‹ Les Etats-Unis et le Canada [microforme]Chapitre 14 sur 28 · L'ES ÉTATS-UNIS · texte numérisé non relu

L'ES ÉTATS-UNIS

autre tribu d’Indiens, j'ai vu cuire les tortues tout entières dans leur carapace; on leur met dans la bouche un morceau de bois qui renferme une moelle onctueuse; cette moelle se fond dans leur corps et leur donne un goût aromatique. Lord Elgin, le gouverneur de notre pays, a sans doute une excellente cuisine; mais je parierais bien qu'on ne lui a jamais servi un mets pareil! Et les plantes, et les fruits sauvages de leurs forêts, ils les recueillent avec soin et les emploient très habilement. I!s font de très bonnes soupes avec une herbe que nous appelons l'herbe des truites, et des bouillons fort appétissants avec des pommes de terre qui croissent d'elles-mêmes sans culture. Ils extraient comme nous le suc de l’érable, et savent fort bien garder une partie de leur récolte de cerises et de prunes pour l'hiver. Enfin, Monsieur, on peut dire que ce sont des gourmets. Par malheur, on ne trouve pas dans leur tente un grain de sel. J'ai vainement essayé de leur faire comprendre l'énormité de cette lacune; ils persistent à assaisonner une partie de leurs aliments avec du sucre; car ils sont très tenaces dans leurs vieilles habitudes. Voilà comme il n’y a rien de parfait dans ce monde. »

Parfois nous amarrons notre barque près de la demeure solitaire d'un setiler, bien sûrs d'avance que, dès qu'il nous apercevra, il viendra à notre rencontre pour nous offrir ses services. L’hospitalité est une des vertus du Canada; les habitants des villes la pratiquent avec une aimable courtoisie; les colons isolés s’en font un devoir d'humanité, car ils savent, peut-être même par leur propre expérience, à quelles fatigues, à quelles souffrances est exposé celui qui voyage dans ces bois où il est si aisé de s'égarer, dans ces campagnes où l'on ne trouve que de loin en loin un asile. Odin, le dieu des régions boréales, disait aux Scandinaves :

« Salut à celui qui donne! Un hôte est venu : où sera sa place? Il a hâte, celui qui tente la fortune à la porte des autres.

« Il a besoin de feu, celui qui entre les genoux gelés. Il a besoin de nourriture et de vêtements, celui qui a traversé les montagnes. »

Dans leurs longs hivers, les settlers canadiens peuvent bien s'appliquer ces préceptes du Havamal.

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Nous devons ajouter qu'au Canada l'hiver est plus rigoureux que dans les contrées européennes situées à la même latitude. Nulle chaîne de montagnes ne protège le Canada contre les vents réfrigérants de l'ouest et du nord-ouest, et près de là s'étendent les froides régions arctiques, les lacs glacés de la baie d'Hudson.

En quelques semaines, quelle transformation ! quel triste aspect que celui de ce pays que j'ai vu naguère si vert, si animé et si riant! De tous côtés des plaines immenses ensevelies sous une couche de neige. Au milieu de ces plaines, les forêts de sapins, sombres et silencieuses comme des monuments de deuil dans le champ des morts; dans le jour, un horizon terne, un ciel gris ou chargé de nuages noirs, quelquefois un jaune et fugitif rayon de soleil pareil au dernier regard d'un malade épuisé qui s'éteint; puis une obscurité subite sans les douces lueurs du crépuscule, et, dans les nuits parfois lucides, des étoiles qui ressemblent à de froides pointes d'acier clouées au firmament, et une lune pâle qui ressemble à un disque de glace. Pas une mélodie dans les airs, pas un mouvement dans les champs ni dans les bois. Les lacs et les rivières, enchaînés par les glaces, ont perdu leurs doux murmures; les insectes avec leurs larves sont cachés dans les réduits imperceptibles d'où ils ne sortiront qu’au printemps. Les oiseaux se sont enfuis vers des régions plus chaudes ; les écureuils même, ces vifs habitants des forêts, émigrent. On dit qu’à l'approche de la rude saison ils sautent de branche en branche, d'arbre en arbre jusqu’au bord des rivières, et là attendent un vent propice pour s’embarquer en levant leur queue comme une voile. Les ours et les ratons se bloquent dans une ténébreuse retraite, comme des philosophes affligés de ce qui se passe dans le monde; les daims et les élans se retirent dans les profondeurs des forêts. Les loups seuls errent encore à l'aventure, cherchant une proie sur cette terre dépeuplée, et dans leurs appétits faméliques poussent des hurlements sinistres. De temps à autre aussi, une corneille égarée fend l’air comme une flèche noire et s’abat sur un rameau de sapin en jetant un cri aigu. De temps à autre, dans les ombres du soir, retentissent les accents du hibou cornu, dent les modulations plaintives, pareilles aux gémissements d’une voix

