‹ Les États-Unis et la Havane; souvenirs d'un voyageurChapitre 27 sur 30 · CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII

La Havane.

Enfin la permission si désirée de débarquer me parvint après vingt - cinq heures d’attente, et je quittai le bateau. Celui qui a senti la jouissance de sortir d’un navire, plein de souvenirs pénibles ou dégoûtants, celui-là seul connaît le bonheur de fouler le sol. La , tout s'allie , et le plus blasé recommence à vivre. Et moi, qui descendais dans un lieu enchanteur ; qui me trouvais transporté des glaces de l’hiver aux charmes de l’été , au milieu de la verdure la plus fraîche , sous le ciel le plus pur ; qui quittais des êtres, des hommes au sang gelé , qu’on peut respecter, mais jamais aimer , combien j’étais heureux en touchant la terre ! Je croyais me retrouver dans l’Orient, au Caire, dans ces rues étroites ' et sablonneuses , mais où l’on est a l’abri du soleil ; dans ces places ornées de palmiers

toujours verts, où l’on voit l’ouvrier travailler dans sa boutique ouverte , et cette foule de nègres en guenilles, mais si gais et si hardis.

Ce qui donne à la Havane un aspect particulier, ce sont les vérandas , ces corridors a colonnes , qui , surmontés de balcons , entourent les larges cours des maisons.

Que de mouvement, que d’agitation, comparativement aux États-Unis, si calmes, si motones! Toutes ces volantes, si belles, si légères et si bizarrement attelées de mulets, circulant, ou plutôt volant par les rues , comme pour justifier leur nom ! Je n’avais encore rencontré nulle part une chose aussi singulière, aussi simple , et si sûre en même temps que ces cabriolets , qui d’une part , reposent sur deux roues énormes, d’une hauteur égale a celle de toute la voiture , tandis que de l’autre ils s’appuient sur le mulet ; le coffre, qui n’est qu’à deux places , se trouve suspendu , au moyen de courroies attachées a deux traverses , juste au milieu du brancard , à une égale distance des roues et de l’attelage. Mais le plus

original, c’est la livrée du nègre qui conduit en postillon : cette livrée se compose d’une jaquette, rouge ou bleue, richement galonnée d’or ou d’argent, d’une culotte et d’une veste blanches, d’un chapeau verni a tresses, le tout accompagné d’énormes guêtres en cuir noir vernis, qui forment la partie la plus remarquable du costume. Ces guêtres, attachées avec des boutons , sont armées d’énormes éperons, et ressemblent à des bottes de courrier, excepté qu’une partie du pied du nègre reste à découvert , ce que Ton ne peut distinguer que de près. Ajoutez à cela le riche harnais du cheval ou du mulet , qui porte le*postillon en même temps qu’il traîne la volante, et dont la queue et la crinière sont lacées en tresses.

C’est le terrain inégal et montagneux de l’intérieur de l’île , qui a donné l’idée de ces volantes, qui , par la hauteur de leurs roues, empêchent de verser , en même temps que leur construction si simple et si solide les garantit des autres accidents. Quelque lourdes

qu’elle^ paraissent , elles roulent facilement, parce que le poids se trouve également réparti , et elles sont très-douces à cause de la s position qu’occupe la caisse , entre le cheval et les roues. Un accessoire particulier des volantes , c’est le drap qu’on étend sur le devant , pour garantir du soleil.

Ce qui augmente le mouvement a la Havane, c’est la troupe. Elle est aussi bien équipée que bien exercée : je la vis manœuvrer, et je dus admirer son excellente tenue, égale à ce que j’avais vu de mieux en Europe.

L’Espagnol veut un chef. 11 l’avait trouvé ici dans Tacon , homme ferme et sévère, qui, par l’énergie qu’il déployait dans toutes les branches de l’administration, malgré tant d’entraves qu’on lui opposait et tant d’usages embarrassants, sut rendre la Havane , en trois ans, un séjour sûr, tranquille et sain.

