A TRAVERS LE CANADA
C'est une curieuse chose que les canots employés, depuis un temps immémorial, sur les lacs et les rivières de l'Amérique du Nor. La coque en est faite avec quelques rameaux d'une espèce de cèdre, désigné par les Canadiens sous le nom de bois blanc. Ceite coque n'est point revêtue de planches solides, comme nos yoles les plus fines, mais tout simplement recouverte d’écorces de bouleau; ni clous ni chevilles. Le même arbre qui fournit aux constructeurs de cette chaloupe les matériaux élémentaires leur offre les rameaux flexibles avec lesquels ils lient l’une à l’autre les diverses pièces de leur charpente. L’écorce est détachée, au mois de juin ou de juillet, des tiges de bouleau, choisies parmi les plus grosses et les plus lisses. On l’enlève par larges bandes carrées, on la lisse à sa surface intérieure, puis on la remet aux femmes indiennes, qui en cousent adroitement les divers lambeaux avec des fibres d'arbres.
Les hardis marins d'Arkhangel s’aventurent quelquefois dans les orageux parages du Nord sur de grossiers bâtiments construits ainsi tout entiers avec des pièces de bois, sans un seul morceau de fer. Les insulaires de la mer du Sud entreprennent de longs voyages sur des pirogues taillées dans le tronc d’un arbre. Les Groënlandais façonnent leurs kayacks avec des peaux de phoque. De toutes ces constructions primitives, la plus agréable et la plus sûre peut-être est
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celle de l'Indien ; l’idée lui en est venue vraisemblablement par la construction de son wigwam ; car la plupart des wigwams, dans l'Amérique septentrionale, sont érigés avec des branches d'arbres et recouverts d'écorce de bouleau.
A voir un de ces canots, fabriqués comme je viens de le dire, et calfatés avec de la résine, il semble qu'en y posant le pied on doit en briser l'enveloppe, ou qu'au moindre choc contre un banc de sable il doit se crevasser. Le fait est qu'il y en a de si légers, qu'un homme les transporte sans trop de peine d'un endroit à l'autre sur ses épaules. Ceux-là glissent à la surface de l'eau comme la feuille jaune d’automne, a dit le poète Longfellow, comme le mobile calice du lis aquatique. Il en est qui sont faits par les mêmes procédés, mais dans de plus grandes dimensions, et qui portent de lourds fardeaux, parfois toute une cargaison de fourrures, parfois toute une cohorte de colons avec ses bagages.
C'est aux Indiens que nous devons cette simple et pourtant ingénieuse invention. Quand les Européens débarquèrent sur les rives du Saint-Laurent, ils reconnurent bien vite les avantages de cetle embarcation dans le pays qu'ils voulaient explorer, et l'employèrent à leur usage, sans essayer de la modifier.
A nos compatriotes qui plantèrent le drapeau de la France sur le sol du Canada, cette contrée n'offrait point, comme
: l'Amérique du Sud aux Espagnols et aux Portugais, le fatal
appât des veines d'or et des mines de diamants, qui fit commettre tant de cruautés et verser tant de sang. Elle ne leur offrait pas non plus cette abondance de fruits savoureux et de fleurs splendides qui ravit, dans les Antilles, les regards de Christophe Colomb. On n'y voyait çà et là, dans les districts les plus habités, que quelques champs de céréales, et de tous côtés s'élevaient, comme les barrières mystérieuses d'un monde inconnu, les sombres forêts dont nul homme n'avait mesuré l'étendue, où jamais la hache du bûücheron n'avait retenti, où le sentier, à peine frayé par le chasseur nomade, était aussitôt effacé par la végétation de l’année.
Mais ces forêts renfermaient des toisons qui, pour le marchand perspicace, devaient être, comme celles de la Colchide pour les Argonautes, des toisons d'or. Dès les commence-
ments de notre colonie, le commerce des fourrures fut organisé dans le Canada, et l'on sait quel développement il a pris par l'activité de la compagnie du Nord-Ouest et de la souveraine compagnie de la baie d'Hudson. C'est à nous que les Anglais doivent leurs premières notions sur cette fructueuse opération ; c'est nous qui leur avons ouvert le chemin de leurs possessions, et maintenant il ne nous reste plus rien sur ce sol que nous avons les premiers défriché et exploré! Plus rien ! non, je me trompe : il nous reste, dans cette noble région du Canada, un souvenir de gloire et d'amour plus puissant que l'arrêt de mort dont le traité de Paris frappa notre souveraineté ! Morte quid fortior£ Gloria et amor!
