CHAPITRE XV
L’Oliio. — Une conversation sur le bateau à vapeur.
Je partis de Philadelphie le 5 décembre au matin ; j’arrivai l’après-midi a Harrisburg, et le soir à Chambersburg, où cesse le chemin de fer sur lequel j’avais parcouru jusque-là 147 milles. Il me restait à faire 154 milles; car on compte 501 milles de Philadelphie a Pittsburg. Je fus donc obligé de prendre les horribles stage-coaches , avec lesquels je passai la chaîne des monts Alleghanys, qui ne sont pas fort élevés , mais dont la route est aussi difficile que fatigante. Outre l’état misérable de ces voitures , on a encore le désagrément d’en changer toutes les six a huit heures, que ce soit le jour ou la nuit, et par conséquent on court à chaque instant le risque de voir ses effets égarés , s’ils ne se sont pas déjà perdus en route.
Cette route ne présente que peu d’intérêt. Le sol de la Pensylvanie est pierreux , et la contrée ne présente aucun site remarquable. On traverse , la plupart du temps , des forêts à demi défrichées, et dont les parties déboisées ne sont pas même tout entières livrées a la culture. En avançant vers l’ouest, l’apparence des habitations devient plus chétive. Il y a parmi les habitants beaucoup d’Allemands, surtout d’Alsaciens , que les Américains désignent sous l’appellation de Dutchmen , et dont la langue se compose d’un mélange d’allemand et d’anglais, ce qui la rend presque inintelligible aux deux nations. On prodigue dans la structure des habitations une quantité incroyable de bois , et il n’est pas rare de trouver des clôtures formées par des arbres de la plus grande beauté , dont le tronc présente plus de deux pieds de diamètre. Les États- Unis sont aujourd’hui si riches en bois, que c’est a peine si j’ose émettre l’opinion, que je crois cependant fondée, que bien des parties de l’Amérique pourront souffrir un jour
du manque de système qui règne dans la destruction des forêts , et qu’il en sera comme de certaines contrées de l’Europe, oùle bois était autrefois en surabondance , et qui en manquent totalement aujourd’hui.
J’arrivai le 5 au soir à Pittsburg, que je quittai le 6 au matin pour descendre l’Ohio , que j’eus la satisfaction de trouver encore libre de glaces.
La dépense du voyage que j’avais entrepris me paraissait peu considérable , vu la cherté qui règne en Amérique : circonstance que l’on ne peut s’expliquer que par la grande concurrence de voyageurs.
J’avais payé pour les 501 milles de Philadelphie à Pittsburg , tant pour chemin de fer que pour stage, 15 dollars (82 fr.), et 12 dollars (66fr.) en sus pour mon passage. En Amérique , comme partout ailleurs , l’étranger est exposé à des exactions s’il ne se fait une loi de voyager à la manière cynique des Américains , c’est-'a-dire de ne porter avec lui qu’une seule chemise , et de partager sa chambre avec une
demi -douzaine de voyageurs. Je payai sur le bateau à vapeur le Maryland , pour le trajet de Pittsburg a Louisville, sur l’Ohio, distance de 581 milles , 12 dollars, et autant pour l’avantage d’avoir un petit cabinet pour moi seul , en tout 24 dollars. Pour celui qui a le courage de se prêter entièrement aux usages, toute la dépense pour les 2,558 milles de Philadelphie a la Nouvelle-Orléans ne dépasserait point 67 dollars (568 fr.), car je ne payai que 40 dollars de Louisville à la Nouvelle- Orléans.
Je fus si pressé de descendre l’Ohio , pour ne pas me voir arrêter par les glaces, que je continuai sur le même bateau sans m’arrêter dans aucun endroit sur la route ; mais tout me porte à croire que je n’y perdis pas beaucoup. Les bords de l’Ohio , dont les eaux ont la couleur jaune sale du Nil, sont beaux et élevés aux environs de Pittsburg et de Wheeling, mais parla suite ils deviennent plats et perdent ainsi tout intérêt. Les habitations des colons sur les deux bords ne consistent qu’en misérables
Inities. Quand on a parcouru les contrées situées sur les bords de l’Atlantique , on a vu les parties les plus intéressantes de l’Union; car tous les contes des Américains sur la magnificence des fleuves de l’intérieur, sur la culture et sur la civilisation qui régnent sur ces bords si vantés, n’ont aucun fondement. Cincinnati, capitale des États de l’ouest , et destinée peutêtre à jouer un grand rôle dans l’avenir, ne saurait aujourd’hui entrer en comparaison avec les villes situées sur l’Atlantique. J’y arrivai le 9, et j’y passai une demi-journée. La ville est assez bien située, au pied de montagnes, et possède quelques belles rues. Les habitants sont en grande partie des Allemands et des émigrés des États de la Nouvelle-Angleterre. Mon séjour a Cincinnati fut trop court pour pouvoir juger de cette ville nouvelle; son extérieur ne promettait nullement toutes les merveilles que les Américains aiment à en débiter. Je n’eus que le temps de parcourir quelques rues et de visiter le Musée , qui était chétif et arrangé avec si peu de goût, qu’il ne
me donna pas une grande idée de celui des habitants .
