‹ Les États-Unis et la Havane; souvenirs d'un voyageurChapitre 5 sur 30 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Albany, Utica. — Le voyageur en Amérique. — Cascade de Trenton. — Malle américaine.

J’étais arrivé le '18 de bonne heure a Utica, mais tellement harassé et dégoûté de mon voyage, que je commençai a réfléchir sur les avantages d’une tournée de plaisir en Amérique. J’avais fait l’expérience que si l’on y voyage avec une vitesse extraordinaire, cette célérité n’est pas une garantie sufflsante contre l’ennui et le dégoût. Je m’aperçus en outre que la constitution d’un Européen n’est, ni physiquement ni moralement, assez forte pour supporter ce que j’avais à souffrir.

Ce fut au moment ois je quittai le Pine- Orchard, a trois heures de l’après-midi, que mon martyre commença. D’abord d fallut descendre la montagne dans une espèce de

patache si bien suspendue , qu’on se frappait la tête l’un contre l’autre à chaque pierre et à chaque ornière dont notre délicieuse route était semée. Arrivé au village de Rip , j’espérais bien y dormir jusqu’à minuit, mais il fallut y renoncera cause de certains petits animaux, qu’on pourrait croire particuliers à l’Europe, et qui cependant pullulent en Amérique.

Dans la crainte d’être mangé tout vif, je restai debout jusqu’à deux heures du matin pour attendre le bateau. Envoyant arriver ce bateau si vivement désiré, je me crus à la fin de mes maux; j’allais trouver un lit ou un matelas. C’était là une profonde erreur, car je faillis me trouver mal en entrant dans le salon à cause de l’odeur infecte qui s’en exhalait. Il fallut donc recommencer, sur letillac, ma promenade nocturne. Enfin le jour parut sans apporter un grand soulagement à mes maux; transporté, avec mes malles, par une effroyable averse, sur un bateau plus petit et non ponté, il me fallut endurer une pluie battante jusqu'à mon arrivée à Albany. On

avouera qu’en voilà déjà plus qu’assez pour faire gagner de l’appétit ou plutôt le perdre. Mais quand on saura que pendant tout ce temps l’on se trouve parmi des hommes qui , pour la plupart , mâchent continuellement du tabac , puis le crachent à tort et à travers , on peut imaginer si je devais me trouver à mon aise. Tout cela cependant n’était rien auprès de ce qui m’attendait à mon départ d’Albany sur le chemin de fer d’Utica, long de 96 milles.

Enfermé dans le même char avec vingt-trois autres personnes , dont la moitié au moins mâchaient du tabac , j’eus de plus l’avantage de me trouver vis-à-vis d’un américain qui n avait pas d’autre mouchoir que celui dont Adam dut se servir avant sa chute. Essayez ensuite de faire un repas quelconque, surtout quand il est apprêté à la manière américaine, c’est-à-dire calculé pour des estomacs d’autruche.

En vérité, l’on serait tenté de faire chorus avec les auteurs anglais surl’Amérique, quand on se voit exposé aux misères et à l’esclavage

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qui pèsent sur le voyageur en ce pays. En voici un autre exemple : je n'avais que deux heures devant moi à Albany, avant le départ du convoi. J’entrai dans un hôtel à six heures et demie du matin, et je demandai une chambre pour refaire un peu ma toilette, après les avanies de la nuit. «Vous trouverez de l’eau au bar-room, » me répondit-on. Or, le barroom est la chambre où se tient le comptoir et où l’on débite les liqueurs. Il fallait bien se soumettre; et on me montra derrière un rideau une sale cuvette avec de l’eau, et un essuie-mains, qui devait avoir servi à une centaine de personnes au moins. J’étais encore a réfléchir si je devais en faire usage ou non , lorsqu’un autre individu, plus au fait que moi des usages de la maison , entre dans le sanctuaire , se débarrasse de son habit et de sa cravate, et se met à se débarbouiller pendant une heure entière. Je demande à déjeuner. « Vous devez attendre que tout le monde déjeune,» fut la réponse que je reçus. Enfin, à huit heures, je partis d’Albany, tout émer-

veillé de l’éducation américaine que je recevais. Le chemin de fer passe par Schenectady, et l’on paie pour les 96 milles d’Âlbany a Utica, trois dollars et demi (19 francs). Nous employâmes sept heures, mais le trajet pourrait se faire facilement en cinq; car on perd au moins deux heures en pauses fréquentes , sous le prétexte de mettre de l’eau dans la machine , mais en réalité pour procurer à messieurs les voyageurs le temps de se bourrer l’estomac a chaque station. Les Américains sont, sans contredit, les plus grands mangeurs qui existent. Leur voracité surpasse toute croyance.

