CHAPITRE XIX
Suite de la Nouvelle-Orléans. — L’esclavage.
Je crois devoir attribuer cet esprit violent du midi, ce laisser-aller aux passions, dont celles que je viens de citer dans le précédent chapitre sont encore les plus innocentes , ce déréglement complet des mœurs, cette véhémence dans les actions, a l’esclavage qui règne dans cette partie des Etats-Unis, et qui donne a tout un aspect sombre et mélancolique.
Habitué a assouvir ses passions sur des êtres sur lesquels il exerce le droit du plus fort, l’Américain méridional a pris l’habitude de ce ton impérieux , traeassier, qui repousse toute raison , et ne se plaît que dans des querelles , presque toujours sanglantes.
Je n’entrerai point dans la question de l’esclavage, si agitée aujourd’hui pour l’honneur de l’humanité ; cette question est traitée, non
avec trop d’énergie, mais avec trop peu de circonspection , trop peu d’égards pour un état contraire , il est vrai , à la loi naturelle, mais qui , ayant duré des siècles , exige pour en finir, bien des années et non des jours ! On ne peut porter remède aux fautes , disons aux crimes de nos prédécesseurs , sans troubler l’état social des peuples chez lesquels ce chancre s’est invétéré , et sans porter atteinte à leurs droits nationaux.
Ce mal ne peut donc pas se détruire tout d’un coup , comme des philanthropes le déclament dans leur cabinet , et des remèdes trop violents ne font que l’irriter.
Il est a regretter que l’Angleterre, qui avait pris l’initiative de cette grande mesure, ait employé , pour la réaliser , des moyens violents et pernicieux pour le commerce , et qui paraissaient trop calculés pour acquérir l’assentiment général.
On envisage aujourd’hui la question du droit de visite avec méfiance , car il est naturel de supposer des motifs étrangers à
ceux qu’elle annonce, quand une nation aussi jalouse que l’Angleterre de tout ce qui tient aux droits privés , semble y renoncer pour une cause digne de ses béats , mais non de sa politique habituelle.
My home is my castle. (Ma maison est ma forteresse.) Que de formalités n’y a-t-il pas à remplir pour pénétrer , de par la loi , dans la demeure d’un Anglais. Pour que le magistrat accorde l’autorisation d’en franchir le seuil , il faut plus qu’un soupçon , il faut la conviction d’y trouver un coupable. Et pourquoi le navire ne jouirait-il pas des mêmes privilèges? Est-ce qu’on arrête le paisible voyageur sur la grande route? est-ce qu’on peut le retenir et bouleverser ses effets pour voir s’ils ne renferment pas de la contrebande? Parce que la fraude existe , on tourmenterait mille innocents pour trouver un coupable ! Comment donc admettre que le bâtiment qui profite d’un vent favorable en mer, où le temps est si précieux , puisse se trouver arrêté dans sa course, obligé de. mettre en panne et de se
prêter à une visite d’autant plus humiliante, qu’elle devra être faite par les autorités d’une nation étrangère? Gardez l’endroit où on peut commettre le crime , observez la cote d’Afrique si votre but est réel ; nulle puissance ne voudrait s’opposer à la visite de tout batiment qui en sortira. Et si vous tenez tant a votre but philanthropique, évitez du moins qu’on ne puisse changer votre chant national ;
Rule Brüannia, rule on the waves.
For Britains will never be slaves';
en y substituant :
Rule Brüannia , rule on the waves.
And were il, by searching for slaves 2.
On aurait néanmoins dû croire à la pureté des intentions de l’Angleterre , par le manque apparent de prudence et de circonspection qu’elle a montré dans l’affranchissement si prématuré de ses esclaves , acte si peu con-
1 Règne, Angleterre, règne sur les mers; car l’Anglais ne sera jamais esclave.
? Règne, Angleterre, règne sur les mers; et même, pour y parvenir, cours après les esclaves.
forme à ses principes habituels, qu'il a donné lieu à bien des hypothèses.
Il est de fait quelle a détruit ses colonies à esclaves noirs , qui , du reste , ne sont ni ses plus considérables ni ses plus étendues. Elle a ruiné le colon, le planteur, qui manque de mains, sans faire le bonheur de l’esclave , qui maintenant manque d’un maître : car l’homme qui a vécu dans les fers et 1 ignorance , ne se trouvera jamais à la hauteur de la qualité de citoyen par le seul acte de l’affranchissement.
