‹ Les États-Unis et la Havane; souvenirs d'un voyageurChapitre 3 sur 30 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

New -York .

Si la compagnie a bord m’avait donné un échantillon de la vie en Amérique , celle de l’hôtel nous montra la réalité dans toute sa splendeur.

Nous étions descendus à Astor-House , trois Anglais et moi. Nous avions encore assez d’aplomb lorsque nous fîmes notre entrée dans le barroom de l’hôtel ; mais nous le perdîmes aussitôt. Après avoir passé par la cérémonie, sine quà non , d’inscrire nos noms dans le livre préparé à cet effet, et que non-seulement l’hôte , mais plusieurs gentlemen présents dans la salle, daignèrent honorer de leur inspection, on nous apprit que si nous voulions jouir de l’avantage de loger dans Y Astor-House, il fallait monter au quatrième, où on pouvait encore disposer de deux chambres à quatre

lits chacune. Le mécontentement de mes compagnons qui se manifesta par des schoching , indécent souvent répétés, ne servit à rien. Ils n’osèrent pas même témoigner tout haut leur mauvaise humeur, se contentant de grommeler entre leurs dents.

Il faut laisser aux Américains un honneur qui leur appartient incontestablement , c’est qu’ils sont l’unique nation avec laquelle les Anglais, qui nous traitent de toute leur hauteur sur le continent , n’aiment pas trop a entrer en explication personnelle , et a laquelle ils se soumettent en silence. On peut imaginer s’ils en souffrent dans l’âme.

Arrivés à notre quatrième , deux des Anglais qui voyageaient ensemble s’installèrent dans une des chambres à quatre lits ; le troisième et moi nous prîmes possession de l’autre.

La disposition des chambres laissait deux lits vacants dans chacune. Aussi , quoique neuf en Amérique , je m’efforçai aussitôt de gagner les bonnes grâces du garçon par ce mot magique , que mes voyages en Orient

m’avaient appris, le Bakschisch , dont l’effet est le même partout. Et bien m’en prit, puisque nous restâmes paisibles possesseurs de notre chambre , tandis que nous fûmes avertis, par un tintamarre affreux au milieu de la nuit, que celle de nos deux voisins était en état de siège. Ce siège finit par la défaite complète des armées britanniques , qui furent forcées de livrer passage à celles de l’Amérique , représentées par deux gaillards du nord de l’Union, mais n’appartenant point à la société de tempérance, et qui s’emparèrent d’assaut des deux lits restés vides.

Mon séjour à New-York ne fut que de courte durée , la saison avancée m’obligeant de hâter mon départ pour les chutes du Niagara elle Canada, si je voulais profiter de ce qui pouvait encore rester de beaux jours â la fin de l’automne .

L’Amérique ne ressemble point à l’Europe, oh il faut donner la description des capitales pour faire connaîirc le pays. Je vais donc passer de suite â mon itinéraire, sans m’étendre sur la description de New-York , grande

place commerçante , mais dont les mœurs et coutumes se retrouvent à peu près les mêmes dans les autres villes de l’Union.

Je fus assez satisfait de mon séjour dans cette ville , et quoique les mœurs du peuple en général ne soient guère faites pour plaire à un Européen , je n’eus qu’a me louer de la conduite prévenante de la plupart des personnes avec lesquelles je fus en relation.

Je ne citerai que M. N , président de la

banque d’Amérique à New-York , qui eut l’obligeance de me procurer à la douane l’autorisation nécessaire pour réclamer de suite mes effets qui étaient restés au navire. Il me suffit de donner ma parole que je n’avais rien de prohibé , pour que mes malles ne fussent point ouvertes. On ne connaît pas en Amérique cet esprit tracassier qui , en Angleterre et dans toute l’Europe, met sur la même ligne l’homme qui voyage pour la science et le commis voyageur. Je n’eus qu’à me louer des autorités américaines dans le peu de rapports que je dus avoir avec elles.

La douane est l’unique formalité à laquelle on soit assujetti en débarquant dans les États- Unis. On ne connaît de passe-port ni pour y entrer ni pour voyager dans l’intérieur du territoire. 11 faut avouer cependant que la curiosité publique y exerce une surveillance bien plus gênante que ne pourraient le faire les règlements de la police la plus sévère.

Quoiqu’arrivant de l’Angleterre , dont le séjour semble si coûteux a quiconque habite le continent , cependant je dus reconnaître que la cherté dans ce pays n’est rien encore, comparée à celle qui règne dans les États- Unis. Pour une rédingote , on né me demandait que la petite somme de 72 dollars (près de 410 francs). On croira bien que je m’en passai, et que j’envoyai promener le tailleur.

Ces messieurs, ainsi que les cordonniers et autres ouvriers du même genre , déploient un sans-gêne ravissant. Il leur semble tout naturel de garder le chapeau sur la tête dans l’appartement de leur pratique. Nous aurions en effet

mauvaise grâce de reprocher à ces pauvres Américains , sortis de leurs forêts , des manières qu’il ne serait pas impossible de retrouver ailleurs , même à Paris.

