‹ Les États-Unis et la Havane; souvenirs d'un voyageurChapitre 23 sur 30 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

La Nouvelle-Orléans.

Arrivé dans la Nouvelle-Orléans , dans l’ancien quartier français , l’on croit se retrouver en Europe. Des rues tortueuses , de grandes maisons a plusieurs étages, des boutiques pleines d’objets de luxe , des restaurants, des confiseurs; le nombre des spectacles , des bals , le caractère éveillé des habitants, tout enfin montre que l’on n’est pas dans le pays des puritains. On reconnaît de suite le caractère espagnol et français, le désir de jouir de la vie et non de la contempler. Le séjour de la Nouvelle-Orléans ressemble a notre vie si courte. Cette ville n’est habitable que pendant quelques mois de l’hiver, pendant le reste de l’année , surtout pendant l’été , la fièvre jaune en chasse tous

LES ETATS-UMS

ceux qui ne sont pas forcés d’y rester II faut donc y mettre le temps a profit.

Je descendis a l'hotel d Orléans , dans la partie française de la ville , évitant de me loger à Y Exchange hôtel , situé dans la partie américaine , malgré sa renommée d’être le plus bel hôtel du monde. Il ne le cède point en grandeur a YAstor home, de New-York, et l'emporte beaucoup sur lui en somptuosité et en élégance. J'avoue que j'avais épuisé jusqu'au fond le calice de la vie des Américains , et que je ne me souciais plus d’étudier leurs mœurs et leurs attitudes. Pour la dépense, il n’y avait point de différence dans les deux hôtels , c’est-a-dire qn’elle était aussi exorbitante dans l’un que dans l'autre. La Nouvelle- Orléans est d'ailleurs la ville de l'Union où la vie est le plus coûteuse ‘. Je payais dansl hôtel d’Orléans trois dollars (17 fr. 50 c.) par jour, nourriture et logement compris , la coutume

1 On peut juger de la cherté des vivres, à la Nouvelle-Orléans, par le manque total de toute monnaie de cuivre , qui n’v a aucun cours. La monnaie la plus petite est le bit (escalin) , de j de dollar, ou ta cens et demi (2 fr. 70 c. argent de France).

si gênante des tables d’hôte forcées , et du bar-room à l’américaine y ayant été adoptée comme au Canada, et je ne m’en consolais pas , malgré les gigots d’ours noir rôti que l’on nous servait parfois , et qui ressemblent assez à un roast-beaf très- gras qui aurait été apprêté avec du sucre.

Une des tâches les plus difficiles pour le voyageur, en Amérique, c’est de donner des détails statistiques sur le nombre des habitants. Le recensement ne s’y faisant que tous les dix ans , et comme quelques années s’étaient écoulées depuis le dernier, il eût été très-difficile de trouver une base sur laquelle se régler, le nombre des habitants augmentant journellement par les émigrés qui y arrivent d’Europe; ce qui permet aux Américains de citer tel nombre qui flatte le plus leur vanité. Cependant le nombre des habitants de toute l’Union américaine est généralement évalué a 16 millions. On compte a laNouvelle- Orléans 80,000 créoles , c’est-à-dire habitants stationnaires, dont 50,000 blancs et le

reste d’hommes de couleur, comme nègres, mulâtres, quarterons, dont 10,000 sont esclaves. Le nombre des étrangers qui y arrivent tous les ans pendant l’hiver, monte à 40,000, ce qui , pendant cette saison , porte le total a 120,000 âmes.

Cette affluence de tant d’étrangers dans la ville, due à l’élan rapide de son commerce1, lui donne l’aspect d’une foire , d’autant plus que sa population habituelle est principalement composée d’hommes de trois nations : les Français , qui furent deux fois possesseurs de la Louisiane , les Espagnols et les Américains. Outre ces trois nations qui ont tour à tour possédé la contrée , on rencontre des Allemands , dont beaucoup d’Israélites , des Irlandais et des Anglais, et nombre d’autres nations, de sorte que l’on croit se trouver dans une autre Babylone.

