CHAPITRE XX
Suite de la Nouvelle-Orléans. — Mœurs.
Outre le bal masqué dont je viens de faire mention , il y en a d’autres encore, mais composés d’une société trop mêlée , quoique de sang blanc, pour que j’en parle ici avec plus de détails.
Les femmes qui fréquentent ces bals viennent la plupart du nord, pour des spéculations qui ne sont pas des moins lucratives dans cette ville , où l’on est fort peu difficile dans le choix des plaisirs.
L’entrée des bals, quelque peu distingués qu’ils soient, n’est pas moins de deux dollars ('H fr.) par personne. On y exécute des contredanses , des cotillons et des valses avec la musique de Strauss. Mais les Américains ont la coutume de valser si lentement , qu’on croirait les voir danser un menuet, et que l’on
am
a tout le temps d’admirer la roideur de leurs mouvements géométriques.
Une circonstance particulière caractérise les bals , ainsi que toutes les réunions publiques de ce genre a la Nouvelle-Orléans ; c’est que , à l’entrée , on est visité de la tête aux pieds , sur tout le corps et dans toutes les poches, comme par des douaniers, pour s’assurer qu’on ne porte point d’armes cachées : triste précaution , et qui , plus que des pages entières , dépeint le caractère violent de l’habitant de la Nouvelle-Orléans.
Un mot, un rien, entraîne des disputes sanglantes, souvent même la mort, et c’est ce qui a amené le funeste usage de porter des armes sur soi. On n’est pas seulement exposé , à la Nouvelle-Orléans, aux querelles résultant de la violence des passions, mais à la rencontre d’aventuriers qui font le métier de spadassins.
C’est surtout à l’impunité qu’il faut attri buer la multiplicité des crimes dans ce pays. La loi n’est sévère que contre l’esclave, ou
plutôt elle n’existe pas pour lui. Son maître peut le tuer, et il en sera quitte pour une amende , à laquelle meme il échappe le plus souvent , puisqu’il faut , pour le convaincre , des témoins blancs ; car, sur un fait de cette nature , le témoignage de l’homme de couleur n’est pas reçu. Le criminel n’a pas plus à craindre , a la Nouvelle - Orléans , la désapprobation publique que la poursuite des lois. On me parlait, lors de mon séjour, d’un négociant qui avait tué son associé , non pas en duel , chose si commune dans ce pays, mais dans un accès de colère, sans qu’il fut poursuivi pour ce meurtre , ni qu’il se cachât le moins du monde.
Il y a ici une police assez nombreuse ; mais elle n’est établie que par rapport aux noirs, pour les surveiller, les punir, et les reprendre quand ils s’enfuient. Le soin principal de la police est de s'emparer de tout homme de couleur que l’on trouve dans les rues après le coup de canon qui donne le signal de la retraite, et qui se tire en été à neuf heures, et
en hiver à huit heures du soir. Tout nègre pris ainsi , et qui ne peut légitimer sa sortie ou par un billet de son maître , ou par des papiers qui prouvent qu’il est libre , est de suite conduit au Calabozo , nom espagnol de prison adopté ici, où il est gardé jusqu’à ce que son maître vienne le réclamer ou qu’il puisse prouver qu’il est libre ; dans le cas contraire, il est mis en vente après un certain temps, pour couvrir les frais de détention. Cet usage existe du reste, non -seulement à la Nouvelle-Orléans, mais dans tous les Etats oîi il y a des esclaves ; et j’ai lu des annonces de ventes de cette nature , dans la capitale des Etats-Unis , à Washington.
Parmi les amusements , il faut nommer trois salles de spectacle , dont deux sont anglaises (Saint-Charles et the American theatre ) , et un théâtre français.
Le théâtre de Saint-Charles donne des opéras avec des divertissements de ballets , des tragédies , des drames , et j’assistai à une représentation de la Juive d’Halévi, qui avait
été mise en scène avec une magnificence peu commune en Amérique : les frais montaient à 20,000 dollars (55,000 francs). Quelques chanteurs étaient passables , mais le public ne les goûtait point. C’est ce qui arrive généralement en Amérique pour tout ce qui n’est pas entièrement mauvais; le bon goût des Américains étant tel, qu’il n’y a que les choses détestables qui soient applaudies par eux avec frénésie.
Le théâtre français possède un public , juge plus compétent, quant au goût, mais pas assez impartial. C’est ici comme partout, les petits-maîtres donnent le ton , ce dont ils s’acquittent avec une pétulance trop lourde pour être gracieuse. On donnait la Pie voleuse ; la prima donna qui venait du théâtre Feydeau , où elle avait joué des seconds rôles , était assez bonne , le reste des chanteurs était médiocre , mais cependant encore meilleurs que sur bien des théâtres de province. Le vaudeville qui suivait l’opéra , était aussi mal choisi que mal exécuté.