Il ne fallait pas commencer par mettre à exécution des idées d’égalité , de droits de l’homme , pour des êtres qui ne peuvent apprécier toute l’étendue de ces principes ! C’était là un but pour l’avenir. 11 ne fallait pas déchaîner d’un seul coup des hommes abrutis, aigris par le passé, incapables enfin de se gouverner eux-mêmes, et qui ne peuvent manquer de tous les vices qu’enfante l’oisiveté , penchant dominant et Constaté de l’ Africain.
Pourquoi donc ne pas essayer de substituer à l’esclavage un état analogue aux idées , aux
EJ LA HAVANE
mœurs de ceux que l’on veut sauver et non pas perdre? Pourquoi alors s’effaroucher d’établir au lieu de l’esclavage un état de servitude, d’attacher l’homme au soi et non au maître , d’astreindre le nègre à une corvée établie par l’État et non à des travaux dépendant de l’avarice , du caprice ou de la cruauté d’un individu ?
Cet état intermédiaire entre la liberté et l’esclavage, qui a subsisté en Europe pendant des siècles , et qui s’efface à mesure que la civilisation avance , ne serait-il pas l’unique moyen d’abolir un état contraire à l’humanité , mais que l’on ne peut supprimer sans danger, à moins de lui en substituer un autre non plus juste , mais qui seul peut allier la prudence a l’humanité ? car, en le séparant des formes avilissantes pour la dignité de l’homme , il aurait l’avantage de détruire l’esclavage et d’éviter en même temps les funestes conséquences que l’on a vues suivre un mode d’affranchissement précipité et trop peu restreint. L’apprenticeship des Anglais n’ayant été établi
que pour la forme et pour un espace trop limité , était insuffisant pour préparer des êtres abrutis au bonheur d’une sage indépendance.
Tant qu’on ne s’occupera pas de moyens coneiliatoires pour abolir l’esclavage, sans blesser trop directement les susceptibilités nationales et les droits, contraires à la nature, il est vrai, mais depuis longtemps établis, des propriétaires d’esclaves, on n’arrivera qu’a un but partiel; on n’obtiendra même aucun résultat dans certains pays comme dans le midi de l’Union , où la forme républicaine rend le maître de l’esclave dictateur des lois a son égard ; on ne peut donc agir là que par l’exemple. Et c’est pourtant dans cette partie de l’Union , chez ce peuple si libéral , si fort sur les droits de l’homme , que l’esclavage se présente sous la forme la plus hideuse. J’ai vu l’esclavage chez les Orientaux. Il ne faut pas confondre l’état horrible de l’esclave en Amérique avec sa situation chez les Turcs, où il vit sous l’autorité patriarcale du maître ;
là, son état n’a rien de dégradant pour l’humanité , il peut même parvenir à des emplois honorables : il est traité avec douceur et équité, et le travail est toujours proportionné à ses forces.
Mais si les formes se ressemblent dans ces régions opposées , si en Orient comme en Occident on dégrade également l’humanité par la vente publique, au marché, de créatures humaines , il ne faut pas juger le Turc , que nous sommes habitués à regarder comme barbare, avec la même sévérité que l’Américain , qui se proclame, et qui même est réputé par tant de monde, comme parvenu au plus haut degré de la civilisation.
Que dire des annonces suivantes, que j’extrais littéralement des journaux delà Nouvelle Orléans ?
New-Orleans lice 1 , 27 décembre 1837.
Par Barnett Senr ,
Il sera vendu, samedi prochain, le 30 décembre, à midi précis, à la Bourse, encoignure des rues de
1 Journal publié en anglais et en français.
Chartres et Saint-Louis, les esclaves suivants, garantis de vices et maladies prévus par la loi :
François, mulâtre créole, âgé d’environ vingt ans: bon voiturier, bon ouvrier maçon, bon manœuvre, excellent domestique sous tous les rapports.