j’avoue que , malgré l’intérêt que m'offrait cette excursion dans le nord, malgré mon désir de voir ces chutes d’eau si vantées , ces lacs si célèbres , d’examiner toutes ces communications merveilleuses en chemins de fer et en canaux, que l’énergie, ou plutôt l’esprit d’ambition des Américains a su créer, je m’en serais retourné bien volontiers, tant j’étais fatigué des ennuis du voyage , dégoûté des

manières des habitants du pays. Je ne revenais pas de mon étonnement de voir ces grossières habitudes adoptées même par des personnes qui semblaient appartenir à des classes élevées. Mon entourage m’ôtait tout le plaisir que j’aurais eu à admirer ce pays si neuf pour moi , a parcourir ces chemins de fer si étendus qui passent à travers des rochers et des montagnes, et par-dessus des abîmes.

D’Utica aux chutes du Niagara , il faut encore une ou deux journées. Le chemin de fer cesse à Utica , et j’avais h continuer ma route par le canal Érié, trajet long et ennuyeux, ou bien à pi’endre une place dans une diligence ( stagecoache ). Je m’y décidai bien à contre-cœur, car on a pu voir quels compagnons de voyage on rencontre ordinairement aux États-Unis. Sur un bateau , il est encore assez facile de se séparer des personnes qui vous déplaisent ou vous incommodent ; mais dans un stage, c’est impossible.

J’employai mon séjour a Utica, dont je ne

devais partir que le 19, à quatre heures de l’après-midi , pour visiter, dans la matinée , les cascades de Trenton, éloignées de 12 milles. Je me trouvai cette fois, seul dans une petite calèche , et délivré , pour le moment, de mâcheurs de tabac et de ceux qui faisaient encore pis. J’étais donc bien disposé à jouir des beautés delà contrée. Quelle belle nature se déployait a mes yeux dans ce petit trajet! Les environs d’Utica, sans présenter l’aspect magnifique de ceux de West-Point et de Catskill , n’en possèdent pas moins beaucoup de charmes; la campagne , entrecoupée de collines et de plaines qui se succèdent continuellement, présente le coup d’œil le plus varié , et que viennent animer les villes et les fermes répandues ça et l'a. Je parle de villes , car on ne connaît pas de villages en Amérique. Mais, ce que l’on comprend ici sous le nom de villes n’existe encore , pour la plupart , que sur le plan de l’ingénieur. La manie des Américains est d’en fonder, et ils ne se creusent nullement la tète pour leur

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choisir un nom; ceux de leurs hommes célèbres et des villes de l’Europe se répètent a satiété, comme on peut le voir dans le mémoire si spirituel présenté , en 18-10 , à la Société géographique de Londres par son savant président M. Greenough.

Je me trouvais donc entouré des capitales les plus célèbres de l’Europe : Pvome , Paris , Vienne, Turin, etc. ; mais, à en juger par Amsterdam , que j’avais traversé sur le chemin de fer, et qui compte au plus une vingtaine d’habitants , la population de ces villes ne s’accorde guère avec la pompe de leurs noms.

Cette passion des Américains pour fonder des villes prend sa source autant dans leur esprit de vanité que dans leur esprit de spéculation. Le propriétaire d’un terrain situé près d’un fleuve navigable ou sur le tracé d’un chemin de fer, fera tout son possible pour y établir une ville. Il fait donc venir un ingénieur qu’il charge d’en tracer le plan; puis, sur l’emplacement , il fait construire un hôtel

avec un bon bar-room , oii les consommateurs peuvent admirer le plan de la nouvelle cité collé sur le mur, et il termine la cérémonie en envoyant à un géographe le nom de la ville qu’il vient d’improviser ; celui-ci le place en grandes lettres sur la carte , tandis qu’en réalité l’on ne trouve que quelques vaches autour d’une ferme sans importance.

Les chutes de Trenton, dont je me suis un peu éloigné dans cette digression sur la fondation des villes en Amérique , sont situées dans un ravin d’ardoises. Il n’y avait alors que peu d’eau ; mais l’aspect doit en être magnifique quand les deux chutes , dont Sa plus grande est large de cinquante toises , tombent à pleins bords.