humaine, épouvantent, comme un sinistre augure, comme un chant funèbre, le voyageur solitaire qui les entend résonner dans le silence des nuits. Mais quelquefois dans ce silence, dans cette immobilité de la nature, tout à coup le vent d'hiver se lève, et dans son vol impétueux balaye les plaines de neige comme le simoun balaye les sables du désert. La tempête éclate, et les grandes tiges de sapins s'inclinent sous sa puissance, se courbent l’une contre l’autre, s'entre-choquent et se rompent avec un fracas pareil à celui d’une muraille qui s'écroule, ou d’une mer en furie qui se brise sur les rochers. En un instant les géants séculaires des forêts sont mutilés et découronnés, et la terre est jonchée de leurs larges rameaux. Après ces ouragans, le ciel tout à coup redevient clair et serein, la neige brillante, trop brillante même, car elle fatigue les yeux, et à certains moments son éclat est dangereux. On dit que plus d'un voyageur a perdu la vue par l'effet de la trop vive réverbération du soleil sur ces nappes scintillantes. Pour marcher plus commodément , on a recours à la chaussure appelée raquettes. Ce sont les Indiens qui ont eux-mêmes inventé ces chaussures, plus essentielles ici, en hiver, que le socque dans les rues macadamisées de Paris, ou la botte fourrée dans les froides rues de Stockholm et de Pétersbourg. Les Lapons ont de larges patins, façonnés tout simplement avec des planchettes, un peu lourds et incommodes. Ceux des Indiens sont plus ingénieux. Les Anglais leur ont donné le nom de snowshoes (souliers à neige); les Français, celui de raquettes. Ils ressemblent réellement aux raquettes avec lesquelles nous jouons au volant, avec cette différence que le filet en est fait avec d'épaisses lanières de cuir, et qu'ils ont soixante centimètres de longueur et vingt de largeur.-On pose son pied au milieu de ce réseau, on le lie avec deux courroies, et après quelques essais on marche lestement. C’est avec cet appareil que les Indiens vont à la chasse en hiver, et atteignent à la course l'élan, dont les lourds sabots enfoncent dans la neige. Les Indiens ont même une danse particulière, qu'ils nommgnt la danse des patins, et où ils font toutes sortes d'agiles évolutions avec leurs souliers de deux pieds de longueur, Du reste, on voyage rapidement en hiver au Canada, et si

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le temps est beau, si l'on a pu se procurer un traîneau assez large pour s’y asseoir à l'aise, enveloppé dans de bonnes fourrures, cette façon de voyager est très agréable. La neige couvre les diverses aspérités du terrain; la neige, affermie par le froid, est comme une immense voie lactée, composée de myriades de grains. Examinés au microscope, ces grains

Indien et ses souliers à neige.

sont autant de petits diamants de toutes sortes de formes, ovales, ronds, quadrangulaires; il en est qui sont taillés à facettes, comme des brillants; d'autres qui ressemblent à des croix, d'autres à des étoiles, blanches étoiles tombées des flancs d'un nuage noir et cristal!isées dans leur chute. Que de merveilles on découvre avec le microscope ! mais il vaut mieux l'appliquer aux œuvres de la nature qu'aux œuvres des hommes.