11 ne manquait à la Havane , pour en faire le pays le plus délicieux , que l’avantage d’un pareil gouvernement. Favorisée par la nature , jouissant d’un climat agréable , quoi-

que dans la zone torride , il n’y manquait que la salubrité et l’ordre. Le général Tacon a prouvé que l’une est le résultat de l’autre , et que la fièvre jaune qui y régnait avec tant d’intensité , cédait en grande partie aux soins d’une police sanitaire , veillant à la propreté des rues et à d’autres règlements de santé.

Je ne m’étais encore jamais trouvé dans un lieu\qui présentât plus de charmes. Voyageur depu\bien des années, je ne connais hors de l’Europe. , que la Havane où je^.voudrais me fixer.

Quelle belle nature , quel spectacle agréable que cette riche végétation dans ce printemps éternel ! ces jardins délicieux remplis d’orangers en fleur, de cocotiers avec leurs fruits si lourds , de bambous dont les cannes ont jusqu’à six pouces de diamètre , de mango , de l’arbre de tamarinde , de l’arbre à pain avec ses feuilles si larges , si touffues , de palmiers, de papyrus; enfin de nopal et d’autres cactus que je retrouvai par la suite en si grand nombre au Mexique !

Les tables de la Havane sont fournies de mets délicats qui durent toute l’année ; on y sert sans interruption des petits pois , des concombres , des haricots verts , des asperges, des pommes de terre ordinaires et douces, de la racine de jam , et d’autres légumes inconnus chez nous. L’île produit de beaux raisins, des pommes, des oranges dont un panier entier ne coûte qu’un réal (15 sous ) , des ananas , des bananes , et surtout un fruit délicieux, la guiave, dont le goût a beaucoup d’analogie avec celui de la pêche.

Pour préparer les fruits , la Havane ne le cède a aucun autre pays du monde. Les confitures que l’on y fait sont excellentes , surtout celles de noix de coco Le golfe du Mexique, qui est si riche en poissons, en fournit aux marchés de toutes les sortes et de la plus grande beauté. Plusieurs espèces sont mélangées de rouge et de jaune et parées des couleurs les plus éclatantes.

1 Les glaces sont délicieuses à la Havane; celles de corozol et de guiave sont les meilleures que j’aie jamais goûtées.

L’Espagnol veut jouir de la vie. Les affaires de la journée une fois terminées , il cherche à se distraire par les promenades , par la société et la musique. En passant dans les rues , après le dîner , on voit aux fenêtres de la pièce du rez-de-chaussée , qui sert de salon de réception et souvent en même temps de remise à la volante , une demi-douzaine de dames en robe de mousseline blanche, les épaules et les bras nus, coiffées en cheveux, qui causent et s’amusent avec quelques cavaliei’s , font la critique des passants, et s’entretiennent de la fenêtre avec les personnes de leur connaissance.

Les dames vont a la promenade en volante découverte, dans la même toilette, excepté qu’elles jettent un mouchoir de soie sur leurs épaules. La mantille n’est plus de mode a la Havane; il n’y a que les vieilles femmes et les négresses qui la portent encore. Les jeunes dames l’ont remplacée par de belles blondes blanches , et des châles de

dentelle, qu’elles ne portent cependant qu’en grande toilette. Les dames havanaises sont très-bien faites ; mais un peu inclinées à l’embonpoint; elles ressembleraient aux femmes grecques si elles avaient des couleurs , ce qui leur manque entièrement. Elles ont de trèsbeaux yeux et les cheveux noirs , leur teint est parfois de la plus grande blancheur. Quoique leurs pieds ne soient pas aussi petits qu’on devrait s’y attendre chez des Espagnoles, on est bien tenté cependant de les prendre pour des pieds de Chinoises, lorsque l’on arrive du pays où les habitants ont de grandes idées dans la tête , et de grands pieds dans les souliers. Leur mode d’avoir des souliers de couleur bleue , rose ou verte , ne saurait plaire puisqu’elle n’est pas de bon goût; elles ne portent jamais de chapeau; mais, en grande toilette et au spectacle , elles mettent des fleurs dans leurs cheveux.

