‹ Les Etats-Unis et le Canada [microforme]Chapitre 5 sur 28 · RU · texte numérisé non relu

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Une rue de New-York (Broadway).

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a vus, les observations qu'il a faites; on vous interrompt pour vous demander quels étaient ses appointements. Tel peintre s’est distingué à l'exposition et a reçu avec les éloges les plus encourageants une médaille d'or; on ne s’arrête pas aux éloges, on veut savoir le poids de la médaille. Quand on raconte à un Américain que Murray donnait à lord Byron mille six cents guinées pour un chant de Chide- Harold, il ouvre de grands yeux, et s’écrie avec un poétique enthousiasme qu’il voudrait bien avoir composé Childe-Harold. Mais si l'on ajoute qu'un illustre poète occupe une modeste maison et qu’il n’a pour tout bien qu’une rente modique, l'Américain se moque de la gloire du poète el pense qu'il eût mieux fait d'entrer dans le commerce.

Avec de telles idées, vous concevez que la littérature ne prend pas ici un grand essor.

Cependant, quand on entre dans les librairies de New-York, et quand on énumère l’immense quantité de journaux qui se publient en Amérique, on pourrait croire qu’il n'existe pas à la surface du globe un pays plus littéraire. Mais ces libraires ne font que réimprimer en format compact, au prix le plus modique, les élégants in-octavo de l'Angleterre, ou traduire nos feuilletons de romans. Quant aux deux mille quatre cents journaux dont se glorifient les États-Unis comme d'un signe de diffusion de lumière, à moins qu’on ne les ait tenus entre ses mains et parcourus de ses propres yeux, je ne pense pas qu'il soit possible de se faire une idée d’un tel amas de diatribes personnelles, de chroniques grossières, d'anecdotes puériles, d'une telle confusion de notices politiques ou commerciales, entremêlées de dithyrambes en vers, ou de réclames de marchands, et noyées dans un océan d'annonces. Rien de ce que l’on voit en France ne peut vous donner une idée de ces annonces. C’est un inventaire quotidien de toutes les marchandises imaginables, entassées pêle-mêle comme dans une immense arène; c'est le registre de toutes les inventions et de toutes les industries, depuis celle du tavernier jusqu'à celle de l’homme d'affaires.

En résumé, la profession d'homme de lettres, de savant, de privat Gelehrte, comme disent les Allemands, n'existe pas ici, ou n'y existe que dans des conditions d'humilité et de souf-

france. L'unique profession convoitée, honorée, est celle de l'industriel et du négociant. C'est celle qui ouvre le difficile sentier de la fortune, et la fortune est la première, sinon l’unique ambition de l'Américain.

On emploie aux États-Unis, dans la conversation habituelle, dans les livres et les journaux, une expression qui mérite d’être citée comme un trait de mœurs, et que j’essayerai de faire ressortir plus nettement par une comparaison. En France, lorsque nous parlons de la situation matérielle d’un individu, nous disons : Il possède tant de terres ou tant de capitaux. Il possède, c’est-à-dire il est le maître de ce domaine. Il en use comme d’un instrument, selon son bon vouloir. Par cette énonciation, la propriété est placée dans l’ordre secondaire, l'homme la domine. Dans le langage des États-Unis, l'homme, au contraire, tombe non seulement dans un ordre inférieur, il est absorbé et annulé dans le chiffre de ses propriétés. On vous dit : Cet homme vaut un million. Peu importe qu'il soit instruit ou ignorant, beau ou laid, élégant ou vulgaire. Il vaut un million, voilà le fait, et si demain il était frappé par une banqueroute, il ne vaudrait peut-être plus que cinq cent mille francs, et après-demain, peut-être plus rien du tout.

C'est qu’en effet, de même qu’en France, d’après notre organisation décimale, nous n'avons pour. les distances et les pesanteurs qu'une mesure uniforme, il n'existe ici qu’un mode d'appréciation : l'argent. De même qu'en Russie les rangs de la hiérarchie sociale sont assimilés à différents grades militaires, de même chaque position est ici classée suivant une certaine quantité d'argent. Si les Américains, qui se vantent de faire une étude assidue de la Bible, pensent quelquefois à l'échelle divine de Jacob, je suppose que beaucoup d'entre eux doivent se la représenter comme un édifice magique où, au niveau du sol, le génie de l'industrie n'entasse que des schellings, où plus haut résonnent les écus, et plus haut encore les chères pièces en or qu'on appelle des aigles. Succès et défaites, peines et récompenses, tout est tarifé, réglé sur une somme d'argent. Un crime même se paye par une amende.