Ces traîneaux ne sont pas élégants; ils sont façonnés par des artisans champêtres; mais ils sont assez commodes, et leur caisse en bois, garnie de peaux de mouton, est posée su, deux bandes de chêne solide qui glissent sur la neige, comme une barque sur un lac aplani, en y creusant de légers sillons.

Mais revenons à bord de notre canot, qui suit le cours de l'Ottawa.

Rien ne nous presse, et nous prolongeons nos haltes de jour et nos haltes de nuit. Nous voyageons à loisir, par cette belle saison qu'on appelle ici été indien (indian summer), été fugitif, mais charmant, semblable, par ses tièdes rayons, par sa sérénité, à ces derniers jours d'action intelligente, de jouissances paisibles et de recueillement que Dieu accorde au cœur de l’homme avant l'hiver de la vie.

A mesure cependant que nous avançons vers le nord, l'aspect de la contrée devient plus sévère ; l'œuvre de la colonisation n'a pas encore franchi cette zone. Les industrieux villages qui plus bas décorent les bords de la rivière ont disparu. Çà et là seulement on distingue encore une cabane solitaire, un enclos enfermé dans une palissade en bois, construite en 7igzag pour qu'elle résiste plus aisément à la violence des vents. Le reste du sol est inculte, et devant nous s'étendent les vastes, les profondes forêts que l’avide spéculateur n’a pas encore exploitées.

Quel imposant spectacle ! Quiconque n'a pas pénétré dans l'intérieur de ces forêts du Canada ne peut se faire une idée de leur profonde étendue et de leur solennelle grandeur. Jusqu'à présent je m'étais plu à croire que nos sapins de Franche- Comté, qui en certains endroits, et notamment près du Levier, s'élancent jusqu'à cent vingt pieds de hauteur, étaient les plus beaux sapins du monde. Mais ici il en est qui n'ont pas moins de deux cents pieds d’élévation et quarante-huit pieds de circonférence.

Ce sont là les superbes barons du monde végétal, les Titans de cette terre primitive. Mais, autour de ces prodigieux colosses, quelle admirable variété d'arbres de différentes formes et de différentes grandeurs! C’est le cèdre au sombre feuillage, qui seul, a dit Byron, porte constamment le deuil des morts, qui seul voile tristement une tombe quand le chagrin de ceux qui l'ont creusée est déjà effacé ; c’est le platane, qui dans les terrains marécageux grandit si rapidement, que dans l’espace d’une vingtaine d'années on peut le voir s'élever à une hauteur de quatre-vingts pieds; c'est l'orme, dont l’épiderme mucilagineux , séché au soleil, converti en farine, et mêlé avec

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du lait, sert à faire une bouillie que l'on dit excellente pour les enfants et les malades ; c’est l’érable, qui dans ce pays remplace la canne à sucre des Antilles. Il n'est pas un paysan du Canada et pas un Indien qui, au mois de mai, par une simple incision, n'en tire aisément un suc abondant dont on fait du sucre, de la mélasse, une liqueur forte comme le rhum, et même du vinaigre. C’est le hêtre, qui produit ici non point une petite faîne comme dans nos contrées, mais des noix triangulaires, pareilles à des châtaignes, dont le pigeon nomade, l'écureuil, l'ours, sont très avides. L'ours vorace grimpe quelquefois jusqu’à la cime de ces arbres pour en dévorer les fruits avant qu'ils soient en pleine maturité; le prudent écureuil en fait des provisions, qu'il cache avec soin pour passer tranquillement son hiver; et les pauvres gens du Canada disputent aux animaux ces noix de hêtre, ile en font une décoction qui leur tient lieu de café.