Les premiers bénéfices réalisés par nos marchands dans le trafic des fourrures excitèrent leur convoitise. Les Indiens campés à quelque distance de nos comptoirs y apportèrent d'abord tout ce qu'ils avaient de peaux de loutres, de castors, de renards et d’autres animaux. Dans la naïveté de leur ignorance, ils les livraient gaiement pour des objets sans veleur. Ces premières cargaisons étant épuisées , il fallut en chercher d’autres plus loin. C'est avec les canots d'écorce que ces intrépides aventuriers, qu'on appela les voyageurs et les coureurs des bois, remontèrent les rivières, traversèrent les lacs et pénétrèrent dans les régions sur lesquelles les plus savants géographes d'Europe n'avaient pas le moindre indice. C'est avec ces canots que nos missionnaires, animés par une pensée plus louable, atteignirent le .Mississipi et découvrirent la Louisiane.
C’est avec un de ces mêmes canots que je navigue depuis quelques jours sur les flots de l’Ottawa. Il faut avouer que cette coaiiie flottante est un peu étroite; je ne puis m'y étendre äans une molle posture, comme un pacha sur son divan; mais, grâce au Ciel, je ne suis pas encore assez Sybarite pour ne pouvoir souffrir un froissement un peu plus dur que celui du pli d’une rose, et la nouveauté du spectacle qui se déroule à mes yeux est assez attrayante pour me faire oublier une petite gêne corporelle. Il arrive souvent que notre sotte machine de chair et d'os se regimbe contre la royauté de l'âme; n'est-il pas juste que ses exigences soient quelquefois un peu réprimées ?
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Cet Ottawa, qu'on appelle à juste titre la Grande-Rivière, ces beaux points de vue qui l'environnent, ce canot, inventé par des peuplades qui n'avaient jamais reçu une leçon scientifique, et ces hommes qui le conduisent, tout est nouveau pour moi. Ah
Nos six rameurs sont les descendants de ces anciens coureurs des bois, dont les courageuses expéditions occupaient une si grande place dans l'histoire de la colonisation européenne en Amérique. Un d'eux pourrait ajouter plus d'une curieuse page à cette étonnante chronique. On l'a surnommé Passe-Partout, et il mérite bien ce nom; car il a été, au péril de sa vie, dans les régions les plus sauvages de la moitié du continent américain ; il a parcouru les plages glaciales du Nord et les immenses prairies de l'Ouest; il a vécu avec les Esquimaux du Labrador, les Indiens de la baie d'Hudson et les trappeurs de l'Arkansas. Au récit de ses nombreux voyages et des dangers de toutes sortes auxquels il a échappé il pourrait joindre d’amusants détails sur ses divers régimes alimentaires : il a savouré les bosses de bison, les queues de castor, les pattes d'ours, les nez d'élan, ces friandises gastronomiques du chasseur américain. Ce sont là les mets délicats dont il garde un agréable souvenir et dont il espère bien encore se délecter; mais quelquefois aussi, en de tristes jours de disette, il a été obligé de se contenter de la chair coriace d'un corbeau, ou d'un morceau de phoque huileux et rance ; quelquefois même il n’a eu, pour apaiser sa faim, que des racines sauvages et cette espèce de lichen que nos anciens voyageurs canadiens ont appelé tripe de roche.
Je laisse à penser quelle doit être la figure de cet homme ; les années l'ont ridée comme l'écorce d'un vieil arbre, et la fumée des tentes et les ardeurs du soleil l'ont revêtue d’une teinte de bronze; mais, quoiqu'il ne soit plus jeune, il est encore alerte et plein de force, content de son aventureux métier, et bien résolu à sillonner les lacs et les rivières, à courir les bois, tant qu’il pourra tenir une rame, ajuster un fusil.
Tous ces hommes accomplissent bravement leur tâche, et, selon la coutume de leurs prédécesseurs dans leur rude profession, ils cadencent, à certains moments, les mouve-
ts de leurs rames ; ils chantent, non point, comme les go. l'ers de Venise, le poème des Croisades travesti en dialecte vénitien, mais les naïves chansons de leurs pères. Quand les Français vinrent, à la suite de Cartier, de Champlain et de quelques illustres gouverneurs de notre colonie, s'établir dans le Canada, ils apportèrent sur cette terre américaine la poésie de leur foyer, les chansons populaires de leur province. Ces chansons, ils se plaisaient à les enseigner à leurs enfants. D'âge en âge, la noble race canadienne les a conservées comme un trésor héréditaire, comme un des témoignages de son origine française ; le paysan les a répétées à sa famille dans les veillées d'hiver, à un cercle d'amis en ses jours de fête. Le voyageur a fait retentir de ses refrains traditionnels tous les échos de la contrée. Hélas! et plus d'un de ces ardents voyageurs est mort dans son trajet, en murmurant peut-être, au fond des bois, les strophes qu'il avait apprises bien loin de là, et en se souvenant ainsi du doux pays natal.