L’ American theatre est pour des farces et d’autres pièces qui attirent la populace. Les pièces qu’on y joue sont aussi exagérées qu’il le faut pour un pareil public. Mais pourquoi attendre plus en Amérique qu’en Angleterre où on trouve un goût pareil même dans la métropole. Quant aux modes , quelque facilité qu’aient les dames de la Nouvelle- Orléans de se procurer celles de Paris , on reconnaît néanmoins dans leur toilette , surtout dans leur coiffure , un peu du goût espagnol.
Les créoles sont aimables, mais tout respire en elles une certaine tiédeur, une nonchalance qu’elles ne portent cependant ni dans l’amour, ni dans la haine. Elles affectent une douceur qui paraît trop maniérée pour être naturelle. A en croire le récit de personnes impartiales et qu’un long séjour à la Nouvelle- Orléans a initiées à la connaissance des mœurs de cette ville, lescruautés auxquelles quelquesunes d’entre elles se livrent par jalousie contre leurs esclaves, sont inouïes; et la même main
belle et blanche qui ne saurait se baisser pour reprendre le mouchoir qui lui est échappé , la même bouche douce et flûtée, qui appellera son esclave avec un ton mourant et mielleux pour le l’amasser, cette même bouche ordonnera le supplice le plus barbare à la moindre faute de celle qui la sert, cette même main déchirera le visage de la malheureuse , s’il attire plus les regards que celui de sa maîtresse.
Outre les spectacles ordinaires , il en existe d’autres fortuits , assez fréquents dans toute l’Amérique , mais nulle part autant qu’à la Nouvelle-Orléans : ce sont ceux des incendies. J’assistai à un des plus violents dont on ait gardé le souvenir. Trente ou quarante maisons furent la proie des flammes en moins de quatre heures. Je m’attendais que le feu atteindrait l’hôtel où je logeais , qui n’était éloigné que de deux rues; mais il fut éteint comme par miracle , car les précautions contre le feu ne me paraissent nullement suffisantes, quoique les Américains les vantent avec orgueil.
Ces fréquents incendies sont occasionnés autant par la négligence avec laquelle on garde les cheminées , qu’a l’insouciance américaine en général, mais surtout a la manie des feux d’artifice, que tout le monde partage , grand et petit , jeune et vieux , et qui , le dimanche , forme le principal amusement dans les rues.
Quand le feu a une fois pris on peut être sur qu’il ne sera pas éteint de sitôt. Pour en revenir a l’incendie dont je fus témoin , une maison entière était en flammes , avant que la cathédrale donnât seulement l’alarme . On n’entendait ni tambour ni autre signal pour rassembler le monde , ce qui , de fait , est inutile , puisque les personnes seules employées aux pompes s’en occupent , et que les autres se bornent au rôle de spectateurs.
Les pompes à feu, en Amérique, ne sont que fort petites, et traînées , non par des chevaux, mais par des hommes. Quoique très-belles et d’une parfaite élégance, elles ne sont ni assez grandes ni assez fortes pour faire jaillir l’eau
en quantité nécessaire et à la hauteur voulue. Elles sont desservies par des compagnies particulières , composées d’hommes de tous les rangs , qui se vouent à cette besogne pour être exempts du service de la milice et libres d’impositions. On les reconnaît à des manteaux et chapeaux de toile cirée rouge ou verte, sur lesquels sont inscrits le nom et le numéro de la compagnie à laquelle ils appartiennent. Ces hommes , les seuls sur qui repose le soin d’éteindre l’incendie , s’attellent h leurs pompes , puis courent de toutes leurs forces, en poussant des cris et des hurlements étourdissants , vers le champ du désastre , où ils arrivent généralement si haletants et tellement essoufflés , qu’il leur faut de suite du brandy pour ranimer leurs forces.
Mais ce que je dus admirer, c’est le courage, l’audace qu’ils déployaient, la témérité avec laquelle ils s’exposaient dans des bâtiments déj'a croulants, et, d’un autre côté, l’indifférence, le stoïcisme avec lequel les incendiés supportaient leur perte , sans témoigner la moindre
émotion , qui ne se manifestait pas même chez les femmes. Il faut attribuer cette insensibilité à la fermeté du caractère américain, et surtout à ce qu’il arrive presque toujours que la maison et le mobilier sont plus que suffisamment assurés.
Au moment où le feu avait le plus d’intensité, je rencontrai une de mes connaissances qui fumait tranquillement son cigare : « A qui appartient cette maison qui s’écroule , lui demandai-je? — A moi. — Commént? et vous me le dites avec un tel sang-froid? — Elle est assurée. Bonsoir , à demain. »
Quatre hommes périrent dans cet incendie, et moi -même j’en échappai d’une belle ; car une des maisons qui brûlaient sauta en l’air, tout près de moi , par l’effet d’une caisse de poudre qui s’y trouvait renfermée. J’eus d’ailleurs une nouvelle occasion de me convaincre de la faible construction des maisons américaines , qui , comme tout le reste , ne sont calculées que pour le besoin du moment.