Marie, négresse créole, âgée de près de quarante ans : un peu blanchisseuse et cuisinière, domestique de maison ; avec son fils Charles, alias Coco, âgé d’environ huit à neuf ans. — Ces esclaves ne sont vendus que pour opérer un partage de succession, et sont, comme il est dit plus haut, parfaitement garantis des vices et maladies prévus par la loi. — Conditions: Moitié comptant, moitié à six mois du jour de la vente.
Les actes de vente devront se passer dans les huit jours , chez Joseph Cuvillier, notaire public.
Dllo, 5 janvier 1838.
1,000 dollars de récompense seront donnés pour l’arrestation et conviction des individus qui ont volé neuf de mes nègres dans la nuit du 9 courant ; savoir : Will , nègre âgé de quarante à cinquante ans : il a la peau rougeâtre, a environ 5 pieds 10 à 11 pouces ; Sarah , sa femme, âgée de trente-neuf à quarante ans, mulâtresse, grande de 5 pieds 5 ou 6 pouces, et leurs enfants : Abraham, Tom, Jim, Grâce, Sam, Willis, et Anderson , enfant âgé de trois mois. Abraham est âgé d’environ dix-sept à dix-huit ans, fluet, complexion rougeâtre 5 Tom est âgé de quinze à seize ans et a une hernie j Jim a quatorze à quinze ans, et a un de ses
petits doigts estropié par suite d’une brûlure 5 Grâce a douze à treize ans; Sam dix à onze ans, et a un de ses doigts coupé; Willis a six à sept ans, et a une tache sur un de ses yeux, occasionnée par une brûlure, et qui a laissé une marque d’une couleur jaunâtre ou cuivrée.
La récompense ci-dessus sera donnée pour l’arrestation desdits esclaves et desdits voleurs et leur conviction. Je donnerai 500 piastres à quiconque me ramènera lesdits nègres dans le comté de Montmorency , ou les mettra dans une geôle de l’État, de manière à ce que je puisse les avoir.
Joseph FlTZPATRlCK.
Les capitaines de bâtiments et autres embarcations sont prévenus de ne pas recevoir lesdits esclaves à leur bord , sous les peines prévues par la loi.
Dito , 29 décembre 1837.
Vente de la succession de feu Louis Rivas.
Par J . Lecarpentier,
Il sera vendu, jeudi -4 janvier 1838,
1". Sylvia, négresse d’environ trente ans, cuisinière, et ses deux enfants, l’un âgé d’environ treize mois, et l’autre de deux mois ;
2°. Julia, fille de Sylvia, âgée au-dessous de dix ans.
Ainsi, a peine les soins de la mère ne sontils plus indispensables pour faire vivre l’enfant , qu’on les sépare, sans égards pour les liens de la nature.
J’assistai à des ventes publiques d’esclaves, qui avaient lieu tous les jours a midi , au café de la Bourse , avant l’achèvement de la nouvelle Bourse , où des échafaudages élégants , avec des marches , sont construits pour cet usage.
L’ameublement du café n’étant pas trèssomptueux , les crieurs publics montaient , a l’heure de la vente, sur des tables, et l’esclave se plaçait au-dessous de lui , debout sur une chaise adossée à la table. Les chalands, les connaisseurs et les curieux se plaçaient ensuite en demi-cercle , et je fus témoin des scènes suivantes.
Le crieur, ayant l’air d’un vieux bon vivant habillé en petit maître , mais d’une mode un peu arriérée, appela une jeune fille mulâtresse , de dix-sept â dix-huit ans, d’une figure doxice et modeste. Elle était grande, bien faite , et mise avec soin. Aussitôt qu’elle fut montée sur la chaise , il commença sa harangue en français, puis la répétait en anglais.