Là s'élèvent aussi des chènes de diverses espèces : chène noir, chène rouge, chêne blanc, d'une forcé et d'une beauté pareilles à celles de ce géant des Ardennes que le peuple appelle le chêne des quatre fils Aymon. Dans cette brève énuméralion, je ne puis omettre de citer le bois blanc, qu’on emploie à fabriquer de légers canots pour traverser les rivières, et le bouleau, non moins cher à l’Indien que le bambou aux Chinois, et le cocotier aux insulaires des mers du Sud. Avec l'écorce de cet arbre il façonne la plupart de ses ustensiles de ménage, il couvre sa tente, il construit sa nacelle. Cette écorce a environ quatre lignes d'épaisseur; mais elle se divise facilement en lames fines comme des feuilles de papier. Le baron Lahontan raconte que plus d'une fois il s’en est servi, dans le cours de son voyage, pour composer son journal, et un auteur moderne, M. Strickland, dit qu'il a reçu plusieurs lettres écrites sur ce papyrus canadien.

Au milieu de ces épais massifs de tiges gigantesques, naissent et grandissent plusieurs arbres fruitiers et des arbrstes qui, en automne, se couvrent de baies savoureuses, et ane quantité de plantes médicinales.

Ainsi la peuplade primitive trouvait dans ces grands bois tout ce qui était nécessaire à ses besoins.

Les sapins aux pointes pyramidales y apparaissent comme

les flèches aériennes des cathédrales. Les rameaux des chênes et des hêtre: en forment le dôme, et leurs troncs vigoureux en sont les pilastres. Les peupliers avec leurs tiges flexibles, les bouleaux avec leur écorce blanche s'y élèvent comme des colonnettes ; les saules y déroulent leurs branches comme de légers arceaux; les pommiers et les cerisiers nous y montrent les vivants ornements que les artistes du moyen âge se plaisaient à reproduire dans les chapiteaux et dans les voûtes des églises; la vigne sauvage qui s'enlace à ces arbres y dessine de gracieux festons, et le vert gazon, avec les petites fleurs agrestes qui le parsèment, s'étend comme un tapis de velours dans ces grandes nefs. La main de l'homme a pu déparer, mais elle n'a jamais pu embellir ces merveilleux édifices. Dieu lui-même en est l'architecte, et la nature elle-même er. est la gardienne active. Quand une de ces majestueuses colonnes, usée par le temps, s'écroule sur sa base, une autre grandit pour la remplacer. Quand les tempêtes ont ébranlé cette immense structure, un bras invisible, une puissance vigilante en rétablissent promptement l’auguste harmonie.

Tandis que, dans nos différentes haltes, nos canotiers, fatigués de leur travail, se reposent autour du bûcher qu'ils ont allumé, je vais souvent, seul, au seiu de ces forêts qui produisent sur moi tant de diverses émotions. Tantôt je contemple dans un silencieux recueillement leur grandeur austère ; tantôt elles m'apparaissent comme un monde nouveau, et où je dois faire à tout instant quelque précieuse découverte.

Quelquefois je m'arrête à regarder des plantes que je n'ai encore vues nulle part, ou des scènes de la vie animale qui ne sont pas moins neuves pour moi. C’est le petit écureuil volant, à la robe cendrée, qui s’élance d'un arbre à l’autre à l’aide de la fine membrane qui de ses jambes de derrière s'étend à celles de devant, se déplie et se replie comme une voile; c'est l'oiseau bleu, dont le nom me rappelle un des contes de fées que je lisais dans mon enfance :

Oiseau bleu, couleur du temps, Vole à moi promptement,

Celui-ci pourrait bien être le principal personnage d’un

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conte de fée, tant il est vif, et léger, et joli. Les paysans du Canada se plaisent à le voir vivre près de leurs demeures ; pour l’y attirer, ils plantent dans leur enclos dés pieux surmontés de petites boîtes en bois. Le confiant oiseau bleu n'en demande pas plus; il s’installe dans une de ces boîtes, et dès qu'une fois il y a fait son nid, on peut être sur que, s’il est encore en vie l'été suivant, il y reviendra.

