CHAPITRE XIV
Remarques générales sur les Américains.
Je me plaisais à Philadelphie ; ce fut avec regret que je me séparai des amis que j’y avais rencontrés, surtout d’une famille distinguée, dont le chef, qui occupe un poste éminent dans la magistrature , est un véritable modèle de toutes les vertus du bon citoyen. C’est un héritage qu’il a su conserver intact, et l’on peut encore admirer en lui le type , bien rare aujourd’hui, du caractère américain au temps des signataires de l’acte d’indépendance, où le nom de son père ligure avec honneur. Je quittai aussi avec peine l’excellent Vaughan ! Mais l’hiver qui sévit en Amérique avec bien plus d’intensité que sous la même latitude en Europe, m’obligeait de partir si je ne voulais m’exposer a trouver les voies de communication, sur les fleuves de l’intérieur , interrompues par la glace.
J’avais trouvé à Philadelphie la réception la plus prévenante et l’accueil le plus aimable. Ce n’est pas seulement en l’admettant a ses réunions , que l’habitant de cette ville hospitalière témoigne sa bonne volonté à l’étranger. Aucune démarche ne lui coûte quand il s’agit de se rendre utile à la personne qui lui a été recommandée, ou même seulement présentée. Qu’importe que cette bonne volonté ait pour mobile principal le désir de donner à l’étranger une idée favorable du pays et de la nation? cette vanité nationale produit de si bons effets , qu’on aurait bien mauvaise grâce a vouloir la juger sévèrement.
J’ai parlé trop souvent , et même avec sévérité, des défauts des Américains pour ne pas saisir avec empressement toute occasion de rendre justice à leurs vertus.
Je considère mon départ de Philadelphie comme la fin de mon séjour dans les États- Unis. En quittant cette ville , c’était quitter le pays qui offre seul ces formes, ces mœurs particulières provenant de l’effet d’institu-
lions démocratiques sur ies descendants du peuple le plus aristocratique de la terre , qui , fidèles a leur origine , conservent , mais cachent dans leur cœur, disons plutôt dans leur sang, tous les penchants des temps féodaux, tout en étant obligés, par leur situation politique, d’afficher des sentiments entièrement opposés. C’est chez eux surtout que la civilisation permet d’observer les contrastes frappants qui existent entre la théorie des idées républicaines et leur pratique.
Dans toutes les autres provinces des États- Unis que je parcourus ensuite , dans les villes naissantes sur les bords des fleuves de l’intérieur, aussi bien que dans les villes populeuses placées sur les rives de l’Atlantique, les mœurs sont les mêmes: ou bien dans certaines parties qui offrent un amalgame de différentes nations, elles n’appartiennent point aux Américains proprement dits.
Je crois donc devoir placer ici quelques remarques sur le caractère des Américains en
général, sur ce peuple que l’on observe de nos jours avec tant d’attention , parce qu’il forme l’une des deux extrémités de la chaîne entre ce qu’on nomme l’absolutisme et la liberté ; or comme les hommes ne sepassionnent que pour les extrêmes, il en résulte que ceux même qui ont le bonheur de posséder des gouvernements sages et qui les rendent heureux , s’attachent a des souvenirs ou rêvent des théories.
Je regrette d’avoir quitté l’Amérique trop vite. Peut-être qu’un séjour plus prolongé m’aurait rendu le côté faible des Américains moins sensible. Mais la première impression qu’ils font sur l’étranger n’est pas favorable. Il faut leur reconnaître de grandes vertus, peu de vices , nombre de défauts. Mais la nature humaine est ainsi faite : les défauts et les ridicules affectent péniblement; on pardonne souvent les vices, on reste insensible aux vertus. J’admire les Américains : je prévois que , dans l’avenir, leur pays exercera sur le bonheur du monde une heureuse influence ; mais je ne voudrais pas y vivre.
Ces mœurs , si différentes des nôtres , si grossières dans la basse classe , dont on ne peut éviter le contact! cette vanité de la nation entière, qui blesse l’étranger; cette gêne enfin à laquelle il se trouve assujetti , tout contribue à lui rendre insupportable son séjour dans ce pays.
Quant aux bonnes qualités des Américains, il faut parler d’abord de leur probité dans la vie privée, non pas dans les transactions commerciales. Le vol est rare chez les habitants d’origine américaine. L'a où il n’y a ni noirs ni émigrés, on pourrait presque se passer de serrures. Quelque fondé qu’on soit à leur reprocher d’employer en affaires une certaine finesse pour éluder autant les lois des tribunaux que celles de l’équité , on ne s’aperçoit nullement de cette disposition dans les transactions journalières de moindre importance, où il règne une bonne foi et une confiance mutuelle qui frappent l’étranger. On vous laissera seul dans les magasins les plus riches sans vous connaître , et l’on ira même jusqu’à
vous offrir d’emporter à crédit la marchandise que vous avez achetée.
Une des vertus principales des Américains, c’est l’égalité de leur humeur, l’observation stricte des convenances dans la bonne société, la crainte de calomnier ou de nuire par de mauvais propos , ce qui , au reste , dans ce pays, ne se ferait pas sans danger. On y voit rarement des querelles ou des scènes violentes : un caractère porté à tels excès serait universellement réprouvé. Les Américains savent conserver leur énergie pour le cas où elle leur est utile.