« Messieurs , j’ai l’avantage de vous offrir
« aujourd’hui un sujet excellent , Euphro- « sine, mulâtresse, âgée de dix-sept à dix-huit « ans, excellente couturière , repassant en fin , « sachant broder, faisant un peu de tout , «très-docile, très-saine, sans aucun defaut. «Messieurs, un pareil sujet mérite votre at- «tention! Messieurs, qu’en offrez- vous? Al- « Ions , messieurs, une enchère. Comment «donc! personne n’offre. Mais, messieurs, « 1 ,000 dollars, c’est pour rien. Voyons, 900dol-
« lars , 900 dollars la première , 900 dol-
« lars la première ,900 dollars la seconde —
« Mais , messieurs , songez-y donc ; c’est pour « rien. Hé bien! 800 dollars , 800 dollars — » Aucun acquéreur, ne se présentait, malgré les efforts de notre Démosthène; j’entendais au contraire, dans l’auditoire, des chuchotements dont le brave homme semblait ne pas vouloir tenir compte. Enfin , perdant haleine , et voyant toutes ses belles paroles inutiles, il jette en silence un coup d’œil scrutateur sur l’assemblée , puis reprend :
« Je vois , messieurs , ce qui vous arrête ;
« oui , j’en conviens , cette esclave avait été « vendue pour 800 dollars, mais le marché a été « déclaré nul pour un enfantillage , pour une « niaiserie , pour cette petite verrue au-dessus « de l’œil gauche ; un aussi léger défaut ne doit « vous arrêter, messieurs. La verrue passera, « elle n’attaquera pas l’œil; voyez, qu’elle en est « loin. » — Et en même temps il plaça le doigt sur Se visage de la pauvre fille , qui jusque-là avait soutenu son pénible rôle avec fermeté, malgré son agitation intérieure; mais sa vanité de femme ne put supporter cette humiliation faite à ses charmes. Elle commença à sangloter. Toute la peine du crieur fut inutile, personne n’en voulait, et force lui fut de la faire descendre. Elle se plaça près d’une colonne où plusieurs chalands vinrent examiner ses mains, pour voir si du moins celles-ci n’avaient pas de défaut — , et voilà la pauvre enfant condamnée à subir encore une autre fois toutes ces angoisses , jusqu’à ce qu’il se trouve enfin un acquéreur qui passe par-dessus la verrue .
Une autre fois j’assistai à la vente d’une horrible négresse de quarante ans , qui criait à tue-tête qu’elle ne voulait pas se laisser vendre; qu’elle était libre, qu’on l’avait volée. Elle sautait à tout moment de la chaise , et le crieur suait à grosses gouttes pour la faire remonter. C’était un diable incarné que celte femme; personne n’y voulait mordre, et elle ne fut vendue que 200 dollars.
Le prix des esclaves varie , comme je l’ai remarqué plus haut, selon le plus ou le moins de vivacité dans le marché du coton. Lors de mon séjour, on les payait de 600 a 1,000 dollars, et même de bons ouvriers coûtaient le double. On me parla d’un homme de couleur , si précieux pour la conduite d’une plantation , qu’il fut vendu 6,000 dollars , mais qui mourut peu de jours après , au grand désespoir et malgré les soins touchants de son acquéreur.
Le mercredi est le jour de marché pour les esclaves; ceux qui doivent être compris dans une vente particulière , sont exposés dans la
rue, vis-à-vis du café de la Bourse , de midi à une heure. On voit alors d’un côté 7 à 8 négresses et mulâtresses , assises sur des bancs, et autant de garçons de l’autre côté. Les femmes sont habillées avec soin , et presque élégantes, et elles mettent beaucoup de coquetterie à nouer le foulard qu’elles portent sur la tête. Les hommes sont aussi proprement vêtus. Il s’entend que tout ce luxe n’appartient pas aux pauvres esclaves , et ne passe pas plus à l’acquéreur que le riche harnais avec lequel le maquignon pare sa marchandise pour la faire valoir , ne devient la propriété de celui qui achète le cheval.
La circonstance la plus triste dans l’esclavage, à la Nouvelle-Orléans, c’est que cette dégradation continue de génération en génération , et l’individu né d’une mère esclave , reste esclave lui-même , quel que soit l’état et la couleur de son père , le fils du planteur blanc étant aussi bien esclave que celui du nègre le plus foncé. Dans les Antilles , le descendant de blanc , jusqu’à un certain degré, devenait
libre, quand même la mère ne l’était pas; chez les Américains cet état dure, et jusqu’au centième degré.
Mais la liberté même ne sert pas beaucoup, dans le midi de l’Amérique , à quiconque a une goutte de sang nègre dans les veines. L’affranchi , autant que ses descendants les plus éloignés , est assujetti à un égal avilissement. Il est exclu de tous les droits de citoyen; il lui est interdit de s’allier avec les blancs , et même un contrat passé devant l’église deviendrait nul par la loi. Il n’ose exercer aucun emploi, ni jamais se mêler aux blancs dans un lieu public ; ainsi , au spectacle , il a sa place assignée.