Sur les troncs d'arbres tombés dans les étangs se perche le magnifique canard qu'on appelle le canard des bois; son col est d’un vert foncé; sa tête est ornée d'une crête nuancée de blanc, de gris et de pourpre; sa poitrine est d'un jaune pâle; ses ailes sont bleues et noires.

Dans ces mêmes terrains marécageux habite l'oiseau dont les ailes sont mouchetées de points rouges pareils à des taches de cire à cacheter; c’est ce qui lui a fait donner le nom d'oiseau-cire. Autour des arbustes voltige, comme un papillon, l'oiseau-mouche de ces régions septentrionales, le truchilus colubris, moins brillant que ceux du Bré-il et de la Guyane, ces rubis mobiles, ces émeraudes vivantes, mais charmant à voir avec son plumage gris et vert et son collier d'orange et de pourpre. Il fend l'air avec une prestesse inconcevable, et quand il court de fleur en fleur, on dirait un rayon de lumière.

Aux branches des vieux sapins se cramponnent avec un cri aigu les piverts, dont les coups de bec relentissent comme des haches de bûcherons dans la forêt silencieuse. Leur bec est si puissant et ils en frappent avec une telle force, que d'un seul choc ils enlèvent des morceaux d’écorce de sept à huit pouces de longueur, et que, dans l'espace de quelques heures, ils peuvent dépouiller un rameau sur une étendue de vingt à trente pieds. Mais on leur ferait une grande injure si on les considérait comme des animaux malfaisants : ils méritent, au contraire, d'être protégés par ceux qui s'intéressent à la conservation des forêts; car leur instinct les conduit à une œuvre utile; ils ne s’attaquent qu’à l'arbre où s’est logé un insecte qui peu à peu, avec sa funeste engeance, y paralyserait la circulation de la sève. C’est ce pernicieux insecte, ce sont ces larves que l'intelligent pivert va chercher dans l'écorce et l’épiderme du géant des bois, menacé d’un péril mortel par

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cette vermine, comme un noble cœur par un profond chagrin.

Sur le sol piétine et sautille le troglodyte d'hiver, cet alerte, ce vif, ce joli roitelet, toujours en mouvement et toujours chantant,

Mais bientôt cette charmante peuplade ne récréera plus ni mes oreilles ni mes regards. En vérité, je ne connais rien de compareble à l'aspect de ces bois dans leur parure d'automne! Tout cet océan de verdure se transforme en une variété de nuances infinies; sur ces masses de chènes, de hètres, de bouleaux, l’arc-en-ciel semble avoir répandu toutes ses beautés prismatiques, et l'aurore des jours d'été toutes ses franges d'or et de pourpre. Seul le sapin, ce fidèle symbole d’une pensée immuable, conserve son austère vêtement au milieu des subites | 1UN métamorphoses qui l'entourent. Mais ces métamorphoses an- (ll noncent la fin de l'année. Déjà les feuilles desséchées se détachent des rameaux, tourbillonnent dans l'air et roulent sur le sol. Déjà les oiseaux se détournent du nid qu'ils construisaient naguère avec tant de soin; c'est le temps des migrations. Des groupes de canards sauvages se réunissent au bord des lacs et des étangs, et à les voir tantôt tourner la tête de côté ll et d'autre, tantôt caqueter entre eux, on doit croire qu'ils ll attendent avec impatience quelques retardataires, puis délibèrent sur le voyage qu'ils vont entreprendre. Des pigeons s'élèvent dans les airs en légions serrées et compactes, et s'envolent vers les contrées où ils doivent passer l'hiver.

; . Le plus jeune peut-être Déniandes en node tilant les lieux qui l'ont vu naître : Quand viendra ce printemps, par qui tant d'exilés Dans les champs paternels se verront rappelés ?

