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CHAPITRE XVII

Le Mississipi ; ses bords. — Culture du coton.

Dans la matinée du 16 décembre , nous atteignîmes l’embouchure du paisible Ohio, dont les hords continuaient de présenter cet aspect uniforme que j’avais remarqué jusqu’à Louisville , et nous entrâmes dans l’immense Mississipi, qui diffère de l’Ohio autant par la couleur trouble et foncée de ses eaux que par leur force impétueuse qui entraîne dans son lit des branches et des arbres énormes détachés de ses bords.

Sur les bateaux , on se sert de l’eau du fleuve sans la distiller, et, le dégoût occasionné par la couleur que lui donnent les particules de terre grasse dont elle est chargée une fois surmonté, on s’y accoutume au point, ainsi que cela m’est arrivé sur le Nil , de regretter plus

tard de ne pouvoir en faire usage , l’eau des fleuves étant plus douce et plus salutaire que celle des puits.

La monotonie des bords du fleuve se prolonge , pendant la plus grande partie de son cours : toujours d’épaisses forêts , dont les ai’bres immenses ne paraissaient du bateau que comme des haies , à cause de la largeur du fleuve. Quelques parties qu’on avait défrichées étaient plantées de blé. Les bords du fleuve étant exposés a des inondations annuelles, on n’y trouve naturellement que peu de culture et de lieux habités. Je remarquai cependant, sur la rive droite, New-Madrid , dans l’Etat du Missouri , ville composée aujourd’hui seulement de quelques maisons , le reste ayant été détruit et englouti par les flots dans un tremblement de terre, il y a vingt ans. On ne trouve donc, la plupart du temps, que des huttes de bûcherons, et il en résulte que le terrain n’a, en cet endroit, presque aucune valeur. Le gouvernement, auquel il appartient en grande

partie, le vend, à ce qu’on dit, pour 2 dollards et demi (1 5 a 1 4 fr.) l’acre. Les bûcherons qui s’y établissent n’en sont presque jamais les propriétaires. On les appelle squatters , et ils se trouvent bien de leur métier. Ils choisissent, le long des bords, telle place qui leur convient , y construisent leur cabane , et vendent le bois qu’ils coupent aux bateaux a vapeur, qui emploient ce combustible plutôt que du charbon de terre.

Le prix d’une mesure de bois , nommée corde (un peu plus de deux stères), est de 2 et demi à 5 dollars. Ces squatters, pour faciliter leur travail , détruisent dix fois autant d’arbres qu’il en faut, en les bridant au-dessus de la racine , pour qu’ils sèchent et tombent d’euxmêmes. Quelqu’immenses que soient ces forêts, elles disparaîtront, avec le temps, le long des bords du fleuve , puisque la consommation que les bateaux à vapeur en font est énorme. Le nôtre brûlait chaque jour cinquante-deux cordes de bois. Or il y a aujourd’hui six a sept cents bateaux a vapeur qui

naviguent sur ce fleuve, et le nombre en augmente continuellement.

Le Mississipi engloutit chaque année une grande partie de ses bords , de sorte que son lit gagne en largeur ce qu’il perd en profondeur. Il en résulte pour la navigation un danger dont j’ai parlé plus haut; ce sont des troncs d’arbres énormes que le torrent arrache , et qui ensuite , s’arrêtant dans la vase , forment des barrières contre lesquelles les navires se heurtent et se brisent. U Ambassade»' courut ce danger au-dessous de Memphis , en touchant contre un écueil de cette nature au moment où il marchait avec la vitesse extraordinaire de 16 milles à l’heure. 11 n’échappa aux suites de cet accident que par la solidité de sa construction.

A une des haltes que l’on fit dans l’État du Missouri, pour prendre à bord le bois nécessaire , je descendis du bateau et j’entrai dans une cabane de bûcheron qui se trouvait , avec deux autres, entourée d’une clôture où quelques chevaux et du bétail étaient au pâturage.

Je fus surpris de la propreté de la mise des habitants, et surtout de l’ameublement de l’une de ces cabanes, dont l’extérieur paraissait si chétif. On y voyait deux excellents lits bien larges, une pendule et d’autres meubles que personne n’y aurait cherchés.

