CHAPITRE XXI
Trajet à la Havane.
Je quittai la Nouvelle-Orléans le 10 janvier, et j’arrivai à la Havane après cinq jours de traversée. Ce trajet fut désagréable et plein de dangers , mais aussi plein d’intérêt par la mer qu’il fallait traverser: ce golfe du Mexique, si remarquable par l’immense courant qui en sort, et qui traverse l’Atlantique dans toute son étendue , puisqu’il porte ses eaux , nonseulement au delà de Terre-Neuve jusqu’au détroit de Gibraltar, à l’île de Madère et aux Canaries , mais même en certaines saisons jusqu’au delà d’Islande sur les côtes de la Norwége.
C’est ce courant qui contribua si puissamment à la découverte du nouveau monde , par les productions inconnues qu’il portait
avec lui, et qui changèrent en certitude ce qui n’avait été qu’hypothèse dans l’âme du grand homme qui découvrit l’Amérique , et qui se mit a la chercher, convaincu par les débris que l’on recueillait sur les rivages européens de l’existence d’une terre au delà de l’Atlantique.
Le courant (the golf stream ) se distingue non-seulement par la beauté de ses eaux, qui sont d’un beau bleu , couleur qui ne se voit pour l’ordinaire que dans les grandes mers , mais particulièment par le phénomène d’une chaleur considérable. Le terme moyen de la température de l’eau entre la Nouvelle-Orléans et la Havane se trouvait au mois de janvier de 76°, tandis que le Mississipi à son embouchure avait donné 43°. Notre traversée sur le bateau à vapeur le Cuba , avec lequel j’avais quitté la Nouvelle-Orléans le 10 janvier au soir, par une pluie qui tombait à torrents, ne présenta qu’une série de désagréments , causés par le mauvais temps non moins que par la mauvaise installation du
bateau. La mer était violemment agitée par des coups de vent continuels -, mais le pire , c’était la défiance que nous inspirait notre capitaine. Ce digne homme, quoique blanchi sur les mers, était , sans aucun doute, le plus grand ignorant que l’eau eût jamais porté. Enfin , il arriva que quelques passagers plus expérimentés, ou qui se croyaient tels, se mêlèrent de la direction du bateau. On sait qu’en général c’est la pire de toutes les ressources; pourtant elle nous réussit, et , grâce au talent de nos officiers improvisés , ou peut-être , comme dit Gellert :
Peter kommt durcli seine Dummheit fort;
(Pierre fera son chemin par sa bêtise;)
nous arrivâmes à bon port.
Déjà, en montant à bord à la Nouvelle-Orléans, nous fûmes déconcertés par la nouvelle que le capitaine qui jusqu’alors avait commandé le Cuba, venait de se quereller (fo quarrel) avec les propriétaires du bateau, et qu’on l’avait remplacé à la hâte par un vieux
Génois , retiré depuis plusieurs années à la Nouvelle-Orléans. Telle fut la nouvelle qu’un Américain qui était venu nous faire sa visite d’adieu , nous débita , ajoutant avec la délicatesse qui distingue sa nation , qu’il ne s’embarquerait pas avec nous , par un temps pareil et sous de semblables auspices , pour 6,000 dollars. (Remarquez que tout a sa taxe en Amérique; pour 100,000 dollars, ils se feraient pendre.)
J’avoue que je ne fus pas trop rassuré en voyant mon Génois in propriâ personâ , quoiqu’il se donnât des airs de vieux loup de mer. Le premier échantillon de son* talent fut de prendre un des bras du Mississipi pour l’autre , de sorte qu’il fallut rebrousser chemin ; mais, pour ne rien faire à demi, il toucha en tournant, et fort heureusement pour nous que c’était sur un fond de vase.