Des bandes même d'araignées émigrent ; on les voit traver-

( ( ser, comme un nuage noir, les fleuves et les rivières, puis elles | disparaissent. D'où viennent-elles? où vont-elles? Y a-t-il l parmi elles quelques vieilles voyageuses qui ont déjà fait ce chemin et qui les guident? C’est un de ces problèmes que je s n'essayerai pas de résoudre. L

A mes yeux elles représentent une cohorte d'escrocs, de coquins désertant les lieux qu’ils ont suffisamment exploités,

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pour s'en aller sur un autre terrain faire de nouvelles victimes.

Mais les oiseaux, par leur poétique migration, me représentent les poéliques élans de la pensée ou les mystérieux désirs de la nostalgie de l'âme : Hemsjukan, dit le poète suédois Wallin, qui dépeint en ces termes sa religieuse aspiration : « Je ne puis cesser de vous contempler, îles brillantes, mers qui gardez encore l’azur du jour, quand le jour nous a quittés !

« Oh! laissez-moi suivre le flambeau que vous montrez à mes yeux! Rien ne m'attire plus sur cette terre que je connais. Sur ce s0l orageux, je ne respire pas en liberté et je sens en moi un désir, un désir ardent : je voudrais m'en aller au delà des mers, dans un monde inconnu. »

Je ne puis penser à faire ici un cours d'ornithologie; mon ignorance ne me permet pas une telle prétention, et un Audubon ou un Wilson, ces deux infatigables ornithologistes de l'Amérique, me trouveraient peut-être bien présomptueux d'oser parler de quelques oiseaux que je n’ai fait que voir en passant. Il en est deux pourtant qu'il faut encore que je mentionne. L'un est une petite colombe au bec noir, aux ailes brunes tachetées de blanc et aux pattes rouges ; des Anglais du Canada lui ont donné le nom de mourningdove (colombe de deuil) : c'est la colombe de la Caroline. L'autre appartient à l'espèce des engoulevents, qui se nourrissent principalement d'insectes, et vont les chercher sur le dos des animaux, comme le pivert sous l'écorce des arbres. Les naturalistes, avec leur habitude de latinité, le désignent par le nom de caprimulqus vociferus. Mais en Amérique, où la plupart de ceux qui se plaisent à l'entendre ne connaissent guère cetis dénomination scientifique, ils l’appellent whip-poor-will. Sa” forme n’est pas élégante; son plumage n'est pas brillant. Au milieu des magnifiques tribus ailées qui peuplent les forêts de l'Amérique, il apparaît comme un humble prolétaire qui ne porte qu’un vètement obscur, ou comme un pauvre artiste ambulant qui murmure sa plainte timide près de la gent aristocratique.

Quand tout s'éveille, s’émeut et s'agite à la clarté du soleil,

la colombe de la Caroline et le whip-poor-will restent ordi-

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nairement cachés dans l'ombre. Comme des poètes recueillis en eux-mêmes, ils semblent fuir les turbulences de la foule et les rumeurs de la journée; c'est le soir qu'ils sortent de leur cachette et qu’ils entonnent leur chant. La colombe commence par lancer dans les airs un cri vibrant, comme si elle s'arrachait tout à coup à ses mornes réflexions; puis cette première note est suivie de quatre ou cinq autres qu'elle répète lentement, avec une profonde impression de mélancolie.

Le whip-poor-will articule des accents dont les Américains ont cherché à reproduire le son en composant les syllabes du nom qu'ils lui ont donné ; il scande vivement la première et la dernière de ces syllabes, et module doucement la seconde.

On dirait le chant plaintif de deux exilés qui, dans l’amertume de leur bannissement, invoquent un témoignage de commisération, ou le triste appel de deux âmes abandonnées qui s’en vont de par le monde, se souvenant de ra qu'elles ont aimé, el se lamentant sur les affections qu'elles ont perdues. Il y a des Indiens qui disent que ce sont les âmes de leurs aïeux gémissant sur la décadence de leur race.

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