J’avais retenu ma place jusqu’à Louisviile , je repartis avec le même bateau , qui était des plus incommodes , et tellement, surchargé, que je craignais , vu sa chétive structure , de le voir sombrer à tout moment. La nourriture y était détestable : des viandes salées comme sur mer, du beurre rance , du café et du thé sans lait , et de plus le service le plus mal fait que j’eusse encore trouvé dans les États-Unis , et ce n’est pas peu dire. Les domestiques étaient tous de jeunes garçons , dont deux, de douze à quinze ans , nous faisaient l’honneur de s’asseoir parmi nous et de se mêler à la conversation.
Enfin je fus on ne peut plus mécontent de notre bateau, qui, du reste, comme tous ceux qui naviguent sur l’Ohio, n’aurait pu servir sur aucun autre fleuve plus rapide. En effet, la structure de ces bateaux est particulière et différente de tout ce que j’avais vu jusqu’alors. La machine est sur le tillac , qu’elle occupe
en entier; les chambres sont au-dessus, formant un étage. Ils tirent peu d’eau, sont trèspeu solides, et seulement calculés pour la vitesse.
La société, a bord, était en rapport avec le bateau , c’est-à-dire détestable, tout à fait du même genre que celle que j’ai décrite lors de ma traversée dans le Canada. Je donne un échantillon de mes distractions , en rapportant la conversation que j’eus avec l’un de ces messieurs, qui m’avait honoré d’une attention particulière, me marchant toujours sur les talons, jusqu’à ce qu’il m’eût accaparé. Après les politesses d’usage , les demandes sur mon nom , ma patrie , etc. , etc. , etc. , faites avec toute la délicatesse américaine.
« Vraiment , vous êtes Aut Cela m’intéresse , puisque je fis à Boston je suis
de Boston (révérences réciproques) la
connaissance d’un de vos compatriotes , qui était comte et général. » (A part.) S’il a un titre, celui-là, il faudra bien qu’il le dise aussi. — Vraiment! — «Homme charmant et distingué. »
— Hum ! hum!- — « C’était le comte Peo-Teo, le comte et général Chrysostome Peo-Teo. » (Je me tais.) «Nous étions très -liés, le comte et moi 5 nous habitions pour une demi-année le même boarding-liouse , un first rate boardinghouse; je ne loge que dans des first rate hôtels. » — Ah ! — « Mais , sir, le comte est de votre pays, vous devez le connaître? »> — Je n’ai pas cet honneur. • — « Comment , sir, vous ne connaissez pas le comte! » (Il me toise.) « Du même pays , ne pas connaître le comte ! » (Je vois que l’on n’a pas trop grande opinion d’un homme qui ne connaît pas monsieur le comte.) « Mais , indeed , sir, c’est surprenant ; c’est un des plus grands seigneurs de votre patrie, comte et général. Il donna des fêtes brillantes à Boston. C’est moi qui arrangeais tout, qui le guidais, le présentais. II donna un grand entertainment, un bal, dans notre boardinghouse, un bal superbe : rien que first rate people (gens de la première classe). Toutes nos dames en furent. Pauvre comte! » (Fin sourire.) « Le comte leur contait fleurette c’était un
homme unique! il dansa avec toutes! Quel homme vif, enjoué. » (A part.) Pas un sournois comme toi. « J’étais son confident : il me contait ses peines. Le maître de notre maison se conduisit envers lui d’une manière indigne : il lui présenta un compte de 1 ,200 dollars pour le bal , seulement pour le bal! Bear Count j, lui dis-je, don’t pay il (ne le payez pas),
it’s exorbitant ! — Mydear doctor c’est a moi
qu’il s’adressait, je suis docteur » (Nou-
velles révérences.) « My dear doctor c’est exorbitant , il est vrai ; ce malheureux nous rançonne ; mais , docteur, il faut payer mille dollars, mon rang le veut. Ah! noble cœur! Mais, dit-il, nous le quitterons; punissonsle par le mépris. » (L’émotion le gagne; il allume un cigare ! )
« Mais, vraiment, monsieur, comment se fait- il que vous ne connaissiez pas le comte? » — Je ne le connais pas personnellement; mais j’avoue que j’en ai entendu parler. — « Ah ! ah ! » (Bouffée de tabac.)' — C’est à Philadelphie que j’ai entendu le nom de votre
ami. — (L’Américain se redresse. Autre bouffée.) « Mais alors, comment se fait-il que vous ne l’ayez pas vu? » -—C’était impossible pour le moment. Les habitants de Philadelphie l’entouraient encore de plus de soins que vos concitoyens. — « Comment? » — Ils l’avaient reçu avec toutes les prévenances imaginables, jusqu’à lui accorder board and lodging gratis. — « Hein ! » - — Enfin il y était en prison pour dettes. — (L’Américain reste stupéfait; la fumée lui entre au gosier ; il manque d’étouffer ; une toux bienfaisante vient à son aide. ) « But sir , indeed; in reality ! 1 am surprised ! I cannot understand. » (Vraiment ! Je suis surpris ! Je ne puis comprendre.) « Le comte Peo-Teo en prison!... mais.... — Oui, en prison ; mais il n’était pas comte à Philadelphie.— « Quoi!» — Ni général non plus; mais il y était arrivé comme consul général de***. — «Mais, sir , vraiment...» — Monsieur, je suis au désespoir, si ma nouvelle vous
inquiète; votre ami — « Mais, sir, il ne
m’intéresse nullement. » (Il grommelle entre
les dents ; je crois comprendre le mot dollars.)