Les cascades de l’Amérique ne sont pas seulement remarquables par leur grandeur, elles ont toutes leur charme particulier. Celles de Trenton se font remarquer par les couches d’ardoises que la force des eaux a brisées.

Je retournais heureux et fort satisfait de

ma promenade solitaire ; mais je n'envisageais qu’avec un dégoût d’autant plus prononcé mon retour soùs le joug, c’est-à-dire la continuation du voyage.

J’avais choisi la route par Oswego , qui me promettait d’arriver le plus tôt à mon but principal, les chutes du Niagara. Le nom de mail (malle-poste), dont on avait qualifié la voiture qui devait faire ce trajet en douze heures , m’avait donné l’espoir que j’en serais quitte à meilleur marché qu’en passant par Buffalo. J’aurais bien mieux aimé voir cette dernière ville , mais il aurait fallu rester trente-six heures en voiture.

Malgré le prestige du nom de mail et le programme pompeux qu’on m’avait mis sous les yeux , j’avais quelques pressentiments que ce n’était pas un lit de roses qui m’attendait, et que je ne regretterais nullement d’avoir abrégé autant que possible le temps que je devais y passer.

Celui qui a visité Londres , et qui s’est trouvé le soir dans Begent’s-Circus et Picca-

dilly, rattache au nom de maü-coacli l’idée qu’il s’est formée en voyant les brillants attelages qui , à la même minute , se répandent de ce centre dans toute l’Angleterre , offrant aux voyageurs des commodités que la chaise de poste la plus élégante du continent égale il peine; celui-là seul pourra juger de mon désappointement, quand je vis arriver devant l’hôtel la méchante brouette, attelée de malheureuses haridelles , qui devait me faire connaître toutes les douceurs des malles américaines.

Au lieu de quatre heures que l’on avait annoncées comme le moment du départ, il en était bien cinq quand notre véhicule se mit en route. On nous avait entassés neuf dans l’intérieur, sur trois petites banquettes où six personnes n’auraient pas été trop à l’aise. On ne pouvait remuer ni bras ni jambes, on étouffait, de sorte qu’il s’éleva de suite des querelles interminables sur la question d’ouvrir les fenêtres ou de les tenir fermées.

A cette torture physique, si cruelle pour

moi , et plus encore pour ceux de mes compagnons qui avaient la goutte ou des rhumatismes, venait encore se joindre une vive inquiétude pour mon bagage.

Nos coffres et nos boîtes avaient été entassés pêle-mêle derrière le carrosse, sans que l’on prît le moindre soin de les fixer, ni avec une chaîne, ni même avec une corde; de sorte que toute la sûreté dépendait d’un morceau de cuir jeté négligemment par-dessus. Nos effets étaient donc exposés à toutes les chances possibles; quiconque en aurait eu envie n’avait pas même à se donner la peine de couper le moindre bout de corde ; il aurait suffi de les enlever, ou mieux encore d’attendre qu’ils se semassent sur la route. Malgré la patience angélique dont je m’étais fait un devoir en Amérique , je pris la liberté d’observer que de cette manière je me trouverais bientôt débarrassé de la charge de mes coffres , ce qui m’attira une réplique pleine de l’orgueil américain : llcre il is nol like in your country ; herc ail s safe. (Ce n’est pas

ici comme dans votre pays ; chez nous tout est sûr.) Mais lorsqu’ils virent que je ne me rendais pas a leur assertion , et que j’avais pris le parti d’attacher moi-même le cuir avecun peu plus de soin, ils furent tout déconcertés de cette résistance inaccoutumée, et se mirent, de bien meilleure grâce que je ne l’aurais cru , a m’aider dans ma besogne ; de sorte que je pus remédier ainsi a l’inconvénient le plus urgent, qui était de perdre mon bagage en route.

Si nos effets avaient été volés , chose des plus faciles , puisque nous allions toute la nuit au pas a cause d’une route de sable , je suis convaincu qu’ils nous auraient dit pour toute consolation : que ce n’étaient sûrement pas les Américains qui avaient fait le coup , mais des Irlandais (but Irish people). Car il faut avouer que si les Anglais et les Américains se détestent entre eux cordialement , ces derniers ont fidèlement adopté les sentiments pleins de bienveillance que l’on professe en Angleterre pour les Irlandais.