J’avançai ensuite un peu dans la forêt, et j’admirai de près la végétation en Amérique. Quel aspect que ces arbres immenses qui s’élèvent a une hauteur inconnue dans nos régions ! qu’il est majestueux de voir ces colosses entrelacés l’un avec l’autre par leurs branches , et par des plantes grimpantes qui forment un mur impénétrable , là où le bras destructeur de l’homme n’est pas arrivé !

Je ne saurais décrire l’impression que fit sur moi la première vue d’une forêt vierge, les réflexions qui naissaient dans mon esprit en contemplant ces barrières que le pied d’un être humain n’avait peut-être jamais encore franchies. Tout ici se ressent d’un sol primitif, luxurieux ; l’herbe , les plantes, jusqu’aux joncs qui croissent sur. les bords du fleuve et

dans la forêt et qui atteignent une hauteur de trois à quatre toises , tout présente une richesse de végétation dont rien en Europe ne peut nous donner l’idée.

De retour sur le navire , j’y trouvai un de ces habitants des forêts de l’Amérique, un de ces hunters (chasseurs) que Cooper a su rendre si intéressants dans trois de ses romans1, peinture excellente des déserts de l’Amérique, mais non de la vie civilisée.

L’individu qui vint à bord me retraçait Hawk-Eye dans la force de l’âge : c’était sa stature haute et maigre , son habillement de peau de daim, sa longue carabine.

De même que les chasseurs des prairies ne s’adonnent guère qu’à la chasse du buffle, les chasseurs des bords du Mississipi ne poursuivent que le cerf, le daim, l’ours et la panthère 5 ils dédaignent tout animal de moindre valeur; et , comme ils sont fort adroits , ils

' Hawk-Êye dans le Dernier des Mohicans , Leatherstockiny dans les Pionnier!,, et le Trapper dans la Prairie.

tirent toujours à balle franche , sans jamais se servir ni de plomb ni de chevrotines.

Celui dont je parle paraissait âgé de quarante ans environ. Les manières de cet habitant du désert étaient prévenantes, bien plus polies que celles de ses compatriotes des villes. Il parlait français presque aussi bien qu’anglais, et il se prêta avec complaisance à me donner des détails sur sa vie nomade qui m’intéressaient vivement. Malgré l’air de simplicité qu’il savait donner à sa figure autant qu’à ses paroles, on remarquait en lui certaine finesse que son regard perçant et rusé ne démentait nullement. Ces hommes jouissent , aux Etats-Unis , de la plus grande confiance, et beaucoup d’Américains, amateurs de la chasse , passent des mois tout à fait seuls avec eux.

Il y a dans ces parages beaucoup d’ours noirs qui s’approchent parfois jusqu’à quelques toises des cabanes des bûcherons. Il est rare qu’ils attaquent l’homme ; mais , poursuivis et blessés , ils deviennent très-dange-

reux. Les panthères et le lynx ne sont pas communs dans ces forêts où l’on ne rencontre jamais de buffles ; mais on y trouve des faisans , des perdrix , beaucoup de turkeys (dindes) et des pigeons sauvages dont la chair est délicieuse.

Nous passâmes devant beaucoup de lieux habités tous insignifiants , excepté Memphis , dans l’état de Tenessee, ville située à une élévation de 100 pieds au-dessus du fleuve , et qui, à en juger par le nombre des passagers qui nous en vint , doit être considérable. Le même jour, le 17 au soir, naviguant dans l’État d’Arkansas , à 20 ou 50 milles de St-Helena , l’élévation et l’épaisseur de la forêt me parurent surpasser tout ce que j’avais encore vu; et le lendemain, ayant passé pendant la nuit l’embouchure de la rivière d’Arkansas , la végétation prit tout à coup un aspect plus méridional. Les forêts, composées jusqu’alors principalement du chêne américain , dont les feuilles sont d’une largeur proportionnée à la grandeur de far-

hre, et dont la forme est moins régulière que celle de l’Europe , se trouvaient ici mêlés avec le cotlon-tree , arbre immense, et qu’il ne faut pas confondre avec le cotonnier, arbuste j il tire son nom d’une sorte de mousse très-longue , suspendue à ses branches, et qui ressemble au coton.

C’est dans l’Etat d’Arkansas que commence la culture du coton , qui forme avec le tabac les principaux produits des Etats du midi. Plus nous descendions le fleuve , et plus la culture en augmentait sur ses rives toujours plates. Les plantations se succédaient, avec les jolies maisonnettes des maîtres et les misérables huttes des nègres.