Les fidèles Canadiens ont si bien gardé cette poésie de leurs pères, que, si nous voulions faire un recueil complet de nos anciennes chansons populaires, nous en découvririons parmi eux plusieurs qui leur viennent des rives de la Seine, de la Loire ou du Doubs, et qui sont aujourd’hui oubliées, ou tout au moins dénaturées, dans les campagnes où elles ont été pour la première fois modulées. J'en ai eu un exemple à Québec ; j'ai entendu là chanter, dans une amicale réunion, tous les vers d’une jolie chanson francomtoise dont je n'ai jamais pu retrouver, dans nos villages, que quelques lambeaux.
Mais ce sont surtout les bateliers qui se plaisent à répéter ces vieilles et rustiques mélodies. Le chant les ézaye dans la profondeur des forêts silencieuses, dans les lieux 4::°" : ;u'ils traversent ; et, à voir l'empressement avec let"::: : : s’; associent, on dirait qu’il est un auxiliaire essentiel de leur travail.
Dès qu'ils ont mis leur barque à fot, l’un d'eux entonne vae des pièces de leur répertoire et en module d'une voix vi- », nte les deux premiers vers; les autres chantent, sur un ion , à peu z'us élevé, les vers suivants, et tous psalmodient à fa fig le refrain.
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Je dois ajouter que les Canadiens ne se contentent pas toujours des chansons qui leur ont été transmises par leurs aïeux ; il leur en faut de nouvelles, pour de nouvelles circonstances, Les canotiers ont leurs poètes, qui racontent en vers naïfs les épisodes les plus notables de leur vie aventureuse. Au moyen âge, les moines relataient ainsi les principaux événements dans des chroniques rimées. Les bateliers font la leur presque toujours dans la même forme, y adaptent une mélodie traditionnelle, et la chantent dans leurs voyages. Si l'un d'eux succombe à un des nombreux périls auxquels ils sont tous presque constamment exposés, ils honorent sa mémoire par une complainte ; mais, comme iis sont très superstitieux, il y a des moments où le souvenir de ces complaintes leur semble d'un fâcheux augure, et alors ils tâchent de l'écarter de leur esprit.
Ainsi vont les bateliers, ramant et chantant, laborieux et insoucieux, accomplissant leur tâche de la journée sans se préoccuper du lendemain, toujours prêts à se remettre à l'œuvre pour un salaire convenable, charretiers des rivières et des lacs, endurcis au travail, soumis d'avance à toutes sortes de privations et de périls, et jouissant pleinement du produit de leur labeur dans leurs heures de repos.
Leur existence n'est-elle pas pour nous un enseignement ? Par la patience qu'ils conservent dans leur rude profession, par le courage avec lequel ils bravent de graves périls, par leur résignation quand ils souffrent, par leur franche et expansive gaieté en leurs moments de bien-être, ne nous donnent-ils pas, sans y songer, une sérieuse leçon ?
Dieu nous a fait une meilleure part dans les biens de ce monde, et mous n'usons pas sagement de ses dons. A défaut des réelles difficultés, des vrais chagrins de la vie, nous nous créons à nous-mêmes des chagrins de vanité et des difficultés dont nous gémissons ensuite, comme si nous étions les victimes d’une destinée cruelle. C'est, je crois, M"° de Staël qui, dans une de ses mélancoliques rèveries, a dit : « Je me regrette ; » et par là elle a très justement défini une de nos tristes propensions. Nous nous regrettons, en effet, aux différentes époques de la vie. Dans la jeunesse, nous regrettons les naïf plaisirs de notre enfance; dans l’âge mûr, la con-
fiance, les prestiges, les élans poétiques de notre jeunesse ; dans Ja vieillesse, la vigueur et l’activité de l’âge mûr. Nous passons ainsi une partie de notre temps en regrets inutiles, en sollicitudes imaginaires, et l’autre en désirs souvent irréalisabies. Nous oublions que chacune de nos années est comme une parcelle de champ que nous devons cultiver, que la vie entière est une tâche, si ce n’est un combat. « L'âme qui sommeille, a dit Longfellow, l'éloquent poète, manque à sa mission. Laissons le passé mort s'ensevelir au milieu des morts : agissons, agissons, avec le cœur dans la peine et Dieu sur notre tête. »
C’est l'aspect de ces actifs ouvriers avec lesquels je voyage qui me ramène à ces idées de ferme résolution, et l'aspect de cette nature canadienne qui me ramène au sentiment de la grandeur et de la bonté de Dieu.