A propos de crimes, j'ose affirmer qu’en aucune capitale d'Europe, dans aucune whitechapel de Londres ou de Paris, la misère ou la cupidité n’enfante des crimes aussi monstrueux

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que ceux qui se commettent périodiquement aux États-Unis, et dont les journaux de chaque ville, de. chaque bourgade, semblent se complaire à narrer les affreux détails. New-York est le refuge d’une immense quantité d'aventuriers que la police de l’ancien monde a la cruauté de troubler dans leur industrie; c’est le Botany-Bay volontaire du crime et du vagabondage de l'Europe. Comme on entre là sans passeport, comme on peut, en posant le pied sur cette terre de liberté, échanger sans la moindre difficulté un nom mal sonnant contre un nom encore vierge, comme il est très aisé ensuite d’obtenir le titre de citoyen américain et de jouir de tous les privilèges qui y sont attachés, il résulte de cette bienfaisante organisation que tel individu qui ne pourrait sans quelque danger prendre l'air dans les rues d’une de nos capitales, peut ici se montrer tranquillement au grand jour et se livrer en paix à ses chers petits trafics. Nulle part, j'en suis convaincu, il n'existe dans la proportion de la population autant de fripons patentés et de filous de grandes rues qu’à New-York. L'étranger y est à tout instant exposé à se voir très doucement dupé, ou audacieusement volé. En pareil cas, ce qu'il y a de meilleur à faire est de se résigner en silence à son accident, et de s’en souvenir comme d'une bonne leçon. S'il essaye de réclamer, il peut fort bien arriver qu'il ne soit pas entendu. S'il persiste, s’il a le courage de s'aventurer dans la filière judiciaire, on appliquera peut-être à sa blessure un remède qui la lui rendra plus cuisante. Juges et commissaires sont ici élus par le peuple, et ils ont de touchants égards pour ce bon peuple qui leur donne un titre, des appointements. Quant à l'étranger, ces honnêtes gens ne lui doivent rien. Il n'a point voté pour eux aux dernières élections, et il ne votera point aux prochaines élections. L'étranger volé est à leurs yeux une espèce de naufragé sur lequel un citoyen américain prend un droit d'épave. En conscience, est-ce là un si grand mal ? Ce que je dis ici, je pourrais l'appuyer d'une quantité de faits authentiques. Et ce n'est là qu'un des côtés de l’immoralité de New-York. Quel effrayant tableau il pourrait peindre, celui qui a observé de ses propres yeux l'intérieur de ces antres de rapines, où un Môte famélique héberge à leur arrivée les innocents émigrants, celui qui a pénétré dans ces

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quartiers maudits, dans ces Cours des Miracles de la métropole commerciale ! J'en ai entendu citer des traits, raconter des scènes qui font frémir.

Après cette esquisse, comprendrez-vous que New-York soit une ville agréable? Et cependant c'est vrai, non au premier abord, mais dans un séjour de quelque durée. Il y a là tout le caractère d’une très grande ville; puis il y a dans sa romantique situation, dans les magnifiques points de vue qui l’entourent, dans ses ressources infinies, dans ses actives relations avec l'univers entier, je ne sais quel charme d’une forte et étrange saveur qui finit par séduire les plus rebelles et les attacher à cette puissante Carthage. Pour mon compte, j'avoue qu'après l'avoir maudite, j'en suis venu comme tant d'autres à fléchir sous son singulier magnétisme. Après l’avoir quittée pendant un mois, j'y rentrais avec plaisir, j'étais heureux de revoir son Broadway ; et du plus loin que je pouvais l’apercevoir je saluais avec joie ma jolie chambre de l'hôtel Delmonico , le seul bon hôtel du reste que j'aie trouvé aux États-Unis.

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