CHAPITRE XIII
Suite de Washington.
Lors d’une seconde visite que je fis àWashington , je vis M. Poincett, le ministre du département de la guerre ( secretary of war ), l’un des hommes les plus distingués de l’Amérique , et dont la connaissance me fut des plus agréables.
Il voulut bien me présenter au président des États-Unis, M. Van Buren, qui apportait dans l’exercice des hautes fonctions dont il était investi les formes les plus distinguées. A l’aide d’un tact parfait, il était parvenu a résoudre le problème si difficile, d’allier à des manières républicaines la réserve que lui imposait son éminente dignité.
Il me reçut avec autant d’amabilité que de bienveillance. Les questions qu’il m’adressa portaient principalement sur l’effet que les
États-Unis faisaient sur moi; sur le temps que je comptais y passer , et qu’il ne trouva pas assez long pour juger, c’est-'a-dire pour admirer le pays dont il se plaisait à rehausser le mérite aux yeux d’un étranger.
Il me parla ensuite des divers chemins de fer exécutés ou commencés en Europe , m’interrogeant sur ceux que j’avais visités en Amérique, et dont il s’efforcait d’établir la supériorité. J’aurais été surpris de ce ton éminemment américain, si je ne l’avais reconnu pour factice.
M. Van Buren est un homme rempli d’adresse; il en a donné la preuve par la manière dont il a su se débarrasser de l’importune familiarité de ses compatriotes , tout en affichant les principes et les sentiments du plus pur démocrate. Lorsqu’il devint président , sur la recommandation de Jackson , dont il avait embrassé les principes , les Américains s’imaginaient qu’il hériterait avec la charge de la facilité de cet idole du peuple américain , et qu’il allait comme lui perdre son
temps a donner des poignées de main ( shake hands ) du matin au soir.
A peine M. Yan Buren était-il nommé , que sa maison fut envahie par une foule de visiteurs , accourant des quatre points cardinaux pour l’intéressante solennité de shake hands with the president , afin de pouvoir s’en vanter en retournant dans leurs foyers.
Mais au lieu de portes ouvertes, comme aux temps bienheureux du héros de la Nouvelle- Orléans , on trouva un Suisse , qui demandait avec politesse l’objet qui procurait au président l’honneur de la visite. Si c’était pour affaires , on était reçu dans la journée à une heure fixée ; mais si c’était simplement pour les poignées de main, il fallait attendre le jour de la réception générale , ou se contenter de presser la main du Suisse.
Nous quittâmes le président sans attendre qu’il nous congédiât à la manière des souverains. Rien, du reste , ne rappelle chez lui le poste suprême qu’il occupe ; point de suite , point de gardes ; dans l’antichambre , un
seul domestique , qui ne nous annonça même pas , M. Poincett étant avec le président sur le pied de l’intimité.
M. Van Buren descend d’une famille hollandaise, comme son nom l’indique; il est de taille moyenne , maigre , âgé de quarante-cinq à cinquante ans , avec les cheveux roux et la tête un peu chauve sur le devant.
De retour au ministère de la guerre, j’assistai à un spectacle des plus intéressants pour un Européen : trois députations d’indiens , des tri bus les plus éloignées de l’ouest y étaient rassemblées pour attendre le ministre; car c’est au département de la guerre qu’appartiennent toutes les transactions avec les Indiens.
Les Indiens que j’avais vus jusqu’alors n’avaient nullement rempli l’idée que je m’étais formée, d’après les lectures de ma jeunesse, de ces guerriers célèbres qui recevaient le martyre et la mort avec indifférence , raillant et irritant encore leurs bourreaux. Les députés
des Winepagos , des Sacs , et d’autres tribus que j’avais rencontrés lors des tournées qu’on leur faisait faire dans les villes de l’Union , m’avaient paru des êtres abrutis et stupides , et me faisaient l’effet, par leur costume moitié indien et moitié européen , d’un travestissement de fous dans le carnaval.