Un de leurs plus grands mérites k mes yeux, c’est l’éloignement qu’ils ont toujours montré pour tout ce qui ressemble aux corporations de métier ( collegium ). Ils ont été les premiers k rejeter cet antique système émané des anciens Égyptiens, et qui veut que l’homme soit obligé d’exercer l’état dans lequel il est né. Le sutor ne ultra crepidam n’est pas goûté chez eux. Dans quelque enveloppe que naisse le génie , il peut la briser et en sortir librement
L’instruction est générale aux États-Unis ; les sciences s’y traitent d’une manière populaire, et ne sont point le privilège d’une seule classe, comme dans les pays où l’on n’est admis à l’avantage de certaines connaissances qu’après avoir passé par des études inutiles, qui souvent ne sont en rapport ni avec les goûts ni avec la capacité de l’individu. 11 en résulte , chez eux , l’immense bienfait d’une instruction générale , répandue même parmi les classes du peuple , et qui , sagement dirigée , ne s’étend que sur les connaissances utiles ou nécessaires a tout citoyen, soit comme membre de l’État, soit comme père de famille. On se garde bien d’occuper l’esprit de ces sciences métaphysiques et de spéculation, auxquelles les classes inférieures des contrées les plus civilisées de l’Europe ne s’adonnent que trop , pour leur malheur.
L’Américain est rude , mais il n’est pas ignorant ; il est sans formes, mais non sans instruction. Rien, chez eux, n’entrave l’essor de l’homme de talent ; car il lui est tou-
jours facile de remplacer ses connaissances superficielles, mais générales, par l’étude approfondie de telle science vers laquelle il se trouvera porté.
L’Américain, comme je l’ai déjà dit, n’a que peu de vices; il en est même presque tout à fait exempt : l’amour du gain, du lucre, porté à l’excès, est le seul que j’aie remarqué; mais il est général, et toutes leurs actions s’en ressentent. La funeste passion du jeu, le goût des spéculations hasardées , en sont la conséquence naturelle. Quant au penchant à l’ivrognerie, dont ils avaient hérité de leurs ancêtres , ce vice a presque disparu par l’établissement des sociétés de tempérance.
Tout ce que je viens de dire se rapporte principalement aux habitants du nord de l’Union. Disons encore que si on ne peut leur reprocher les penchants cruels qu’on trouve dans les habitants du midi, il faut reconnaître aussi qu’ils sont malheureusement doués d’un manque de cœur et de sentiments, qui, en les rendant indifférents et presque insensibles à
toute peine physique et morale , les prive en même temps des jouissances du cœur, de ces sensations d’amitié et de haine , de grandeur d’âme et de crainte , d’amour et de désespoir, quifont sentir la vie, mais qui restent sans effet sur les Américains, hommes toujours égoïstes, impassibles et froids.
Cette base du caractère américain se retrouve partout , mais avec quelques modifications , suivant les pays : dans les Etats du nord et du nord-ouest , comme dans ceux de la Nouvelle-Angleterre, de l’Ohio et les autres États récemment peuplés , elle existe dans toute sa force ; mais dans les Etats situés sur les rives de l’Atlantique, surtout dans la Pensylvanie et le Maryland , elle est souvent altérée.
C’est, en un mot, le nord et le nord-ouest qui ont l’honneur d’être regardés comme le pays originaire des défauts que l’on reproche le plus aux Américains ; c’est la , du moins , que ces défauts se retrouvent dans toute leur force, dans toute leur crudité - c’est la qu’il
faut chercher le prototype de cette individualité qui répugne à quiconque le voit; c’est là enfin que l’on trouve le véritable Yankee'...
Pardon , madame , ce mot m'est échappé ; mais il faut s’en servir pour désigner au physique et au moral cet objet d’admiration pour les uns, ce type du ridicule pour les autres. Cet être , maigre et décharné , mais fort et musculeux , au teint livide , aux yeux éteints et fixes , au nez pointu , à la bouche pincée , qui semble ne profiter en rien de quatre repas qu”il engloutit chaque jour; tout ridé, même dans sa jeunesse, cynique dans son extérieur comme dans ses manières, toujours fourré d’une redingote large et velue , et la tête enfoncée dans son bonnet de feutre plat et sans goût ; lent dans ses paroles, qu’il prononce en nasillant, affectant sans cesse une fausse humilité , d’où percent l’orgueil et l’amour-propre.
1 Les Anglais honorent, par animosilé, tout Américain du titre de Yankee , mais on ne doit s’en servir que pour désigner les hommes du peuple des Klats de la Nouvelle- Angleterre; sens adopté par les habitants des autres États de l’Union.
Tel se présente ce rejeton du puritain anglais , émigré au temps des derniers Stuarts , digne héritier de l’opiniâtre intolérance et de la dévotion exagérée de ses ancêtres.
Mais tel n’est pas l’habitant de la Pensylvanie, quoiqu’il partage un peu de ces défauts. Descendu de ces hommes pieux , imbus de l’esprit doux , des doctrines bienveillantes de Penn , ou vivant avec eux, il est quaker, ou bien il en a adopté les maximes.
C’est le quaker , cet homme honnête , pieux, bon, dont le but et la conduite sont si respectables, quelque singulière ou exagérée qu’en paraisse la forme ; c’est lui qui représente le type des vertus des Américains, comme le Yankee celui de leurs défauts.
Le Yankee tonne contre l’esclavage , et ne fait qu’irriter l’habitant du midi, qui ne peut se passer de cette malheureuse institution. Le quaker ne se mêle pas de la discussion : il ne cherche pas à décider s’il faut ou non abolir l’esclavage 5 mais, toutes les fois qu’il le
peut, il rachète le noir sans bruit, pour lui rendre la liberté.
Je me sens porté par une affection naturelle vers l’habitant de la Pensylvanie , si bienveillant , si aimable , tandis que son turbulent et brutal voisin ne m’inspire que de la répulsion.
Adieu, belle Philadelphie, séjour doux et paisible, adieu!