CHAPITRE V
Lac Ontario, Oswego.
Je fus Irès-satisfait de Wellands Hôtel , oîi je descendis à Oswego et où l’on est bien servi. Il faut convenir qu’on trouve d’assez bons hôtels même dans les petites villes des États-Unis. Cela vient de ce que les Américains étant éminemment voyageurs et se trouvant toujours en roule, des hôtels convenables sont, chez eux, de la plus grande nécessité.
Je m’embarquai à Oswego, le 20, sur le lac Ontario, à bord du Great-Britain , magnifique bateau à vapeur.
L’Ontario est un lac d’eau douce, mais une mer par son étendue. On ne peut voir d’un bord à l’autre. Notre bateau était aussi vaste qu’élégant et supérieurement bien tenu. Je me retrouvai avec plaisir sur un batiment anglais; et je dus admirer l’ordre et la propreté que l’on maintenait dans ce bateau, qui
présentait ainsi un contraste frappant avec ceux de North-River. II s’arrêta pendant la nuit à Cobourg et Point-Hope , et continua , le 21 , sa route le long de la rive anglaise, vers Toronto (York), capitale du haut Canada. J’avoue avec franchise qu’un petit incident, qui eut lieu a bord , me divertit infiniment. Ce fut notre capitaine qui , dans la matinée , se mit, à ma grande satisfaction, a parcourir le tillac où plusieurs de nos passagers américains imposaient dans leur position favorite, c’est-à-dire les pieds étendus horizontalement sur les bancs. Il les obligea , sans beaucoup de cérémonie, à les remettre dans une position verticale , ce à quoi force leur fut de se conformer, tout confondus et stupéfaits de la liberté qu’on prenait avec eux.
Après avoir passé à Toronto, nous poursuivîmes notre route vers Lewistown, dans la rivière de Niagara; la, nous quittâmes le bateau pour faire par terre les sept derniers milles qui nous séparaient des chutes.
Arrivé vers ce lieu célèbre, j’y jouis du
spectacle le plus sublime qui existe dans la nature. Aucun tableau , aucune description ne pourrait en donner une idée exacte. On ne saurait décrire cette masse d’eau qui tombe avec le bruit du tonnerre, et remonte brisée en myriades de perles vers les cieux , où elles forment un nuage éclatant. 11 n’y a rien au monde à comparer a cette vue , et la description la plus poétique dirait aussi peu que ma pauvre prose.
Le Niagara est autant un canal naturel qu’un fleuve , qui sort du lac Erie pour aller se jeter dans le lac Ontario , et qui réunit ainsi les deux lacs. 11 forme en meme temps la limite entre les États-Unis et le haut Canada, qui appartient à l’Angleterre. Le fleuve , divisé en plusieurs bras par différentes îles , comme Great-Island , qui compte dix-sept mille cinq cent quatre-vingt-quatre acres d’étendue , se réunit en une seule masse au-dessous de Navy-ïsland , qui n’a pas plus de trois cent quatre acres, et là sa largeur est de 2 milles et demi. Il continue dans cette
grandeur majestueuse jusqu’à Goat-Isiand, longue d’un demi-mille, large d’un quart de mille , et dont la superficie est de soixantequinze acres. Le fleuve, séparé par cette île en deux bras, se réunit, après l’avoir dépassée, en une seule masse d’eau qui forme, en se séparant de nouveau, les deux chutes du Niagara. Des chutes jusqu’au lac Ontario, pendant une distance de 13 milles, le fleuve forme une seule masse, dont la largeur n’excède pas un quart à un demi-mille, mais dont la profondeur est si considérable, qu’en quelques endroits on compte jusqu’à deux cent cinquante pieds. Vers la pointe de Goat-Island, trois quarts de mille avant les chutes , le lit du fleuve prend une pente de cinquantedeux pieds du côté droit (américain), et de cinquante-sept pieds du côté opposé (anglais), ce qui forme les rapides, spectacle des plus imposants, et qui suffirait pour attirer l’attention de tout 1 univers, si l’on ne devait pas avoir bientôt après les chutes à contempler. En effet, la force et la rapidité avec les-
quelles l’eau , qui forme ces rapides , passe le long de Goat-lsland, serait un phénomène d’un effet sans égal , s’il n’était terminé par le spectacle le plus étonnant que la terre présente, par les chutes mêmes. Celle du côté droit est formée par une masse d’eau large de trois cents yards (neuf cents pieds anglais), et qui tombe presque perpendiculairement d’une élévation de cent soixante-quatre pieds; tandis que la grande chute, du côté du Canada, nommée le IJorseshoe fall, tombe dans urte largeur de six cents yards (dix-huit cents pieds), d’une hauteur de cent cinquante-huit pieds, et sur un rayon de vingt-deux pieds d’épaisseur.