Je ne saurais donc exprimer toute ma satisfaction , lorsqu’entrant dans le salon je me trouvai en face de guerriers indiens tels que je m’en étais fait l’image, et que je pus satisfaire mon vif désir de les observer de près. Cinquante formes humaines grandes , musculeuses , étaient là , assises , immobiles , dans le plus profond silence. Tous ces Indiens étaient nus jusqu’à la ceinture ; le reste de leur corps était couvert de peaux d’ours ou de buffle , mais ils s’étaient débarrassés de celles qui leur servaient de manteau (blanket) , à cause de la chaleur de l’appartement. Leur tête était rasée , et ils n’avaient réservé que quelques cheveux hérissés sur le sommet, formant une sorte de crête, et qui finissait par cette tresse
si connue qu’ils gardent par orgueil , afin de faciliter à leurs ennemis l’opération du scalp. Les principaux chefs seuls avaient la tête couverte -, les autres n’avaient qu’une flèche ou une plume d’aigle passée dans la touffe de cheveux qu’ils avaient conservée. Leurs bras nus étaient garnis de bracelets en métal , et leurs oreilles, horriblement mutilées chez la plupart , et d’une longueur démesurée, étaient ornées de coquillages ou de grains de verre. Quelques-uns avaient les bras et les jambes garnis de queues de petits animaux, auxquelles des grelots étaient attachés, ce qui occasionnait un tintement continuel. Ils portaient tous des mocassins pour chaussures , et quelquesuns les avaient très-bien brodés. La plupart fumaient la pipe , qui joue un si grand rôle dans leurs transactions , et ils tiraient leur tabac de bourses en cuir brodé , ou faites de peaux de martre , auxquelles ils avaient laissé leur forme naturelle. L’habillement le plus magnifique à leur mode était celui de quatre chefs , tous couverts de la peau de l’ours blanc ,
qu’ils avaient arrangée de manière a passer leurs jambes et leurs bras dans les quatre pattes de l’animal , ce qui leur donnait une tournure d’autant plus remarquable, que les griffes leur servaient comme de manchettes. Les mêmes individus remplaçaient aussi les ornements en coquillages des autres Indiens par des décorations d’un genre tout particulier : c’étaient des colliers composés de dents d’ours blanc , collier que peut seul porter celui qui a abattu l’animal. Tout était remarquable dans le costume des quatre chefs : la manière dont leur figure était peinte, leur coiffure et les ornements de leurs armes, surtout ceux de leurs tomahawks (casse-tête) qui étaient garnis de plumes. L’un d’eux avait la partie supérieure du visage , jusqu’à la pointe du nez , peinte en jaune , et le reste en rouge , les deux couleurs formant, là où elles se rencontraient, des petits carrés réguliers. Un autre avait la moitié du visage en jaune , l’autre en gris , les yeux et la bouche rouges. Le visage du troisième était entièrement peint en gris , mais traversé
de trois raies rouges , qui est une couleur obligée ; tandis que le dernier avait toute la ligure couverte de ces raies rouges. Tous ces Indiens étaient plus ou moins peints; quelques-uns, n’avaient de couleur que sur les paupières, tandis que d’autres en avaient la ligure toute couverte, d’autres la moitié seulement et de couleur rouge , ce qui donnait a ces derniers l’air de porter des demi- masques.
Parmi les parures qu’ils portaient sur la tête, je remarquai surtout celle de l’un des quatre chefs , qui consistait dans une couronne de plumes hautes d’un pied et demi environ, et qui ondulaient a chaque mouvement. M. Poincett les harangua en français, les interprètes ne parlant que français et les langues respectives des Indiens; en se servant, pour se faire comprendre , de ces deux interprètes , il leur dit que leur grand-père (nom par lequel les Indiens désignent le président des États-Unis ainsi que le roi d’Angleterre) recevait leur visite avec grand plaisir, qu’il était touché de cette marque de leurs sentiments d’amitié , et
qu’il s’eu réjouissait d’autant plus, qu’ils auraient en meme temps l’occasion de se convaincre de l’utilité de la civilisation , dont on était prêt à leur faire partager les avantages, en envoyant des hommes ( des missionnaires) parmi eux pour les instruire , aussitôt que l’on aurait la conviction de pouvoir le faire avec sécurité. Il conclut en les engageant à lui soumettre les désirs qu’ils auraient formés , ou les plaintes qu’ils pourraient avoir a faire. Pour lui répondre , les Indiens se levèrent lentement l’un après l’autre, dans le plus grand ordre, en commençant par le plus âgé. Avant de parler, ils commençaient par donner la main à M. Poincett et a toutes les autres personnes présentes , cérémonie qui finit au reste par devenir fort ennuyeuse ; puis , se retournant vers le ministre , ils semblaient tout d’un coup sortir de leur apparente apathie pour accompagner des gesticulations les plus véhémentes leurs discours prononcés dans une langue dont les sons me semblaient encore plus gutturaux que ceux de l’arabe.