Quoi qu’il en soit , tailleurs et cordonniers vivent au nouveau monde dans un véritable Eldorado. Ces derniers vous font payer 7 à 9 dollars pour une paire de bottes neuves , et 5 dollars (27 francs) pour les remonter: ressource considérée d’ailleurs comme ignoble, à ce que m’assura le garçon. First class people, dit-il, do it not, c’est-à-dire en font cadeau au garçon. Mais sa spéculation ne lui réussit pas avec moi, car je fus assez peu délicat pour ne pas craindre de me faire regarder comme un personnage de seconde classe, second class people ; c’est à quoi je m’exposai encore plus d’une fois dans le cours de mon voyage , et je conseille à tout étranger qui se voue au métier si peu lucratif de touriste en Amérique , de ne pas manquer d’en faire autant. La division en première et seconde classe paraît assez comique dans un pays

d’cgalité ; mais elle existe et deviendra de jour en jour plus marquée.

Je ne m’arrêterai ni à la description des curiosités de New-York , ni a celle des amusements qu’on peut s’y procurer; tout cela est suffisamment décrit en bien des ouvrages.

Je dois dire cependant que le spectacle avait pour moi un charme particulier ; non par les pièces que l’on y débitait sur un ton et avec des manières beaucoup trop différentes des nôtres pour qu’elles pussent me plaire , mais j’aimais k y considérer le public occupé à casser des noix ou a croquer des pommes et des châtaignes. Le costume , surtout, celui des actrices , était aussi pour moi un grand sujet d’admiration. Aussi vais-je essayer de décrire celui de la jeune première dans la comédie : elle portait une robe de salin couleur citron , a falbala noir. Cette robe , a taille courte , k la mode de J 802, ne descendait que jusqu’à la cheville , et permettait d’admirer une jambe élégament chaussée d’unbas couleur de chair. Quant aux bras , ils étaient nus , et on avait

pensé que des gants étaientchose inutile. Une coiffure de roses complétait cet agréable ensemble.

L’hôtel où j’étais descendu a New-York , F Astor-IIouse mérite une description plus sérieuse , tant par sa grandeur, qui surpasse probablement celle de tous les autres hôtels du monde , que par les usages que je dus y observer, et qui se retrouvent dans tous les hôtels de l’Amérique. En effet, la vie des hôtels est a peu près la même partout , sauf la richesse des ameublements et la profusion du service , qui sont portées dans celui-ci plus loin que dans aucun autre. Il n’y a qu’un seul hôtel à New-York , le Globe , qui soit établi a l’européenne , et où l’on dîne séparément a la carte.

Astor-IIouse est situé dans Broadway, qui est la rue principale de New-York. On compte dans cet hôtel trois cent quatre-vingts chambres de passagers, qui, d’après les arrangements dont j’ai parlé plus haut, peuvent contenir jusqu’à cinq cents personnes. Ce n’est

cependant que dans les étages supérieurs que les chambres sont à plusieurs lits , le premier et le second étant composés d’appartements complets. Le lendemain de mon arrivée, je fus assez heureux pour trouver un appartement séparé , au second. L’arrangement presque général et si commode en Europe , de loger à l’hôtel et de dîner où bon vous semble, n’existe pas dans les hôtels américains. On est obligé de payer ensemble logement et nourriture, board and lodging, à tant par jour, que l’on en profite ou non. Le prix pour une bonne chambre a coucher et la nourriture , est de 2 dollards et demi (14 francs) par jour. Pour la nourriture, il n’y a rien à redire : on a jusqu’à quatre repas. Je crois devoir en donner une description détaillée, pour l’honneur de la cuisine américaine , que cette petite digression gastronomique montrera dans tout son lustre.

Tout en Amérique se fait méthodiquement, et par tout le monde à la fois. On nous éveillait et nous appelait pour les repas, à bord du

paquebot, au son de la cloche; dans Y As toril ouse, le signal de se réunir est donné par un gong chinois.

M. de Bourienne , dans ses Mémoires, se scandalise d’une sonnette que Napoléon voulait faire placer dans le cabinet de son secrétaire. Si l’ancien camarade du César avait réfléchi qu’il existe une nation de seize millions d’âmes, où tout s’exécute au son de la cloche, dune sonnette ou d’un gong, il n’aurait pas tant blâmé le maître du monde d’avoir eu cette fantaisie.

Revenant au gong de Y Astor - House , les hommes se rendent , à cet appel , dans la grande salle à manger, qui contient deux cents personnes à la fois , placées autour de trois tables, tandis que les dames, et les personnes qui les accompagnent, se rendent dans une salle particulière , qui contient a peu près une soixantaine de couverts. Le déjeuner consiste en thé, café, beurre, œufs. A trois heures et demie , les jours de la semaine, et une heure plus tôt le dimanche , le gong ré-

sonne de nouveau , et , à ce bruit , les voyageurs se précipitent, comme au son du tocsin , à qui entrera le plus vite dans la salle a manger pour y trouver une place. Heureux ceux qui ont pu s’en faire réserver une, car il arrive souvent que la salle peut k peine contenir, à la fois , la moitié des convives !

Je copie littéralement le menu d’un des dîners dont le bulletin se trouve toujours sur les tables :

ASTOli-HOUSE, monday 11 septcmber 1837,

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