Quoique la population créole - française

1 Le commerce de la Nouvelle-Orléans s’accroît de jour en jour d’une manière incroyable, par sa siluation si heureuse, non loin de l’embouchure du Mississipi , ce qui la rend l’entrepôt de la plus grande partie du commerce de l’intérieur de l’Union.

soit jusqu’à présent la plus considérable, les Américains y arrivent en telle affluence , qu’ils y seront bientôt les plus nombreux. Les deux populations se détestent cordialement et n’entretiennent de relations que celles nécessitées par les affaires. Leur désir de ne point se mêler paraît assez par le choix qu’ils ont fait de deux quartiers opposés. L’Américain, quel que soit son intérêt politique (car pour delà reconnaissance, n’en cherchez pas dans cet être égoïste), ne se sent nullement porté pour le Français. Quoique rival de l’Anglais, il lui voue toutes ses sympathies.

L’intérêt de son commerce , la politique la plus saine devraient le porter vers la France, la gratitude lui en ferait un devoir, si ce mot, qu’on connaît si peu dans la vie privée, existait chez les nations.

Mais c’est le sang anglais qui coule dans les veines de l’Américain ; c’est le rit anglais qu’il professe, c’est sa langue qu’il parle. Il n’y a entre eux de rivalité que celle de métier;

pour tout le reste , il existe la conformité la plus parfaite entre les deux nations.

La Nouvelle- Orléans , située sur la rive gauche du Mississipi , le long duquel elle s’étend , est divisée en deux parties par une rue très-large, nommée Canal-street , dont l’une forme l’ancienne ville habitée par les Français et les Espagnols , tandis que les Américains se sont établis dans l’autre , qui ne date que de 1805.

Ces deux parties diffèrent autant dans leur construction que dans la dénomination des rues. On trouve des noms français, tels que , rue de Chartres , rue Saint-Louis , rue Royale, etc., dans la première, et des noms anglais, comme Camp-street , etc. , dans l’autre. L’extérieur des maisons présente cette différence : celles du quartier français sont construites dans le style de ce pays , et crépies avec de la chaux , tandis que dans les maisons bâties à l’anglaise, les briques restent à découvert. Pour la forme des maisons, les Américains ont suivi la mode fran-

çaise en les construisant grandes , longues et très-hautes , de sorte qu’elles servent d’habitation à plusieurs familles, et que le rez-dechaussée est occupé par des magasins et des hou tiques ; tandis que les petites maisonnettes dans le nord , disposées d’après la mode de l’Angleterre , ne sont occupées que par une seule famille. .

Ce dernier arrangement est des plus agréables, puisque, tout en jouissant ainsi dTin parfait chez soi et du confortable, l’on économise pour l’ameublement ; car chaque étage n’étant composé que de deux chambres , on ne fait que peu de frais pour le mobilier des étages supérieurs. Tout le luxe et la splendeur se trouvent réunis au rez-de-chaussée et au premier, composés chacun de deux pièces , dont l’une sert de salon , et l’autre de salle a manger ; le second , où tout se trouve entassé , est réservé pour servir de chambre à coucher et de toilette aux maîtres; les enfants et les domestiques occupent le troisième et les mansardes; la cuisine est reléguée sous lerre ,

comme le sont les caves chez nous. Il est, du reste , très-difficile a un étranger de donner une description exacte des étages supérieurs , car on les cache avec autant de soin que les Turcs leur harem.

C’est la partie de la ville qui longe le fleuve qui est la plus peuplée et la plus belle, les autres quartiers étant presque déserts ou habités par la populace etles hommes de couleur : usage contraire a celui des autres villes desÉtats-Unis, où l’on ne trouve, près des quais, que les bureaux , les magasins des négociants , et les habitations des ouvriers, tandis que le monde élégant , ou plutôt l’aristocratie naissante , fuit les bords de l’eau et l’odeur du goudron.

On doit attribuer cette circonstance, à la Nouvelle-Orléans , à ce quelle n’est habitée en grande partie que par des négociants , qui n’y séjournent que pendant l’hiver, les créoles passant l’été à leur campagne ou à leurs plantations, et les étrangers retournant au nord.

Les avocats sont nombreux à la Nouvelle- Orléans , comme partout en Amérique ; les

médecins et apothicaires n’y manquent pas non plus, et ces derniers, pour l’ordinaire, cumulent les deux professions, en y ajoutant encore le commerce lucratif des parfums. Tout le monde est commerçant à la Nouvelle- Orléans, de sorte qu’il n’existe point de ville qui, par rapport à sa population , possède un nombre aussi limité d’ouvriers, ce qui a pour conséquence de rendre le prix du travail des plus exorbitants.