Figurez-vous donc le tableau de deux torrents, larges, l’un de cent cinquante, l’autrè de trois cents toises , déjà irrités dans leur cours par les îles et les rochers contre lesquels ils se brisent , entraînés dans une course de plus en plus rapide par la pente de leurs lits; hgurez-vous ces torrents furieux, écumants , ne rencontrant plus aucun obstacle , et
tombant tout d’un coup de toute leur étendue dans l’abîme le plus profond. Mais le charme particulier des chutes du Niagara , le phénomène qui leur appartient exclusivement, c’est le tourbillon , le nuage formé par la force avec laquelle l’eau se brise sur les rochers, d’où elle est rejetée à une hauteur triple de sa chute , mais toute disséminée comme la vapeur d’un nuage.
Quel spectacle que ces flots passant avec une force irrésistible le long de l’île , en torrents verts, couverts d’une écume blanche !... Mais bientôt les eaux disparaissent entièrement; on ne voit plus qu’une couche impénétrable d’écume , semblable à des masses énormes de neige ; puis d’immenses tourbillons éblouissants qui bondissent et s’élèvent vers les cieux.
Quand lesoleil donne sur ce tableau, quand il change en diamants chaque goutte d'eau, lorsqu’il encadre les chutes d’arcs-en-ciel aux couleurs éclatantes, lorsqu’il éclaire de ses rayons une délicieuse campagne digne des
prodiges qu’elle environne , alors l’âme ne peut qu’adorer le Créateur ; l’admiration fait place à l’émotion , a la terreur, au délire.
Mais quel contraste offre le fleuve dès qu’il a franchi la cataracte ! Au mouvement immense que présentent les eaux au-dessus des chutes et durant leur descente , succède le calme le plus profond dès qu’elles sont arrivées dans le gouffre qui les rassemble , et d’où elles s’écoulent doucement et sans bruit dans un lit étroit, mais profond , où elles reprennent leur couleur d’un vert foncé. Au-dessus de la chute , elles sont presque de niveau avec les bords du fleuve , puis elles baissent graduellement ; mais , après avoir franchi la cataracte , elles se trouvent tout a coup encaissées dans un abîme profond de trois cent soixante-dix pieds. Quel contraste entre cette mer d’écume , ces tourbillons de l’eau qui se brise sur les rochers avec le bruit du tonnerre , et l’aspect tranquille que le fleuve présente aussitôt après , coulant calme , mais profond , le long de bords escarpés , couverts,
de la plus belle verdure. A une centaine de toises au-dessous des chutes, le fleuve n’a qu’un quart de mille de largeur ; mais il est profond de deux cent cinquante pieds.
Le coup d’oeil le plus avantageux de la cataracte est du côté anglais, d’où l’on jouit de la vue des deux torrents a la fois, et d’où l’on peut embrasser dans son ensemble ce magnifique spectacle. Je regrettai d’être descendu à un hôtel du côté américain, quoique j’y fusse bien traité ; j’aurais bien mieux aimé Cliftonhouse , du côté opposé; cet hôtel est si bien placé , que de ses fenêtres on peut contempler toute la cataracte.