Tels sont les chances auxquelles l’avidité du gain et l’indifférence pour toute autre considération expose le voyageur chez les Américains. Ils ne songent qu’a leur money making ;
tout moyen leur suffit. Plutôt que de perdre un jour, ils confieront la vie de tant d’hommes à un mannequin. De plus, il n’y avait pas de chronomètre à bord , et on n’y faisait aucun calcul ( dead reckoning ); de sorte que, lorsque nous eûmes quitté les bords plats du Mississipi et dépassé le phare, où le pilote pris à bord à Balize nous quitta , nous voguions sans savoir où. Nous fûmes assaillis d’une tempête du nord-ouest ( norte ), qui dura jusqu’au 13, où le vent sauta au sud, et se fixa enfin lorsque nous fûmes dans la région des vents alizés au nord-est. Jamais encore je ne m’étais trouvé si dégoûté que sur ce bateau. La plus grande partie des passagers étaient des Américains poitrinaires, qui fuyaient l’hiver pour remettre leur santé dans le doux climat de la Havane. Nous étions entassés tous ensemble dans une seule chambre composée de vingthuit lits, toujours deux placés l’un au-dessus de l’autre. Pour surcroît d’agréments, presque tous les passagers eurent le mal de mer, ce qui, mêlé a leur toux hectique, déchirait
autant les oreilles , que l’air infecté blessait l’odorat. J’examinais la température de l’eau qui , se refroidissant près des côtes et des bas-fonds, devait nous indiquer quand nous nous trouverions dans le voisinage du banc si étendu des Tortugas ; et comme ce banc se trouve sous le même méridien que la Havane , il devait nous indiquer notre longitude et nous conduire , à l’aide seule du compas , en droite ligne vers notre destination. Mais notre Génois réussit à ce que son illustre compatriote aurait tenté vainement , c’est-à-dire à passer le banc sans en avoir aucune connaissance ; bien plus encore , et on le croirait à peine , il prit, dans la nuit du 14 au 15, la lanterne d’un vaisseau à voile que nous passions pour le phare du Morro à la Havane ! sa méprise reconnue , il voulut du moins en profiter pour demander sa longitude ; mais il fut reçu par un aimable Damn your eyes , ye steam-boat, et envoyé promener, ce qu’il fit si bien , que nous nous trouvâmes a la pointe du jour à 60 milles au delà de la Havane , vis-à-
vis de Matanzas. Il fallut donc encore une fois rétrograder, et perdre toute la journée, puisque nous n’aperçûmes le Morro qu’à midi.
Le temps s’était éclairci, et au froid succéda une chaleur excessive. Mes aimables compagnons étaient tous sortis de leurs oubliettes , et s’étaient endimanchés. Quiconque avait un pantalon d’été le mettait. Les Espagnols parurent en courte jaquette et en chapeau de paille. Je me trouvais honteux de mon habillement canadien garni de pelisse. J’étais parti le 14 décembre de Louisville avec 29°, et , le 15 janvier, j’en comptais 80. Enfin, à une heure de l’après-midi, nous entrâmes dans le beau port de la Havane.
Quel contraste ! au lieu des bords plats et stériles du Mississipi, j’avais sous les yeux les montagnes vertes et fleuries des Antilles. Je venais d’atteindre un de mes vœux les plus ardents, j’allais voir un de ces lieux enchanteurs que le génie d’un homme sut trouver malgré les mers , malgré les entraves du monde. J’allais fouler le sol de Cuba, premier,
mais brillant triomphe de l’immortel marin ,
le seul qui soit resté à la patrie qu’il adopta , et qu’il porta au plus haut degré de la gloire et du pouvoir :
A Castelia y Leon Hallo nuevo mundo Colon ;
j’allais m’approcher de ses cendres qui reposent à Cuba , cette île , dernier et seul reste d’un monde entier , que son génie sut acquérir , mais que l’envie , la méfiance et la cupidité ont perdu.
Le déplorable système suivi pendant des siècles par l’Espagne à l’égard des Indes , a porté des fruits bien tristes , lui a coûté ses plus belles colonies , et les a livrées à leur perte , a l’anarchie.