Je visitai une de ces plantations située sur la frontière des États de l’Arkansas et du Mississipi , à 5 milles au-dessous de Princetown , et je dus a la complaisance d’un planteur quelques détails sur ce produit si utile. L’ensemencement se fait à la fin de mars ou au commencement d’avril. On prépare la terre en la labourant avec une charrue ordinaire,

et on observe, pour couvrir la semence, le même travail que pour le blé 5 dix à douze jours après, l’arbuste sort de terre, et pousse des bourgeons qui s’ouvrent vers la lin de juillet et en août. A commencer de ce mois , jusqu’en janvier et février, on s’occupe de la récolte du coton qui sort du calice. Le cotonnier s’élève à une hauteur de sept h huit pieds , et même quelquefois de neuf a dix : malgré cela , la petitesse de sa racine est remarquable. La récolte achevée, on détruit tout le plan en y mettant le feu. Le terrain, pour cet article doit être bon , mais sec : on ne l’arrose donc jamais; l’unique soin est d’en arracher les mauvaises herbes. L’on compte qu’une main (c’est-k-dire le travail d’un nègre) suffit pour la culture et la récolte de six ballots de coton (de 250 a 500 livres chacun) , sans que la tâche soit exagérée. Le nègre travaille dans ces plantations huit k dix heures par jour, excepté le dimanche , où il se repose. Sa nourriture consiste en une demi-livre et même une livre de porc ou de bœuf par jour, ainsi

que du maïs, choux et autres légumes. L'hiver iS est habillé de laine , et en été de drap ou d’une autre étoffe. De bons maîtres permettent à leurs esclaves de cultiver quelques pieds de coton pour leur propre compte, et il y en a qui en récoltent jusqu’à la valeur de 100 dollars (550 fr.) par an. Le gain, dans la culture du coton , doit être très-considérable , puisque le salaire seul de l’intendant d’une plantation ( overseer ) , qui est presque toujours un blanc, s’élève, à la Louisiane, de 800 à 1 ,500 dollars (4,-100 à 8,250 fr.). Les esclaves pour les plantations se payent, l’homme, environ 1,000 fr. (5,500 dollars ); la femme 700 à 800 dollars (5,850 à 4,800 fr.). Ces prix varient , du reste , d’après le plus ou le moins de demandes de coton.

Quoique cultivé dans l’État d’Arkansas, le coton croît principalement dans ceux du Mississipi, de la Louisiane et de l’Alabama.

Nous continuions notre course rapidement à l’aide de la vapeur, dont nous étions toutà fait à même d’admirer les effets , en compa-

rant notre vitesse avec celle des bateaux qui descendent le fleuve à l’aide du torrent, et qui, malgré sa force, emploient au moins trois fois autant de temps. La forme des bateaux dont on se sert sur l’Ohio et le Mississipi, est tout a fait particulière : ils sont plats, en carrés oblongs , comme des radeaux , et ressemblent a des maisons flottantes. Contrairement aux autres navires , on les place en travers du fleuve dans leur plus grande longueur, afin, à ce qu’on dit, que le torrent agisse sur eux avec plus de force. Nous passâmes, le 18 décembre , pendant la nuit, Vicksburg , nouvelle ville dans l’État de Mississipi , peuplée de 4,000 à 4,500 habitants , mais possédant déjà un commerce considérable en coton. Le fleuve ayant ici près de vingt toises de profondeur , on y rencontre de grands vaisseaux qui sont remorqués de la mer jusque-là par des bateaux à vapeur.

Nous ne nous arrêtâmes qu’une heure à Natchez, petite mais jolie ville dans l’État de la Louisiane , située sur une éminence , et

la première un peu considérable que j’eusse vue sur les bords du Mississipi. La ville a environ 5,000 habitants; on y voit quelques jolies maisons. La végétation est toute méridionale, et on y trouve de beaux platanes. — J’y vis quelques Indiens , mais c’est surtout le nombre de nègres qui augmente considérablement a mesure qu’on avance vers le midi. A environ 50 milles au-dessous de Natchez , une partie du rivage était tellement couverte de pélicans, que leur nombre devait s’élever de deux à trois cents. Les plantations de sucre commencent a 80 milles de la Nom velle-Orléans , où j’arrivai enfin le 20 décembre , ayant descendu les 1 ,448 milles de Louisville à cette capitale du midi de l’Union en six jours moins deux heures.

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