« Je veux dire que le comte Non, il n’était
pas comte ; il me l’a dit lui-même : son père était comte, mais lui, il n’était que général. Il devait devenir comte.» — Enfin, comte ou général, c’était votre ami , et vous l’aviez introduit dans le beau monde de Boston. — « Ao, sir, nullement parmi first rate people.» — Mais , vous logiez ensemble , dans un first class boarding-house. — « Second class, sir, second class. » (Il s’embrouille, je le fixe; le cigarre s’éteint. Il voudrait se mordre les lèvres; il n’y parvient pas; elles sont trop minces.)- — Mais enfin , pourquoi en parler ; toute l’affaire vous intéresse bien peu , je pense. En homme prudent, vous ne lui aurez accordé ni la main d’une de vos filles, ni ouvert votre bourse. ■ — (Silence, remords.) « Ab! le dutsch merchant! le vieux dutsch merchant ! » — Hé quoi ! quel rapport y a-t-il entre lui et votre homme? — «C’est, sir , que le vieux dutsch merchant m’avait dit : Doctor Fiffing ! doclor! votre Çount
et il hochait la tête. Ah ! si je l’avais cru ! » — -Et
pourquoi ne pas croire un homme accrédité, quand il s’agit d’un étranger inconnu , monsieur?... (On sonne la cloche for dinner.) Monsieur, quand , a l’avenir, un étranger se présentera avec des titres si sonores, vous ferez bien • — « les, sir, yes. » (Il soupire.)
« Enfin , let us go to dinner, » et il jura, mais un peu tard, qu’on ne l’y prendrait plus.
Et pourtant on l’y reprendra , et encore plus d’une fois , ce bon Américain ; sa vanité m’en est garant. Ses belles institutions, sujet d’admiration de nos esprits forts, font son désespoir. Le vieux sang anglais , quoique round headed qui coule dans ses veines , le rend on ne peut plus sensible au chatouillement des titres. Prince, Count , Mylord , Excellency ; il en raffole , mais la gloire républicaine les lui interdit. Doctor , Prof essor , General, Colonel (de la milice), c’est la le nec plus ultra qu’il peut atteindre, et il en est prodigue. Le mot Esquire (écuyer) , que l’Anglais n’accorde qu’aux gentlemen (distinction du reste un peu vague), prend beaucoup plus d’extension
en Amérique, où il remplace le mister entièrement, vous adresserez donc une lettre a Jéroboam Broomstick Esquire, boot and shoe-maker, etc., etc.
Mais ce qui séduit surtout les Américains , ce sont les titres de la haute aristocratie. Me pouvant les posséder, ils recherchent avec empressement la société des étrangers qui en sont revêtus , et ne font des autres que fort peu de cas.
« My dear Count, happy to see î/(m(Cher comte, je suis charmé de vous voir). » (Celui a qui l’Américain s’adresse ne le reconnaît pas.) « Vous ne me reconnaissez pas? » ( Dont recollectme, Count?) (Avec Se plus grand étonnement. ) « Je vous rencontrai , il y a neuf mois, dans YAstor house. Comment ne vous rappelezvous pas de moi? Mais nous avons dîné ensemble à la même table ; ne vous en souvenez-vous pas? ce jour où il y avait trois cents personnes dans le salon. .Yo matter , Count! Permettez que je vous présente ces dames ( intro duce. Mistress Fly.... c’est la dame qui est
présentée) — Count , Count — Comment
vous nommez-vous , cher comte ? » — Bullenbeisser. — «Oui, je me rappelle à présent,
Count Bollpesser. Mistress Wasp Count
How pray how is the name ? Y es, y es,
Count Bollpesser. Count, will y ou drink a glass of wine or brandy? Waiter! two glasses for
the Count and for me Count! my respects to
you Here's my card. Corne to Buffalo. I ’ll
introduce you there 1 . »
Il n’y a pas d’Américain qui n’ait sa carte de visite gravée , fût-ce Jéroboam Broomstick.
1 «Pardon : quel est votre nom?... Oui, oui, comte Bollpesser. Comte, voulez-vous prendre un verre de vin ou d’eau-de-vie ensemble? Garçon, deux verres pour le comte et pour moi.... Comte , mes respects.... Voici ma carte ; venez à Buffalo , je vous y ferai faire des connaissances. »
COOÔOOOOOOOOOOOOOOOO