LA RIVIÈRE DES FRANÇAIS
Je puis, sans offenser notre vieille Europe, dire qu'elle n’a, comparativement au Canada, que de pauvres petites nappes d’eau.
Ici quelle puissance et quelle étendue! Quel fleuve admi-
rable que ce Saint-Laurent, où palpitent toutes les forces
vitales de cette vaste contrée! Et quels lacs! Il en est plusieurs qu'il serait plus juste d'appeler des mers intérieures. Les bateaux à vapeur y naviguent comme sur de vastes mers, et la tempête y soulève des vagues comme celles de l'Océan. Le lac Michigan, qui n’est qu'une des baies du lac Huron, a mille pieds de profondeur; l'orageux lac Érié occupe un espace de trois mille deux cents lieues carrées; le lac Supérieur a cent trente-quatre lieues de longueur, soixante-dix de largeur, et trois cents mètres de profondeur. On a calculé que les lacs du Canada représentent la moitié de la quantité d’eau douce répandue à la surface du globe.
Je n’essayerai pas de décrire ces immenses réservoirs, ni leurs affluents. Il faut pourtant que je fasse au moins une esquisse d’une rivière par laquelle nous avons été du lac Nipissing au lac Huron. On l'appelle la rivière des Français. Les Français l'ont explorée à une époque où nul autre Européen n'avait encore pénétré dans cette contrée. Et combien il en est de ces courageux voyageurs qui sont morts là, victimes
de leur zèle! Ils ont été les premiers à s’aventurer dans des lieux inconnus; ils ont, par leurs découvertes, agrandi les domaines de la France, secondé son commerce, éclairé ses géographes, et ils sont morts ignorés sur les chemins qu'ils avaient signalés. La postérité profite de leur œuvre, et ne sait pas même leur nom! Ainsi va l'humanité. Bien présomptueux est celui qui croit y occuper une place importante ou durable; il y disparaîtra comme une goutte d'eau dans les flots des générations. Mais il y a des gouttes d'eau qui réflichissent la ‘umière du ciel et fécondent le sol qu'elles sillonnent.
La rivière des Français est traversée par de rocailleux rapides qu’il n'est pas facile de descendre, et qu'il est plus difficile encore de remonter. Des croix en bois, plantées près de ces endroits périlleux, indiquent que, tout récemment encore, des bateliers ont péri là. C'est une des touchantes pratiques du catholicisme que cette commémoration des morts et cet appel à la pensée des vivants par ce signe de confraternité. Il annonce aux passants que là repose un être humain; il les invite, au nom de la charité évangélique, à lui accorder une pensée et à prier pour lui, afin de mériter qu'un jour aussi on prie pour eux.
Pour tourner par terre autour de ces rapi:s, nous cheminons par des sentiers tortueux, montueux, encombrés de blocs de pierre et de broussailles. Nos canotiers qui portent notre légère barque ont bien de la peine à la préserver d’un choc funeste, et les autres marchent lourdement, courbés sous le poids de leurs fardeaux.
Près d'un de ces portages, j'ai vu pour la première fois une grande forêt incendiée. C'est une des scènes les plus tristes que l’on puisse voir, plus triste que l'aspect d'un cimetière et celui des vieux édifices en ruines, car le cimetière cache dans son sein les cadavres que la mort lui a livrés; son sol, creusé par le fossoyeur, se revêt d'un manteau de gazon, et les édifices de l’homme les plus pompeux n'ont été que des œuvres inanimées. Mais ces bois ont été pleins de vie : une sève abondante circulait dans leurs veines, développait leurs forces, élargissait leurs racines. Les écureuils y sautaient gaiement de branche en branche; les oiseaux y faisaient leurs nids; les gouttes de rosée étincelaient comme des perles sur
dans des grandi les éclairé ses nins qu'ils et ne sait somptueux u durable; 3 flots des chissent la nt.
rocailleux il est plus intées près récemment touchantes
des morts
de confrae un être igélique, à de mériter
ous chemiombrés de qui portent erver d’un , courbés
re fois une lus tristes
cimetière ière cache s; son sol, > gazon, et té que des b vie : une ppait leurs
sautaient hient leurs perles sur
leur feuillage ; les tièdes brises d'été leur donnaient par leur souffle un murmure harmonieux. Soudain une flamme impétueuse, vorace, invincible, les atteint, et en quelques heures elle a tout ravagé. C'en est fait du mouvement, de la vigueur, des frais bourgeons et de l'harmonie de ces beaux arbres! Les troncs calcinés des grands chênes ressemblent à des blocs de charbon de terre; les sapins mutilés apparaissent comme des ombres fantastiques ou des squelettes de géants; le sol est couvert d’un amas de cendre noire et de débris informes. Les animaux ont déserté ce lieu, jadis si fécond, et qui maintenant ne leur offre plus ni un refuge ni un aliment. C’est le deuil de la nature; c'est le silence de l’anéantissement.
Cependant cette rivière des Français, près de laquelle je viens de montrer plusieurs croix funèbres et les sombres débris d'une affreuse catastrophe, ne présente point dans toute son étendue un si triste aspect. Au contraire, c'est sur une grande partie de son cours une des rivières les plus pittoresques et les plus jolies que l’on puisse voir. Quelquefois elle se resserre entre deux murailles de rocs, tapissées de plantes grimpantes couronnées par de grands arbres. D'une de ses rives à l’autre, les branches de res arbres se rejoignent, s'entrelacent, et leurs feuillages, nuancés de tant de teintes diverses par l'automne, forment comme un tissu de fantaisie, comme une teinte de pourpre et d'or, de soie violette et orangée.
Quelquefois la rivière s'élargit et s’arrondit, et rayonne à la face du ciel comme un miroir sans tache. L'un des caractères distinctifs des eaux du Canada est leur limpidité; elles sont si limpides, qu'on peut y voir, comme dans un globe de cristal, les poissons qui se jouent dans leur profondeur, et lorsque dans un canot on glisse à leur surface, il semble qu'on flotte dans un ballon sur les chaînes des montagnes et les réseaux des bois qui s'y reflètent.
Quelquefois encore cette rivière se divise en plusieurs rameaux et s'épanche capricieusement de côté et d'autre, et, dans ses gracieux méandres, enlace une quantité d'iles ou d’ilots. Nulle part il n'existe un réseau de bassins aquatiques comparable à celui du Canada, et nulle part autant d’iles. On
en compte un millier dans un des cercles du lac Ontario; plus de quinze mille dans les terrains arrosés par l'Ottawa et par ses affluents, et plus de vingt mille dans le lac Huron.
Souvent, sur un espace de quelques lieues, on ne voit que des îles de toute sorte de formes : les unes élevant fièrement au-dessus des eaux leur tête pyramidale; d’autres s'inclinant jusqu’au niveau des flots, comme pour recevoir le baiser qu'ils leur donnent en passant; celles-ci hérissées de bois de sapins, de chènes et de noyers ; celles-là nues et plates comme un champ qui attend la main du laboureur; tantôt un roc aride, sauvage ; tantôt un groupe d'arbres solitaires, ou une corbeille de fleurs, ou une grande terre occupée par d'industrieux colons; et partout le fleuve tournoyant lentement, embrassant avec le même amour la plus petite comme la plus grande de ces îles, fuyant au loin, revenant sur ses pas, comme un patriarche qui visite ses domaines, comme Protée comptant ses troupeaux.
Ontario; l'Ottawa ic Huron.
voit que fièrement ’inclinant le baiser e bois de es comme jt un roc , OU une d'indusntement, ïe la plus ses pas, ne Protée
Le £aint-Laurent pendant l’hiver.