Quelle belle nature à la fois imposante et gracieuse !
Cette rivière sur laquelle se balance notre canot d'écorce n'a point encore été complètentent explorée ; elle tombe de sa source septentrionale dans le lac Temiscaming ; de là elle descend majestueusement vers la noble cité de Montréal. Par son large cours, par ses nombreux affluents, elle arrose une aire de huit cents milles carrés, qui, selon les sfatisticiens du Canada, pourrait alimenter huit millions d'hommes.
C'est par celte rivière que nos premiers colons entreprirent leurs lointaines excursions. Les coureurs des bois, employés au commerce des fourrures, s’embarquaient près de Montréal, dans le village de Lachine, et s'arrêtaient près du lac des Deux-Montagnes. Il y a là une pente rapide du fleuve qui les obligeait à décharger leurs bateaux et à transporter par terre leur bagage. Il y a là une chapelle, consacrée à sainte Anne, pour laquelle ces rudes voyageurs avaient une dévotion particulière. Ils s’agenouillaient dans ce sanctuaire ; ils y chantaient un cantique, quelquefois y déposaient un eæ-volo ; puis ils rentraient dans leur nacelle, arrivaient par un des affluents de l’Ottawa dans le lac Hudson, puis dans le lac Supérieur, et enfin atteignaient le Grand- Portage, où les Indiens leur livraient une ample cargaison de fourrures. De là ils s’en retournaient à Montréal par la même route, ayant fait un trajet de plus de mille lieues.
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Toute celte immense région était alors inculte et à peu près inhabitée; on n’y voyait que quelques tribus éparses d'Indiens, errant avec leurs flèches dans leurs vastes terrains de chasse, plantant çà et là les piquets de leurs wigwams, et quelquefois traversant les lacs avec leurs légères embarcations.
Maintenant de grandes embarcations à voiles et des bateaux à vapeur sillonnent ces mêmes lacs, où jadis le canot d'écorce glissait silencieusement comme une sarcelle. De superbes habitations s'élèvent sur les rives de l'Ottawa, à la place de la tente mobile. Des settlers défrichent activement ce territoire fécond; des bûcherons coupent ces forêts séculaires, construisent de gigantesques radeaux qui descendent jusqu'à la mer comme des îles flottantes, qui serviront à édifier des maisons dans nos pays européens, et reviendront peut-être en grands mâts de navire, pavoisés et triomphants, sur ces mêmes plages où ils ont été abattus par la hache du lumberer. Le district de l'Ottawa fournit annuellement à l’Europe plus de vingt-cinq millions de mètres cubes de bois de construction et un million de planches et de madriers. Ces chiffres donnent-ils une idée de l’activité de ce pays? Mais, à côté des clairières ouvertes dans les bois, des champs creusés par la charrue, des jardins et des maisons blanches d'une laborieuse population, apparaissent encore les larges espaces déserts, la terre vierge, la forêt intacte et l'œuvre grandiose, l'œuvre primitive de la nature à côté des œuvres de l'industrie. C’est un contraste qui m'a surtout frappé dans l'aspect du Canda, et qui à tout instant, de chaque côté de l'Ottawa, me cause une nouvelle émotion.
La rivière dont les bords m'offrent ces singuliers points de vue a aussi un caractère étrange. Elle n’est point assouplie et disciplinée comme nos vieilles rivières d'Europe; elle a des élans fougueux, des mouvements bizarres ; elle bondit quelquefois comme le libre cheval des Pampas, et semble braver, par ses emportements sauvages, ceux qui songeraient à la subjuguer. Près de Bytown, elle tombe d’une élévation de soixante pieds, et forme une des plus magnifiques cascades que l’on puisse voir en Amérique, après le Niagara, ce tonnerre des eaux, comme l'appelient ies Indiens. Plus haut,
par la brusque inclinaison de son lit, elle forme ces autres petites cascades qu'on appelle des rapides. En réalité, l'Ottawa n'est point une rivière selon le sens que nous donnons habituellement à ce mot, c'est plutôt une succession de rivières ou un enchaînement de nappes d'eau paisibles resserrées de distance en distance par des masses de rocs, ou roulant à flots bruyants sur une pente subitement abaissée.
