‹ Les États-Unis et la Havane; souvenirs d'un voyageurChapitre 21 sur 30 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

Louisville. — Navigation sur les fleuves.

J’arrivai le 10 décembre au soir à Louisville , capitale du Kentucki, où je quittai le bateau à vapeur le Maryland. Cette ville , malgré sa belle situation et l’activité de son commerce , est des plus tristes. L’hôtel , le Galt house, est grand; mais la cuisine y est des plus mauvaises ; au reste , on y perdait peu , car on ne restait que cinq minutes à table. J’avais cru jusqu’alors les steam-boals le superlatif de l’art d’engloutir sans mâcher , mais je ne connaissais pas le Galt house de Louisville.

Je passai trois journées assez ennuyeuses dans cette ville. Des promenades dans les environs faisaient mon unique distraction. Quant à étudier les mœurs des Américains , j’avoue que j’en avais assez , et , lorsque la cloche annonçait l’heure des repas , c’était à contre-cœur que je descendais le quatrième

étage où l’on m’avait relégué , mais d’où je jouissais d’une vue délicieuse. J’aurais bien volontiers payé u nparlour, pour avoir le droit d’y dîner seul , mais ici ils sont réservés pour des familles entières; un voyageur seul ne peut y prétendre. Nos courts repas achevés, on entendait sonner le cor, qui l'assemble les esclaves. La différence pour le blanc et le nègre, n’était donc que dans l’instrument, les premiers se rendant eux-mêmes esclaves par le pédantisme de leurs coutumes et leurs mœurs si pleines de gêne.

Je quittai Louisville , le 14 décembre , pour m’embarquer sur VAmbassador, grand et magnifique bateau à vapeur, a Portland , petite ville située à deux milles plus bas.

Les bateaux à vapeur de première grandeur qui naviguent sur le Mississipi ne peuvent remonter l’Ohio que jusqu’à Cincinnati ; mais ils s’arrêtent généralement à Portland , pour éviter les retards et les dépenses qu’occasionnerait le passage du canal qui se trouve entre Louisville et cette dernière place , et qui a

été creusé pour obvier au peu de profondeur et à la rapidité de l’Ohio en cet endroit.

Ce canal , seul objet de quelque intérêt a Louisville , est construit dans le style expéditif des Américains , qui se contentent d’atteindre le but momentané , qui est de tenir la communication par eau ouverte , sans s’inquiéter de donner a leurs travaux ni élégance ni durée.

U Ambassador était un beau bâtiment supérieur sous tous les rapports. La chambre principale avait cent pieds de long. 11 était excellent marcheur , et notre course , quoique des plus rapides , fut sans accident. Quant a cela , le mérite en revenait au capitaine , qui différait du reste de ses collègues , autant par son habileté et sa prudence que par ses manières distinguées.

On peut se flatter d’avoir accompli une chose assez rare quand on a descendu les 2,029 milles de Pittsburg â la Nouvelle Orléans, sur l’Ohio etle Mississipi sans éprouver d’accidents. Les voyages sur ces deux fleuves

sont des plus dangereux, non-seulement par la rapidité du Mississipi , qui entraîne tout avec lui, mais encore par le caractère des hommes qui y naviguent. C’est à leur insouciance , leur manque d’attention , et surtout à leur ambition si puérile de se devancer l’un l’autre de quelques minutes , comme des chevaux de course , qu’il faut attribuer la plupart des malheurs qui arrivent.

C’est cette fureur de gagner le pas l’un sur l’autre qui les guide principalement, nonseulement dans la construction, mais dans la conduite de leurs bateaux. Le public s’inquiète peu de la solidité : il suffit que le bateau soit léger et renommé par sa vitesse, pour lui attirer la vogue. Quelque fragile qu’il soit, on y entasse les marchandises jusqu’à ce que le tillac se trouve presque au niveau de l’eau, de sorte qu’une partie en est presque toujours couverte. Pour combiner les deux avantages, la gloire et le profit , et ne rien perdre de leur vitesse, tout en surchargeant le bateau, ils forcent la machine à vapeur, qui est aussi fra-

gile que îe reste , jusqu’à la faire sauter, comme on en a eu bien des exemples. Quelle sûreté attendre sur un pareil bâtiment , dirigé par des hommes rudes et insouciants, qui ne connaissent de loi que leur volonté , et qui , au lieu de s’occuper des soins de la navigation , s’étendent à l’envi près du feu , avec le reste des passagers , et ne sortent de leur apathie que lorsqu’il s’agit de présider les repas , de prendre â bord des marchandises , des passagers , ou de lutter de vitesse avec un autre bateau? Ce cas excepté , ils ne s’occupent ni du timonier ni de l’ingénieur (mécanicien), que personne ne contrôle. Il arrive meme que le capitaine quitte son bateau quand il passe près d’un endroit où il a des visites a rendre, comptant, pour le rejoindre , sur une halte qu’il doit faire à tel ou tel point de sa course.