Mais l’expérience est souvent perdue pour les nations , comme elle l’est pour les individus. L’Espagne, quels que soient les changements apparents dans la forme de son gouvernement , continue dans cette dernière colonie ce système de vigilance outrée , de méfiance contre l’étranger, qui lui servit si peu
sur le continent du nouveau monde. Les fruits défendus sont toujours ceux que l’on convoite le plus.
Ce n’est pas par des précautions mesquines que l’on conserve le pouvoir.
Mais cette manie inquisitoriale existe encore dans toute sa force a Cuba ; j’en ressentis les effets en arrivant. Tout étranger qui aborde à la Havane , n’y est admis que sur la caution d’un habitant de file.
Grâce à la maladresse de notre capitaine , nous n’entrâmes dans le port qu’à une heure où les bureaux étaient déjà fermés , et je dus passer un jour encore sur notre ennuyeux bateau en vue des délices de l’île. Une partie seulement de mes compagnons qui , connaissant cet usage , avaient pris les précautions nécessaires en faisant prévenir leurs amis , furent débarqués immédiatement. Le reste dut prendre patience , ou gagner les sentinelles qu’on avait mises à bord , et qui , moyennant une piastre , laissaient aller à terre quiconque se prêtait à cet usage corrupteur ,
triste conséquence de lois mal calculées et trop sévères.
Quelle triste perspective pour le voyageur dépourvu de moyens , qui arrive à la Havane sans recommandation ! Comment trouvera-til quelqu’un qui se portera garant de sa moralité et des dettes qu’il pourrait contracter? Après avoir atteint sa destination , il lui faudra donc retourner sur ses pas.
Aucun des hommes de couleur , libres ou non , qui se trouvaient sur le bateau , n’osaient descendre à terre pendant tout leur séjour , parce qu’on craint leur contact pour les nègres de 1 île.
Me voici donc encore , pour tout un jour , cloué sur ce malheureux bateau. Il fallait me contenter d’admirer ce port superbe, cette entrée magnifique , défendue par ces forts , par ce Morro si célèbre , que la riche Espagne, maîtresse des mines du Mexique et du Pérou, pouvait seule construire. Je voyais avec envie , après une traversée ennuyeuse et pénible , la vie agitée qui se déroulait de-
vant nous. Quel vivacité dans l’Espagnol , comparé au triste Américain !
Mes chers compagnons s’efforcaient d’employer le temps perdu à se bourrer des beaux fruits des tropiques , de bananes , d’ananas , d’oranges.
Depuis qu’ils se trouvaient en vue d’un pays monarchique , on s’apercevait d’un certain changement dans leurs manières. Ces formes , ces passe-ports , ces sentinelles , tout cela les gênait , les offusquait , et allait même jusqu’à les intimider. On m’entourait , on m’adressait des questions , mais cette fois avec politesse , sur les passe-ports , sur ce qui arrivait lorsque l’on n’était pas en règle ou qu’on ne pouvait pas trouver de caution , si le consul américain se refusait à la donner , etc. En vérité , il n’existe pas d’homme plus tourmenté qu’un pareil fonctionnaire. Malheur à lui s’il n’est pas l’humble serviteur de tout compatriote , du lac Erie jusqu’au lac Pontchartrain , s’il ne s’acquitte de son rôle protecteur avec la grâce nécessaire, he wül get unpopulair ,
on vous le change de suite. Entin je voyais avec étonnement qu’ils commençaient à s’apprivoiser , tout en enrageant au fond de l’âme de cette humiliante situation , for a free citizen. Mais enfin ils étaient devenus polis et , ce qui est plus, généreux. La modicité du prix des oranges avait engagé l’un d’eux à en acheter plus qu’il n’en pouvait engloutir , malgré toute sa voracité. Une seule lui restait. 11 regarde autour de lui , l’offre à ses voisins , qui , aussi rassasiés que lui-même , la refusent. Il me l’offre ensuite. Je suis touché, confondu d’un pareil procédé , mais je décline cette grâce.
Y ou will not take it? (Vous n’en voulez pas ?) It’s a pity , there’s no room in my pocket. (C’est dommage , je n’ai plus de place dans ma poche.) Et il la jette à la mer.