La salle de spectacle offre , quand elle est remplie , un coup d’œil ravissant. L’opéra italien y était excellent; aussi quelle jouissance

c’était pour moi , après tout ce que mes oreilles avaient eu à souffrir aux Etats-Unis ! Les promenades de la Havane sont charmantes, surtout le Paseo , situé non loin de la ville , et qui a été créé par le général Tacon. C’est là le rendez-vous du beau monde , surtout le dimanche , où une file non interrompue de volantes, qui ne peuvent marcher qu’au pas, rappelle ce que l’Europe a de plus fréquenté en ce genre ; ces toilettes légères , ces cabriolets si singuliers , souvent tout couverts d’argent et de la forme la plus élégante; ces nègres dans leurs riches livrées , chaussés d’une manière si bizarre; ces mulets aussi vifs que des chevaux andalous , tout se réunit pour offrir à l’étranger un spectacle des plus remarquables. On admire l’ordre maintenu, au milieu de cette affluence, par de beaux lanciers qui, placés entre les deux files de voitures , veillent à ce qu’aucune volante ne dépasse l’autre : la voiture seule du gouverneur ayant le privilège de parcourir l’espace libre au milieu de la chaussée. Cette

voiture , toujours escortée de cinq lanciers , est à peu près le seul équipage à quatre roues qu’il y ait a la Havane. Cette promenade , que l’on nomme aussi Paseo de San-Luiz Gonzaga , est très-longue , et l’allée principale est assez large pour que six voitures puissent y marcher de front. Elle est embellie par trois ou quatre ronds-points ornés de statues, et elle aboutit a un fort d’où l’on jouit d’un point de vue renommé. Outre l’allée principale , il y a des contre-allées pour les piétons, dont la foule contribue à la vivacité de la scène.

Un autre lieu de réunion favori des Havanais, c’est la plaza de Armas (place d’Armes), près du palais du gouverneur : c’est un jardin délicieux , de forme carrée , ombragé d’arbres aussi beaux que variés, et qui n’a aujourd’hui d’autre rapport avec son nom militaire que par les belles marches et symphonies que les corps de musique des cinq régiments en garnison a la Havane viennent y exécuter alternativement tous les soirs , de

ET LA HAVANE. 3U

huit a neuf heures , les samedi et dimanche exceptés.

Pendant ces concerts , le petit jardin est encombré de monde, tandis que les volantes qui reviennent duPaseo, s’arrêtent en dehors de la grille. Tout le monde alors s’y trouve rassemblé , depuis la femme du grand d’Espagne dans sa riche volante, jusqu’au nègre en haillons.

Je ne fus pas un des derniers à jouir de cet agréable divertissement , attiré autant par le bon choix des morceaux que par leur parfaite exécution , digne des meilleurs orchestres de l’Europe ; mais surtout par le coup d’œil si intéressant d’une population vive et bruyante , offrant dans toutes les classes ce caractère rempli de feu , mais aussi plein de grâces , des peuples méridionaux. Jamais je ne perdrai le souvenir de ces soirées délicieuses, sous un ciel pur et brillant , au milieu d’un air doux et voluptueusement embaumé des parfums les plus suaves. AP rès tant de jours monotones , mes sens étaient enivrés de cette douce jouissance qui ne passait que trop vite

Je respirais! Enfin je me voyais libre, inobservé , maître de mes mouvements ; je 11’étais plus l’esclave du monde comme dans la république modèle.

Je rencontrais parfois mes compagnons de voyage d’au delà du golfe. Ils avaient l’air si drôles, si contrariés!... Ils 11e revenaient pas de leur étonnement de se voir dans un pays si voisin du leur, et cependant déjà si différent , soumis à une forme de gouvernement et à une religion si contraires, et d’y trouver autant d’ordre, une plus grande liberté sociale, et point d’ennui comme chez eux.

Pauvres Américains ! Heureusement que , comme vos cousins d’au delà de l’Atlantique , vous ne respirez que dans vos homely comforts , et qu’en être privés suffit pour vous rendre indifférents sur tout ce que vous pourriez trouver à envier chez l’étranger. C’est ce want of comforts qui vous fournit ces belles philippiques sur le want of warm water for the shaving pot1, toutes ces élégies sur un lit trop étroit ,

De l’eau chaude pour la savonnette.

et ces lamentations touchantes sur une nourriture détestable, puisqu’elle n’est pas à l’anglaise.