On voyait que les vieillards se plaisaient dans leurs harangues , mais celles des jeunes gens étaient courtes; seulement ils avaient soin de faire remarquer alors que le respect ne leur permettait point d’en tenir de plus longues en présence de personnes plus âgées qu’eux. La substance de leurs discours était presque la même; ils parlaient tous de la preuve de confiance qu’ils venaient de donner en accompagnant leur père (l’envoyé américain qui avait été les chercher) ; ils s’étendaient sur l’étonnement que leur occasionnaient les maisons si élevées, et les machines a feu (bateaux a vapeur) de leurs frères blancs, mais qu’enfin , après avoir vu toutes ces merveilles..., ils désiraient retourner chez eux immédiatement, ajoutant (par politesse) que c’était pour en rendre compte le plus tôt possible a leurs tribus. Quelques-uns seulement, qui n’étaient point chefs, ajoutaient qu’ils allaient le devenir pour avoir vu tant d’objets remarquables ( ambition de voyageur); d’autres, faisant allusion a leur nu-
dité , exprimaient le désir d’avoir de beaux habits.
J’avoue que dans tout ce qu’ils disaient , rien ne pouvait donner une bien haute idée de leurs forces intellectuelles ; mais il faut convenir que les deux interprètes , surtout l’un d’eux , ne servaient à rien. Les discours de deux vieux chefs présentèrent seuls quelqu’intérêt : l’un remarqua qu’il fallait commencer par leur envoyer des hommes capables de bâtir des maisons, puis ensuite des missionnaires, et non pas ceux-ci les premiers. L’autre , qui était un vieillard encore plus âgé , porta plainte contre une tribu voisine de la sienne , qui ne cessait de la harceler, profitant de ce que, sur la demande de leur grand-père (le président), les hommes de sa tribu étaient devenus femmes (c’est-a-dire pacifiques) , et qu’il fallait donc les protéger dans leurs droits de chasse. Malgré l’éloge qu’il faisait des mœurs pacifiques de sa tribu , on me montra un de ses compagnons qui avait tué sept ennemis dans une seule rencontre. Tous ces discours,
et les cérémonies qui les précédèrent, durèrent près de trois heures -, et comme ces députés se composaient de trois nations différentes , de Pawnies, de Scioux et d’Ottaways, dont deux seulement parlaient la même langue, il fallait se servir alternativement de chacun des interprètes. L’une et l’autre langue me parut dure , sourde , et très-pauvre en expressions , car les mêmes mots revenaient continuellement. Je me rappelle atesch (père), et tira-tira-ta’ , mot dont j’ai oublié, je l’avoue, la signification , mais que je cite , parce que je me rappelle la force qu’ils mettaient sur l’accentuation de la dernière syllabe en la prononçant avec une expression tout à fait semblable à celle des Arabes, avec lesquels je leur retrouvais tant de rapports.
Lorsque tous eurent parlé, M. Poincett mit un terme a l’entrevue, en leur annonçant que les objets qu’ils avaient vus jusqu’alors leur ayant plu, on allait leur montrer encore de plus grandes villes , et que dans ce but ils devaient partir le lendemain.
Si cette invitation ne fut peut-être pas exactement ce qu’ils désiraient, l’assurance qu’il leur donna, qu’on les ramènerait ensuite dans leurs tribus , comblés de cadeaux pour leurs femmes et leurs enfants , fut tellement de leur goût, qu’ils en exprimèrent leur satisfaction par des cris sourds qui leur servent de marques d’approbation , comme j’avais pu le remarquer lors des discours de quelquesuns d’entre eux , qui avaient eu du succès dans l’auditoire.
La cérémonie des poignées de main avec chacun des assistants se fit ensuite ; puis , M. Poincett ayant été honoré d’une accolade de la part des deux chefs , tout le monde se sépara.
L’impression qui me resta de cette entrevue , fut que les Indiens sont très-certainement aussi faux et aussi rusés que les relations nous les dépeignent ; mais quant à l’esprit et a la grandeur d’àme qu’on a l’habitude de leur attribuer, il y a là beaucoup d’exagération , et il faut tout au plus leur accorder fie l’obstination et de la finesse.