La classe qui souffre le plus de l’esclavage ou de cette restriction , c’est celle connue , à la Nouvelle-Orléans , sous le nom de quarteroons. Issus , pour l’ordinaire , de planteurs blancs et de griffs, filles de blancs et de mulâtresses, ou de quarteroons même, ils ressemblent, par la blancheur de leur peau , à leurs pères, de sorte qu’un mil exercé peut
seul reconnaître leur origine africaine a l’épaisseur et a la nature de leurs cheveux, ainsi qu’à leurs yeux si noirs , si vifs.
Il y a des cas où ces filles sont élevées avec soin , malgré la loi , qui interdit toute instruction pour les esclaves; leurs pères les envoyent même en Europe pour y recevoir une éducation brillante , don le plus funeste pour leur triste existence. Il peut arriver que le père, jaloux de ses doubles droits, n’affranchisse pas son enfant, ou ajourne cet acte d’un jour à l’autre , jusqu’à ce que la mort le surprenne , et alors la pauvre victime se trouve exposée à des humiliations et des tourments d’autant plus durs, qu’elle a été élevée dans des idées de liberté et d’indépendance.
On connaît des exemples, et jaime à croire pour l’honneur de l’humanité qu’ils sont rares, que des pères , après avoir fait donner à leurs filles des talents accomplis , les vendent ensuite. Un de mes amis , médecin , se trouvant en visite chez un riche Américain, y vit une jeune demoiselle du teint le plus beau ,
les cheveux même bruns , habillée dans le dernier goût , qui possédait tous les agréments de la société , chantait avec grâce , jouait du clavecin, semblait instruite et pleine d’esprit. C’était une esclave. L’Américain , s’apercevant de l’impression que la jeune fille faisait sur mon docteur , l’engageait à en faire l’acquisition.— « Cette pauvre fille me fait pitié , disait-il; je voudrais la savoir bien placée ; je l’ai achetée de son père pour mille dollars, and bless my soid , je vous la vends au même prix pour la savoir dans d’aussi bonnes mains que les vôtres. »
Mon bon docteur , quelqu’envie qu’il eut de conclure le marché , n’osa le faire pour sa réputation , craignant ses pratiques féminines ; mais il me parlait souvent de cette aventure.
D’autres quarteroons, libres comme filles de mères affranchies , ou affranchies ellesmêmes par leurs pères, deviennent héritières de leur fortune. Ce sont ces quarteroons libres qui forment ici une caste â part, il y en a qui
possèdent des richesses immenses , et bien plus d’éducation que les créoles qui les méprisent. Mais a quoi leur servent tous leurs talents , toute leur fortune et tous leurs avantages , si ce n’est à sentir d’autant plus leur dégradation? Et, comme toute personne qui se trouve exclue de la société pour telle cause ou telle autre , emploie communément tous les moyens pour s’y introduire , de même les quarteroons ne connaissent d’autre ambition que de se mêler aux blancs , et préfèrent vivre avec eux comme maîtresses que de s’allier légitimement dans leur propre caste.
Autrefois , avant que la question de l’abolition de l’esclavage n’eût été agitée entre le nord et le midi , et n’eût amené les habitants du midi au plus haut degré d’irritation , on admettait les quarteroons aux bals de certaines dames blanches; mais depuis, jusqu’à cette faveur si équivoque leur a été retirée , et les bals se divisent aujourd’hui en bals blancs et bals de couleur.
J’assistai à un de ces bals masqués nommés
quarteroon halls , composé de femmes de couleur et de leurs adorateurs blancs. Il n’y avait que des hommes de la couleur privilégiée, et pas un gentleman africain; ils en sont rigoureusement exclus par les patronesses.
Toutes ces dames mettaient autant de soin à cacher la couleur provenant du sang maternel qu’à faire ressortir la ressemblance qu’elles tenaient de leurs pères, et, pour cela, elles s’étaient appliqué sur le visage et la gorge une bonne dose de poudre blanche, qui faisait un effet singulier, quand la danse , dont elles s’acquittent fort bien et avec beaucoup de grâce , les avait échauffées.
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