Depuis mon arrivée aux États-Unis, je n’avais entendu que des éloges sur l’honnêteté des Américains • mais comme c’étaient euxmêmes qui s’attribuaient cette vertu avec la même prodigalité qu’ils se parent de tant d’autres, je croyais devoir mettre quelque réserve a la leur accorder. Cependant, il faut bien le reconnaître , si l’on doit se méfier de la probité des Américains dans les transactions commerciales, où je leur crois une foi punique , je les regarde comme trop fiers pour commettre des vols insignifiants qui ne demandent ni intrigue ni habileté. Le fait est que nos coffres ne furent point volés ; mais peut-être par la seule raison que ce butin n’était pas digne d’exercer leurs talents.

Nous arrivâmes donc, sans autre perle que celle du temps, à Oswego, employant à notre trajet dix-huit heures au lieu de douze, que l’on nous avait annoncées. Du reste, nous avions encore gagné , en honneur des chemins américains, une bonne dose de bosses â la tête, seule partie de notre corps qui n’était pas

maintenue dans l’immobilité la plus complète.

Je craindrais de fatiguer le lecteur en détaillant les autres plaisirs que je goûtai pendant ce trajet; je me tairai donc sur les agréables manières de mes compagnons de voyage, dont les mâchoires étaient toujours en mouvement, soit pour une cause, soit pour une autre ; et je n’essayerai pas de dire tous les comestibles , le grog et le brandy qu’ils engloutissaient à chacune de nos fréquentes stations.

Je jurai , mais un peu tard , qu’on ne m’y prendrait plus. Lorsqu’on voyage en Amérique , il faut éviter autant que possible les routes où l’on n'a encore établi ni chemin de fer ni voie d’eau navigable pour les bateaux à vapeur. La raison en est simple : les Américains ont fait de si grandes dépenses pour leurs chemins de fer , leur navigation a vapeur, et leurs canaux, objets de leur prédilection et de leur vanité , qu’il n’y a plus moyen pour eux de se mettre en frais afin de

créer d’autres voies de communication tant soit peu praticables , et qu’ils ne regardent d’ailleurs que comme provisoires. Mais ils sont bien punis de cet esprit aventureux : les espèces métalliques deviennent de jour en jour plus rares dans toute l’Union ; tout est papier de mille sortes différentes, dont la plus grande partie est sans valeur, ce qui entraîne l’étranger, qui ne s’y connaît pas, dans des pertes continuelles. Il m’est arrivé de recevoir, comme bons , des billets (notes) qui , le lendemain , n’avaient plus cours , par la faillite de la maison qui les avait émis. Je n’entrerai point dans des détails sur la crise financière qui continue en Amérique déjà depuis plusieurs années ; les journaux s’en occupent assez; mais je ne puis m’empêcher de dire que cette crise peut avoir, avec le temps, de bien grandes conséquences. Déjà elle en a eu de bien funestes, puisqu’elle a miné complètement le crédit des Américains et détruit la réputation de bonne foi dont ils avaient joui jusqu’alors. C’est la dictature d’un répu-

blicain qui les a conduits la , et c’est une dictature établie dans un sens contraire qui pourra seul les tirer de l’abîme où le système fédératif les a conduits.

H n’y a qu’un gouvernement central , une administration forte, qui aurait en vue l’état des finances et le crédit de l’Union entière , qui pourrait remédier au mal par l’établissement d’une banque nationale; mais tant que le système fédéral , protégé et même poussé à l’extrême par Jackson, continué par Van-Buren, et suivi actuellement par Tyler, demeurera en vigueur, la crise ne fera qu’augmenter. Je considère cette question comme du plus haut intérêt politique pour l’Union ; d’autres questions surgiront encore de celle des finances, qui pourraient bien entraîner un changement complet dans les institutions du pays; et les fautes d’un gouvernement républicain, le manque de connaissances et d’expérience dans des hommes dont le règne n’est que temporaire , pourraient bien venir seconder les propensions aristocratiques que

j’ai cru remarquer dans les Américains , dissoudre l’Union et en porter une partie au moins h se constituer en monarchie.

De manière ou d’autre , ils seront obligés de mettre fin aux entreprises exagérées dont ils raffolent. Le pays est encore trop neuf, le terrain trop peu cultivé , et les manufactures trop insignifiantes , pour favoriser ou même seulement permettre des dépenses énormes dans lesquelles les pays de l’Europe , même les plus favorisés du côté de l’agriculture et des autres ressources nationales, n’oseraient s’engager qu’avec précaution.