On y trouve réunies les marchandises les plus belles et les plus précieuses de la France et de la Grande-Bretagne ; on y voit des boutiques qui , plus que toutes celles des autres villes de l’Amérique , se rapprochent , par leur richesse , de celles de Paris et de Londres ; mais on n’y peut pas faire exécuter le moindre article , ni même seulement le faire réparer. Il est donc préférable d’acheter les objets confectionnés , comme les habits de Paris et de Londres, qui reviennent un tiers meilleur marché que ceux que l’on commande , quoique les tailleurs et les cordonniers soient la

classe la plus nombreuse d’ouvriers dans la partie française de la ville.

Malgré le mouvement qui distingue la Nouvelle-Orléans des autres villes de l’Union , et qui me semblait promettre quelque diversité après une vie monotone, je m’y plaisais peu et je ne m’y trouvais pas a mon aise comme dans la tranquille mais agréable Philadelphie.

L’Américain des Etats du midi se considère comme mieux élevé , plus civilisé que celui des Etats du nord. Il est vrai qu’il n’en a pas les mœurs cyniques, mais il ne possède pas non plusses bonnes qualités. Toute sa supériorité consiste dans une éducation superficielle qu’il acquiert par la lecture; car il n’emploie pas son temps a des travaux manuels comme son voisin , qu’il considère comme un paysan , tandis qu’il joue lui -même le rôle d’un seigneur féodal, regardant comme ses serfs les esclaves qui travaillent pour lui.

Le méridional est plus hospitalier , surtout quand il se trouve sur sa plantation; car c’est alors qu’il peut satisfaire sa vanité a peu de

frais j l’ennui, d’ailleurs, doit naturellement le porter à rechercher la société. Au lieu de l’amour du travail et de la tempérance qui distingue l’Américain du nord, l’Américain du midi ne connaît d’autre but que celui de satisfaire ses passions • de sorte que l’étranger ne rencontre que du dégoût l'a où il espérait trouver les plaisirs innocents de la vie, dont il avait senti le manque dans les villes habitées par les puritains.

A la Nouvelle-Orléans , on use avec excès des boissons fortes. L’on y voit non seulement des gens du peuple , mais des négociants des plus riches et des plus considérés, prendre jusqu’à dix à douze verres de grog ou de whisky -punch avant le dîner.

Il existe dans chaque hôtel américain une antichambre où l’on sert à boire toutes sortes de vins et de liqueurs , du matin jusqu’à minuit , et où ces messieurs passent rarement sans prendre , debout et à la hâte , leur verre de gin ou de bitters , comme le font chez nous les crocheteurs et les cochers de fiacre chez

le marchand de vin. Ce bar ( comptoir) esl, dans l’Union, l’affaire la plus avantageuse , le genre de commerce le plus productif; aussi en trouve-t-on établis jusque sur les bateaux à vapeur. Mais c’estsurtoutàla Nouvelle-Orléans que l’entrepreneur y trouve de grands bénéhces , car il a soin d’établir un buffet, deux fois par jour, d’une heure à deux, et de huit à onze heures du soir. Ces provisions sont données gratis aux boarders de la maison ; mais les pratiques étrangères qui y prennent leur luncheon (second déjeuner) et leur souper à la hâte , compensent amplement cette prodigalité.

Si ces établissements , et tant d’autres du même genre , satisfont à grands frais au goût si prononcé de la classe supérieure pour la boisson , le peuple , en générai , s’abreuve d’une certaine liqueur plus a sa portée , nommée tom, que j’avais déjà remarquée à Louisville, et qui est composée d’œufs, de sucre, d’eau-de-vie et d’eau chaude. Cette liqueur, si on la mélange dans une dose moins forte ,

n’est nullement désagréable , et ressemble alors à une bavaroise; mais on peut s’imaginer que ce n’est pas l’eau qui , pour l’ordinaire , y joue le plus grand rôle.

Les habitants du midi ont de commun avec les autres la gloutonnerie , et en sus une propension pour la boisson , comme les Anglais, dont ils ont , en outre , adopté le vocabulaire de jurements, si prohibés parmi les puritains. L’amour des femmes , du jeu, des récréations bruyantes et sans goût , telles sont leurs passions principales.

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