Une circonstance particulière aux chutes du Niagara , c’est qu’on peut marcher audessous de l’eau, a environ vingt pieds sous la chute du côté américain, et à près de cent cinquante-trois sous la grande cataracte du côté du Canada , en passant dans l’espace qui reste entre les rochers et les masses d’eau qui s’en précipitent. Ces deux expéditions, surtout la seconde , demandent un peu de réso-
lution et une bonne poitrine, parce que la pression de l’air sous cette voûte , formée par la force du torrent, est telle , que la respiration s’en trouvé gênée et même rendue presque impossible pendant les premiers moments.
On a fixé une corde dans le rocher pour s’y tenir d’une main, tandis que le guide vous soutient de l’autre. Au moyen de cette précaution , la course est devenue un peu moins dangereuse, car lorsqu’on n’avait pas de point d’appui , le moindre faux pas sur le sentier étroit et inégal tracé dans le rocher entraînait à une mort inévitable. Pour passer sous la grande chute , où vous vous trouvez sous un rayon d’eau d’à peu près vingt-deux pieds d’épaisseur qui descend d’une hauteur de vingtsix toises au-dessus de votre tête , il faut complètement changer de vêtements et de chaussure , et endosser ceux que les guides vous prêtent pour ce bain de douche.
Je reçus un certificat imprimé , comme on le donne a tous ceux qui ont passé sous la grande chute et atteint la fin du sentier dans
le roc , d’où l’on retourne , et que l’on nomme T ermination-Roch .
Les chutes du Niagara valent à elles seules la peine d’un voyage en Amérique. Je me suis arrêté à leur description bien plus que le plan de mon itinéraire dans les Etats-Unis ne le permettait , et pourtant je n’ai décrit qu’une faible partie des merveilles dont se compose ce site unique , et des objets intéressants qui l’entourent. Mais tout en passant sous silence la tour, le musée sur les bords du fleuve, les curiosités indiennes que l’on y vend ; sans m’occuper des mille et mille histoires que l’on raconte sur les hommes et les animaux entraînés par le fleuve au-dessus des rapides , et qui ont péri dans les chutes , je dois cependant mentionner une source d’eau gazeuse , à dix pas seulement du fleuve, qui s’enflamme quand on en approche la lumière.
Je continue l’itinéraire de mon rapide voyage dans le bas Canada. Après avoir quitté Niagara , je repris a Lewislown le bateau à vapeur qui m’y avait amené. Nous nous arrê-
lames encore à Toronto, où j’eus le plaisir de retrouver M. A-ch-s-n , digne et estimable ami dont j’avais espéré la compagnie pour parcourir le Canada ; mais le sort voulait que je fusse réduit dans mon pèlerinage a la société des individus que j’ai décrits , ou à celle d’étrangers encore plus ennuyeux par leurs prétentions ou leurs exigences.
Au reste , le spectacle merveilleux dont mon âme était remplie me rendait indifférent a ces petites contrariétés. Je commençais en outre a me faire au caractère de mes
compagnons de voyage , soit Anglais , soit Américains. Je voyais qu’il fallait me dépouiller, vis-a-vis d’eux , de cette prévenance , de ces petites attentions en usage sur le continent de l’Europe , même avec les personnes qui vous sont étrangères et avec lesquelles le hasard seul vous a réuni; je m’apercevais qu’ici, comme chez leurs cousins , la politesse était regardée comme faiblesse ou comme un aveu d’infériorité.
Que si ces lignes tombent dans les mains de
nies compatriotes , (ju’elles ne les détournent nullement de cette belle hospitalité que le caractère national leur rend si naturelle ; mais qu’en l’accordant aux étrangers, ils ne se déparent point de cette dignité que toute nation se doit à elle- meme, pour que ceux qui profiteront de leur obligeance puissent voir que c’est de leur part bonté de cœur, et non un hommage rendu à la morgue anglaise ou américaine.
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