Je laisse cette question si importante , si vitale pour l’Amérique , pour revenir à ma tournée, qui , malgré les contrariétés que me suscitaient les habitudes américaines , m’intéressait vivement à cause de la nature tout à la fois si grandiose et si fraîche qu’elle offrait à mes yeux. C’étaient surtout les forêts vierges de l’Amérique qui avaient attiré toute mon attention pendant mon trajet a Oswego; ces forêts immenses, composées d’arbres gi-

gantesques, ou le colon est obligé de gagner, la bâche à la main , chaque toise destinée à la culture ou à l’emplacement de son habitation isolée.

Quel contraste avec nos pays! Le terrain que la forêt couvre ne vaut presque rien. Le prix d’un acre de forêt est de 14 dollars (75 francs). Un seul dés arbres rapporterait chez nous dix fois cette somme ; mais ici c’est le bois qui ôte au terrain sa valeur, puisque le sol ne rapporte, qu’autant que la forêt, qui le couvre , a pu être détruite.

C’est un travail bien pénible pour le colon,que de dégager le terrain. Il coupe l’arbre, et il est obligé de le brûler sur place pour s’en débarrasser, sans trouver moyen de s’en défaire d’une manière avantageuse. Quant aux racines , il est forcé de les laisser dans la terre, faute de bras pour les en tirer. C’est donc autour de ces souches qu’il laboure et sème, ce qui donne aux champs un aspect tout particulier.

Cette difficulté de préparer le terrain pour

la culture , de le conquérir sur la forêt, forme l’obstacle principal aux succès de l’émigrant cultivateur qui apporte en Amérique des ressources qu’il veut faire valoir, tandis qu’au contraire elle favorise tel autre qui n’apporte avec lui que ses deux mains.

L’émigrant reçoit le terrain , en Amérique, presque pour rien , surtout dans les parties de l’ouest , où il ne payera l’acre que d’un demi a deux dollars (2 fr. 75 c. à 11 fr. ) ; mais, comme la il se trouve réduit aux ressources qu’il peut tirer de son propre travail , de celui de sa femme et de ses enfants, sans pouvoir jamais compter sur l’aide d’aucun autre, toute entreprise un peu étendue lui est impossible. Le valet , la servante, qui l’auront accompagné, qu’il aura amenés d’Europe, peut-être avec bien des sacrifices, le quitteront bientôt , gagnés par l’esprit d’indépendance , disons plutôt d’égoïsme , qui règne dans le pays. Ils s’établiront eux-mêmes a leur compte en acquérant un terrain qui ne leur coûtera que peu de chose , ou même

en exploitant pour des années , comme bûcherons, celui de l’État. Le fermier, qui vivait tranquille en Europe , tirant sa subsistance du champ ou de la vigne qu’il cultivait sans efforts, doit se résigner à bien plus de travaux et de privations en Amérique : il y sera propriétaire , il est vrai , d’un immense terrain ■ mais les bras lui manqueront pour le cultiver, pour le gagner sur la forêt , et l’idée de ses nouveaux droits politiques , qu’il partage avec son valet, ne sera, suivant moi, qu’une faible compensation des agréments et des plaisirs de la vie sociale qu’il lui aura fallu abandonner.

L’émigration pour l’Amérique s’accroît de jour en jour. Des milliers d’individus de toutes classes quittent chaque année les contrées trop peuplées de l’Europe, pour se rendre au nouveau monde. On a beaucoup discuté la question de savoir s’ils y trouvent un avantage. D’après ce que je viens de dire, cet avantage est certain pour un père de famille dénué de toute ressource, encombré d’en-

fanls qu’il a de la peine a nourrir, puisqu’il pourra tirer un grand parti de toutes ces mains qui lui étaient à charge dans sa patrie. Mais celui qui jouit d’un sort indépendant , quoique modeste, et qui traverse l’Atlantique dans l’espoir d’une fortune brillante , ne se trouve que trop tôt désabusé : irrité par les obstacles qu’il rencontre , entrant dans l’esprit inquiet d’un peuple pour lequel néanmoins il n’éprouve jamais de sympathie , il se jette d’une entreprise dans l’autre , sans jouir ni de la vie ni de son bien , et c’est à ses enfants , élevés dans les maximes du pays , qu’il est réservé de le faire valoir.