Le dernier spectacle auquel j’assistai à la
Nouvelle-Orléans fut la célébration de l’anniversaire du 8 janvier 1815, où le général Jackson , barricadé derrière des ballots de coton , repoussa , avec une force inférieure , 15,000 Anglais, cpii perdirent leur chef, le général Packenham, tué dans l’action.
Que de bruit pour la célébration de cette victoire! Toutes les milices faisaient parade; c’était vin bruit continuel de fanfares, de tambours et de canon.
Les milices de la Nouvelle-Orléans sont organisées sur le pied français , et beaucoup mieux que celles du reste de l’Union : leur uniforme est de bon goût , et celui des hulans bleus , avec pantalons rouges , est vraiment très-beau. Il y a, à la Nouvelle-Orléans , plus de trois mille hommes de milice, organisés et habillés. On les divise en quinze corps, qui sont la légion de la Louisiane, le bataillon d’artillerie, les grenadiers d’Orléans, les gardes d’Orléans, Deutsche J œger, carabiniers d’Orléans, cazadores d’Orléans , cazadores volantes de Estado, voltigeurs, cavalerie d’Orléans, chas-
seurs à cheval louisianais, lanciers d’Orléans, chasseurs à cheval d’Orléans, etc.
J’ai omis de parler des milices des Etats du nord. Tout ce qu’on peut en dire, c’est qu’il n’en existe pas dans le reste du monde d’aussi mal exercées, ni dont l’équipement soit aussi inégal. Les uns sont revêtus d’uniformes magnifiques, tandis que les autres paraissent en habits et en bonnets de tous les jours , portant, au lieu du mousquet, un vieux fusil de chasse sans chien , et tous marchant pêlemêle.
Pendant la parade , il y avait dans la cathédrale, simple et vieux édifice, un service solennel , auquel blancs et hommes de couleur assistaient, mêlés ensemble. On inaugura le même jour la nouvelle Bourse française 1 , dont la salle était la plus belle qui existât en Amérique , reposant sur de magnifiques colonnes corinthiennes, ornées de bas-reliefs et d’inscriptions , et dont toutes les différentes pai’ties
Ce bel édifice fut , depuis, la proie des flammes.
étaient en parfaite harmonie , chose si rare en Amérique ; il n’y avait que les estrades établies pour la vente des esclaves, malgré toute leur élégance, qui nuisaient à l’effet général de l’édifice.
La journée se passa en coups de canon, de fusil, et a tirer des fusées; les bâtiments étaient pavoisés; le pavillon tricolore de la France flottant près des stripes et stars de l’Union, on reconnaissait que si les Anglo-Américains méconnaissent leur ancienne et naturelle alliée, les sentiments de sympathie et d’affection sont d’autant plus vifs dans les anciens colons.
Toute la ville enfin était sur pied pour célébrer la bataille de la Nouvelle-Orléans, qui est , pour les Américains , ce que Y everlasting Waterloo est pour les Anglais. C’est singulier, les combats sont comme les bons mots, un seul fonde une réputation.
Quant à la victoire que les Américains remportèrent à la Nouvelle-Orléans, elle leur coûta un peu cher, et ils feraient mieux de la fêter avec un pexi moins d’éclat, puisque enti-
chésdela gloire militaire du général Jackson, ils l’élurent , par la suite , président , et lui laissèrent un pouvoir qui approchait du despotisme , pouvoir que ce général , dont je suis loin , du reste , de vouloir diminuer les grandes qualités, n’employa sûrement à rien moins qu’à l’avantage commercial de sa patrie. Je ne connais point le général Jackson, mais j’eus l’occasion d’entendre l’opinion de personnes impartiales et bien informées , qui, bien qu’attachées au général, convenaient qu’il se laissait guider dans son système financier, moins par la raison d’Etat que par l’obstination de son caractère , et par son inimitié personnelle contre Nicolas Biddle, chef de Y United States Banc , à Philadelphie. Il tolérait, il soutenait le nombre de petites banques qui inondaient le pays d’un papier-monnaie déprécié, puisqu’il était sans garantie , par son aversion contre l’unique remède à ce fléau , une banque nationale, craignant que la United States Banc , la plus considérable des États-Unis , ne fût celle
qui prît ce titre. Cette banque a péri, et les autres n’y ont point gagné.
Le successeur de Jackson, Van Buren , homme d’esprit et de capacité , élevé à la présidence par Jackson lui-même , a cru devoir suivre une marche semblable ; mais elle ne lui a pas valu la popularité dont avait joui son prédécesseur, puisque c’est, a la faveur de ce système qu’on a vu naître toutes ces folles entreprises qui ont amené les embarras pécuniaires dans lesquels les Etats-Unis sont plongés maintenant, et qui, à l’extérieur, ont ruiné le crédit des Américains. Tels sont ces républicains ; le nom de monarque les effarouche j mais, éblouis par le vernis d’une gloire militaire , ils se donnent pour maître un vieillard opiniâtre , qui les mène selon ses caprices.
Les extrêmes se touchent. L’histoire nous apprend que toute république est suivie d’une dictature; attendons ce que l’avenir réserve à l’Amérique.