Aussi on ne parle que de malheurs arrivés sur ces fleuves , et les feuilles publiques sont pleines de pareils récits. Tantôt c’est un bâtiment qui a brûlé , ou bien qui s’est abîmé sous le choc d’une autre embarcation, ou brisé

contre les troncs immenses nommés snags , que le torrent du Mississipi détache de ses rives ; ou bien enfin , et le cas se présente souvent, c’est un bâtiment qui a sauté. Un capitaine, pour avoir la vogue , n’a qu’à soigner un peu la cuisine, traiter tout le monde avec une égale grossièreté , puis , après s’être arrêté pour chaque voyageur qui attend sur les bords, regagner comme un forcené le temps perdu. De cette manière, il est sûr de devenir populaire; et même d’être à l’abri de tout blâme en cas d’accident. On trouvera toujours un motif pour l’excuser; on affirmera que ses ennemis ont séduit son mécanicien , etc., ou enfin , si l’on ne trouve rien de mieux à dire en sa faveur , on s’en prendra à la fatalité.

J’eus le bonheur , dans mon voyage de Louisville à la Nouvelle-Orléans, de rencontrer , non-seulement un bateau qui réunissait la vitesse à la solidité , mais encore un capitaine qui ne se souciait nullement d’acquérir une vaine popularité aux dépens de sa réputation de bon marin.

Je ne saurais assez louer l’habileté et les soins que le capitaine J. -J. James de Cincinnati, portait à diriger la navigation, ainsi que ses manières prévenantes et du meilleur ton , si rares dans ce pays , et qui se remarquaient meme parmi son équipage. Mais quant aux passagers , on pourrait leur appliquer ici le proverbe allemand qui dit : Eine Schwalbe macht nicht den Sommer (Une hirondelle ne fait pas l’été), puisque quelques degrés de latitude plus méridionale n’avaient que bien peu changé leur tournure et leurs manières , et qu’ils y avaient ajouté d’autres qualités qui jusqu’alors m’étaient restées inconnues dans les Américains.

L’illusion que je m’étais faite de trouver un changement dans les mœurs en avançant vers le midi , fut détruite au moment même de monter sur V Ambassador .

L’élégance, le luxe du batiment, sa commodité-, le ton de son capitaine, m’avaient fait espérer que j’y trouverais une compagnie au moins supportable ; mais la triste réalité

se montra dès le premier coup d’œil. En entrant dans le salon, il me fallut d’abord passer sous le feu de deux batteries de regards pointés sur le malheureux stranger (étranger) à moustaches.

Que j’aurais voulu posséder l’inimitable talent du célèbre H. B., à Londres! Quel butin pour son crayon , que ces figures , ces attitudes , surtout quand ils se mettaient dans les mains du coiffeur ! Car notre bateau réunissait a ses autres avantages , celui de posséder un pareil artiste.

Le pire , c’est qu’on trouve chez les Méridionaux , avec les défauts des habitants du nord , une dose d’impertinence insupportable. On passe plutôt a ces derniers leurs manières rudes, en réfléchissant qu’ils n’en connaissent point de meilleures; mais il est impossible de se soumettre à la suffisance et à l’arrogance des gens du midi, dont l’éducation est, en quelque sorte, plus soignée , mais qui , quoiqu’au fait des convenances , affectent la rudesse de leurs compa-

triotes du nord , et , se couvrant de ce type national , témoignent leur haine et leur mépris pour tout ce qui est étranger, à l’imitation de l’Anglais.

Durant mon voyage dans le nord, j’avais eu a me plaindre du manque de convenances, mais jamais de manières offensantes. Ici, tout se trouvait réuni. Car l’homme du midi, en Amérique , est agresseur quand il le peut , et ne change de ton que quand on l’y force.

Tout se réunissait donc pour aggraver encore l’ennui occasionné par l’uniformité de la contrée et rendre le séjour à bord, des plus tristes. Il n’y avait de distraction qu’aux moments où le bateau s’arrêtait pour prendre des passagers, du bois ou des marchandises, ou plutôt quand il continuait sa route sans s’inquiéter des passagers et des colis qui l’attendaient sur la rive , butin que le capitaine abandonnait volontiers aux bateaux qui le suivaient , préférant renoncer à ce profit plutôt que de perdre du temps et d’exposer

le bateau à quelques-uns de ces accidents si fréquents lorsque l’on aborde. Les passagers, au lieu de lui savoir gré de cette prudence et de cette accélération de la marche du navire , s’en montraient indignés. The hoat tmll get unpopulair (Ce bateau perdra sa vogue), s’écriaient-ils en chœur, chaque fois qu’ils voyaient un malheureux aspirant à l’avantage de devenir leur compagnon de voyage , se démener comme un forcené sur le landing place , furieux que cent personnes ne se dérangeassent pas pour lui seul.

Tel est ce pays. Quiconque ne se prête pas a être le très-humble valet, ou plutôt l’esclave du public et souvent même jde la populace , quiconque se dispense de flatter cette hydre à cent têtes , est entravé dans sa carrière , perdu dans l’opinion.

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