J’ai pensé que ce peu de mots sur les conséquences de l’émigration n’étaient nullement superflus , tant pour les personnes qui y sont poussées par une certaine inquiétude et l’ambition d’une plus grande fortune , que pour les classes pauvres que la nécessité y conduit. Quant aux gens de cette dernière classe, il faut encore qu’ils aient les moyens de payer leur traversée, sans quoi leur sort ne ferait

qu’empirer dans les mains d’usuriers spéculant sur leur misère et leur inexpérience.

Revenons aux habitations des colons disséminées dans les forêts : elles sont construites en bois , et il n’y a en pierre que le four. Les fenêtres n’ont point de grilles , et les bestiaux paissent autour de l’habitation en l’absence même des propriétaires. Ce qui prouve en faveur de la sûreté que l’on m’avait dit régner dans le pays. Peu de fermes possèdent des étables pour le bétail , et l’unique précaution qu’on prend pour le garder est de lui attacher au cou une sorte de fourche en bois qui l’empêche de sortir de l’enclos dont l’habitation est entourée. Les animaux domestiques les plus nombreux sont les chevaux , les vaches, les cochons; on ne voit que rarement des brebis, et jamais ni chèvres ni bourriques.

Le bois est si commun aux Etats-Unis, qu’on l’emploie non-seulement a construire toutes les habitations des colons , à la campagne , mais la plupart des maisons , même dans les

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plus grandes villes; et c’est à peine si, dans celles de moindre apparence, on trouve quelques maisons construites en pierre ou en brique. La différence , entre les fermes et les maisons de ville , consiste en ce que les premières sont construites avec des poteaux , et les autres avec des planches taillées, et peintes ordinairement en blanc.

On trouve jusque dans New-York quelques maisons en bois : j’en ai même vu, en 1857, dans Broadway, rue principale, de cette ville, entre les édihces les plus beaux. Mais les maisons, même celles en bois, sont construites avec une certaine élégance. Les fenêtres ne sont pas divisées , comme en France et en Allemagne , en deux parties séparées perpendiculairement; mais elles s’ouvrent

horizontalement en repoussant une moitié sur l’autre , comme c’est l’usage chez les Anglais, dont les Américains ont entièrement adopté le système de construction.

La mode , en Amérique , surtout dans les hôtels , est de ne peindre les appartements

qu’en blanc, mais avec un stuc égal et luisant. Du reste, les maisons élégantes dans les villes, sont tout a fait dans le goût de propreté et de confortable adopté par les Anglais. On y voit des tapis, des meubles de luxe, etc. , quoique cependant on puisse toujours y remarquer une certaine teinte de simplicité.

Mais dans le nord. Fart de bâtir n’a pas encore fait autant de progrès ; le bois y domine comme matière de construction , et on peut présumer quels ravages y exercent les incendies ; il n’y a que les églises et les bâtiments publics qui soient constamment en pierre. Les églises récemment construites , sont parfois dans le style gothique , aujourd’hui si fort a la mode en Angleterre.

Plus on s’approche du midi, comme à Philadelphie , Baltimore , Washington , et plus les villes prennent l’air anglais, quant â la construction et a la disposition des maisons. Mais ce qui caractérise ces villes et toutes celles établies plus récemment en Amérique, c’est la régularité avec laquelle les rues et

les places sont tracées. L’ancienne partie de New -York, ainsi que les villes situées au nord qui datent encore du temps des Hollandais, sont construites à la manière irrégulière et tortueuse des villes d’Europe. Mais toutes les nouvelles villes sont tirées au cordeau , qu’elles existent en réalité , ou qu’elles soient seulement tracées sur le papier, ce qui est le cas le plus ordinaire, comme je Fai dit plus haut. Tout y est divisé en carrés, dont chacun est composé de douze maisons au plus. Non seulement la maison a son numéro, mais aussi chaque carré ale sien, que l’on appelle Section’ s-number. Sur certains points ils suppriment une section, ce qui forme une place. L’Américain ne se creuse pas plus la tête pour donper des noms à ses places publiques et à ses rues, que pour nommer la ville elle-même. Chaque ville a son Washington square, son Franklin, son Lafayette square. Quant aux rues, elles sont désignées : Front-street , puis 2d , 5 lhd, 4th et5th Street, et celles qui les traversent latéralement sont désignées par Wallnut, Fine,

Apple, Oak , Muïberry -Street , etc. , tous noms d’arbres auxquels on peut encore ajouter un Liberty 'Street , quand il n’y a pas de Liberty square ,

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