On a souvent comparé le cours de la vie à celui d'un ruisseau placide. Pour être plus près da la vérité, c'est à une rivière accidentée et tourmentée comme celle-ci qu’il faudrait la comparer; car quelle est l'existence humaine qui descend en un calme continu, sans trouble et sans agitation, vers son océan ?
Au nord de la Finlande, sur le Muonio, il y a une cascade d’un quart de lieue de longueur, qu'on appelle l'Eyanpaïkka; les bateliers les plus vigoureux peuvent seuls la derendre, et, en voyant ses flots qui écument sur les pointes de rocs dont elle est hérissée, ils disent que ce sont des diables blancs.
Sur l'Ottawa il y a des rapides qui ont l’'emportement de la chute du Rhin à Schaffhouse. On ne peut s’y aventurer que par une résolution désespérée, et on ne peut en sortir que par un miracle. On raconte qu'un jour des voyageurs canadiens arrivaient près d'une de ces bruyantes cascades avec leur canot chargé de fourrures, lorsque tout à coup ils virent apparaître, sur les deux bords de la rivière, deux bandes d’Indiens ennemis, armés de flèches et de tomahawks. Ils n'avaient qu'un moyen d'échapper à ces hordes féroces, c'était de se précipiter au bas de la cascade. S'ils devaient y périr, ils aimaient mieux encore être submergés dans les vagues que de tomber entre les mains de ceux qui leur feraient subir les plus cruelles tortures. Ils ôtèrent leurs chapeaux, joignirent les mains, invoquèrent pieusement sainte Anne, leur patronne, et la Vierge protectrice des affligés, puis ils lncèrent leur bateau dans l’abîme, et furent sauvés. Ils ont dit en rentrant dans leur village que, lorsqu'ils descendaient la pente périlleuse, ils voyaient distinctement, dans le tourbillon d'écume des flots, l'image de la Vierge avec une couronne de diamants et une robe blanche, étendant la main vers eux pour diriger leur bateau.
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La plupart des rapides de la rivière canadienne ne sont point si dangereux; mais on ne peut cependant ni les remonter ni les descendre. Il faut, comme on dit en terme de marine, les doubler par terre. Toute la cargaison des bateaux employés au transport des marchandises est divisée par colis de quatrevingt-dix livres; chaque batelier prend un de ces colis et le porte sur son dos au moyen d’une courroie appliquée sur son front; d’autres se chargent du canot. C’est ce qu’on nomme le portage. Il y a des portages qui ont plus d’une lieue de longueur. Les hommes qui accomplissent cette rude tâche marchent en courbant les genoux, d'un pas précipité, et de distance en distance s'arrêtant quelques minutes, le temps de fumer une pipe, et chacune de ces haltes régulières s'appelle, en effet, une pipe. Quand on est arrivé à l’autre extrémité du rapide, on remet le canot dans la rivière, on y replace les bagages, et les infatigables manœuvres, après s'être essuyé le front, reprennent gaiement leurs rames.
Nos journées de marche sont réglées, non point comme un touriste règle la sienne dans notre pays d'Europe, selon les lieux qu'il doit visiter et les villes où il compte trouver un bon gîte, mais selon le nombre et l'étendue des rapides. Quand nous arrivons le soir près d’une cascade un peu longue, nous établissons là notre campement nocturne. En un instant nos tentes sont dressées; en un instant un bûcher de branches sèches est allumé. Passe-Partout met la bouilloire près du feu, fait frire du lard dans une poèle, et, tout en savourant ce rustique souper, ne manque jamais de nous raconter quelquesuns des succulents repas qu'il a fait parmi les trappeurs, ou parmi quelques tribus d'Indiens. « Il y a des gens, me dit-il un jour, qui regardent les Indiens comme des êtres profondément ignorants : c'est une erreur. Les Indiens savent des choses dont nos braves messieurs du Canada ne se doutent guère, et en fait de cuisine, par exemple, ils pourraient nous donner de précieuses leçons. J'ai mangé sur les bords du Mississipi des galettes préparées avec des grains de blé cueilli tout frais. Quand ils sont encore à l'état laiteux, on en fait une pâte légère que l'on grille sur la braise. Il n’y a pas chez les pâiissiers de Montréal un gâteau plus délicat. Dans une