Par bonheur encore que vous vous consolez dans l’âme de toutes ces avanies by saving money (en épargnant de l’argent).

Je reposais , le soir de mon arrivée , sous la belle arcade mauresque de l’hôtel, heureux de ma journée, récapitulant tout son charme, toutes ses délices, jouissant de la fraîcheur de la nuit après une journée brûlante , sous le beau ciel des tropiques , tout resplendissant d’astres lumineux.

J’étais dans cet état où l’àme, les facultés intellectuelles travaillent, tandis que le corps, accablé, se repose de ses fatigues, mais comme dans un sommeil agité par des rêves. Tant de souvenirs s’offrent alors a la mémoire! l’homme le plus dur éprouve une sorte d’attendrissement , un je ne sais quoi indéfinissable , qui le reporte a son enfance , â sa jeunesse , aux événements heureux et tristes de la vie passée ; alors les plus funestes ne lui paraissentplus que

ihk

comme des songes , tout sentiment de haine et d’amertume s’évanouit , l’âme se crée un âge d’or.

J’aurais passé la nuit entière dans ce doux recueillement; mais les moments de bonheur sont si courts!...

Le destin jaloux avait voulu qu’un Américain , un des passagers du Cuba , se trouvât assis à quelques pas de moi.

Fine evening , sir, (Belle soirée, monsieur) commence -t- il à dire. Je tressaille à ce ton nasal, auquel je n’avais pu me faire, malgré une habitude de plusieurs mois. Fine evening. Excellent place for bussiness. Splendidnegroeshere ; look what a capital fellow ; and for a trifle , cost lialf o f ours. (Belle soirée! quelle excellente place pour les affaires ; et des nègres fameux ; voyez-moi ce gaillard; et pour une bagatelle : ils coûtent moitié moins que chez nous.) Il me montrait un des garçons de l’hôtel qui passait en ce moment. Puis, se mettant a crier : Boi, boi, corne , fetclx my boots. (Garçon, enlevez mes hottes.) Le nègre, qui ne

parle que l’espagnol, continue son chemin. Je regarde alors mon homme, et je vois que, suivant la mode de son pays , il vient de se débarrasser de sa chaussure.

Il faut savoir que, dans les hôtels des États- Unis , il est d’usage que les passagers ôtent leurs bottes publiquement le soir, dans le bar-room, et fourrent leurs pieds dans des pantoufles , rangées à cet effet symétriquement en bataille le long dit mur. Sur le commandement du waiter (garçon) : Boots, gentlemen, (Les bottes, messieurs ,) ils s’approchent l’un après l’autre du tire-bottes placé au milieu du bataillon, une, deux, trois, quatre! et les voila dans leur chaussure favorite, les slippers.

Mais mon Américain se trouvait, lui, en chaussettes sur les dalles de pierre. Il s’impatiente : Waiter! se met-il a crier d’une voix tonnante au premier nègre qui repasse ; puis il lui présente ses bottes , en répétant son waiter avec tant d’énergie , que celui-ci comprend qu’il faut les emporter, ce qu’il lait en effet

Voila donc mon homme débarrassé de ses bottes, attendant les pantoufles ; mais le temps s’écoule, et point de slippers. — Shocking service here! VU leave the house. (Quel détestable service ! je vais quitter cette maison. ) Mais toutes ses plaintes ne lui servent de rien ; il reste sans bottes ni pantoufles. I! craint un rhume, il perd patience, et commence a faire un tapage infernal; il appelle avec toute la force du désespoir. On accourt, on nous entoure. La mauvaise humeur que m’avait causée son interruption s’était dissipée, aussi bien que mes rêves. J’explique sa demande , on nous rit au nez.- — iVo liai. (Il n’y en a pas.)

Force fut a la malheureuse victime des homely comforts de traverser pieds nus les dallés des corridors, et de regagner sa chambre en chaussettes. Chemin faisant, il est assez heureux pour rencontrer notre belle hôtesse , Mme Lamartinière, une Américaine et d’autres dames de sa connaissance. Le lendemain il a une fluxion et garde la chambre.

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