , qui communique avec le Missouri, le Mississipi , et tant d’autres fleuves considérables , faciliterait les rapports de toutes les parties de l’immense territoire de l’Union avec un centre commun.
Ce résultat dépend en grande partie de la solution que l’on donnera a la question de l’esclavage dans les Etals du midi , question qui pourrait bien , avec le temps , servir, non de cause , mais de prétexté a une scission des Etats-Unis.
La question en elle-même est facile à résoudre; le midi ne peut exister sans l’esclavage , et le nord est trop prudent pour s’en mêler autrement que par des déclamations. Les Américains des Etats du nord sont trop égoïstes pour qu’on puisse croire qu’ils se laisseront entraîner par le seul amour de l’humanité à prononcer une abolition par trop coûteuse. Mais il existe d’autres causes tout aussi importantes, qui rendent une séparation possible ; c’est la crise actuelle du commerce, à laquelle on ne peut remédier que parla centralisation. Or, comme la centralisation ne peut s’exercer efficacement sur des contrées d’une immense étendue , il faudra bien en venir a une séparation nécessaire. Il y a aussi d’autres causes secondaires , mais efficaces ; c’est le luxe qui va croissant de jour en jour, l’amour des titres et des distinctions , et enfin la haine entre le midi et le nord, qui ont pris pour devises sla very et abolition.
Le choix d’une ou de plusieurs capitales devra donc se résoudre d’après les événe-
ments qui pourraient résulter de ces circonstances.
Parmi le peu d’édilices remarquables de Washington, le Capitole occupe la première place. Il est construit en pierres de taille blanches ( wliite freestone) , et composé d’un corps principal et de deux ailes, le tout formant un ensemble assez lourd. On dit sa longueur de trois cent cinquante pieds. Au milieu de l’éditice se trouve une grande salle surmontée d’une coupole d’une égale hauteur, large de quatre-vingt-dix pieds, ce qui m’a paru manquer de proportions et faire le plus mauvais effet. Je ne suis point architecte , mais j’exprime l’impression qu’un objet fait sur moi, et peut-être suis-je devenu un peu trop difficile, après avoir vu les coupoles de Sainte-Sophie , de Saint-Pierre et de Saint-Paul. Quoi qu’il en soit, la grande salle du Capitole de Washington est surchargée d’ornements sans goût, de mauvais bas-reliefs et de tableaux médiocres. Les premiers représentent des souvenirs de la colonisation, tels
que Penn achetant aux Indiens le terrain de la Pensylvanie , et leur en remettant le prix, etc.; les tableaux, au nombre quatre, représentent divers faits de la guerre de Pindépendance; ce sont : Washington abdiquant le commandement suprême; le général Burgoyne fait prisonnier; la Déclaration de Pindépendance américaine , etc. L’objet qui attira le plus mon attention , et qui est très-bien exécuté , est une statue de Jefferson, tenant à la main Pacte de l’indépendance. La salle du congrès, qui repose sur vingt-deux colonnes en marbre gris , est très-belle et décorée avec le meilleur goût. C’est là que les membres du congrès (les députés) se rassemblent. Cette salle est demi-circulaire , tapissée en rouge , et les fauteuils en noir, avec les portraits en pied de Washington et de Lafayette. La vue dont on jouit de ses fenêtres sur le Potomac , est des plus étendues; mais ce fleuve , quoique d’une largeur prodigieuse , ne présente rien de pittoresque , parce que ses rives , comme celles du Delaware et du Susquehanna , sont
basses et uniformes. Cette monotonie est lTm des caractères distinctifs de la plupart des grands fleuves de l’Amérique septentrionale , le Hudson excepté. La salle du sénat, quoique plus petite , est belle et élégante ; elle repose sur huit colonnes.
La maison du président ne se distingue que par sa simplicité , ainsi que les quatre ministères , et on n’y trouve de remarquable que la collection de portraits des principaux chefs indiens qui se sont trouvés en guerre ou en relation avec le gouvernement , collection que l’on conserve au ministère de la guerre , et que l’on augmente continuellement.
La rue principale de Washington (Pennsylvania avenue ) , conduit , ou plutôt devra conduire , quand elle sera achevée , du Capitole à la maison du président; elle est longue d’un mille et un quart , et large de cent trente à cent soixante pieds. Cette indication doit suffire pour faire concevoir dans quel style le plan de cette ville est conçu.