DE NEW-YORK A ALBANY
A New-York, la dernière chose dont on doive se meltre en peine, c’est le moyen de locomotion, à quelque heure que ce soit, et de quelque côté qu'on désire aller. Le quai de la rivière du Nord est inondé de tourbillons de fumée. Les Israélites n’avaient qu'une colonne de feu pour les guider pas à pas dans le désert; mais ici, si je puis parler de la sorte, il y en a des centaines qui vous mènent dans toutes les directions. Vous en cherchez une pour remonter l’'Hudson, la voilà qui flamboie au-dessus d’un bâtiment colossal sur lequel brille en grosses lettres d'or: The New-Worid (le Nouveau- Monde). On monte à bord avec une nuée de passagers. Ces bateaux américains qui font le trajet d'une rivière, d'un lac, sont de vraies maisons distribuées en trois grandes sections. Au rez-de-chaussée, la salle à manger, l'office; au premier, un salon pour les femmes, un salon pour les hommes; au second, une galerie avec un toit supporté par des colonnettes. Il en est qui ont de plus, au niveau du premier étage, un large balcon circulaire. Il en est dont le toit est fait, non point en verres grossiers comme ceux de nos passages, mais en verres de couleur comme les vitraux de nos cathédrales. Tous sont, du reste, d’une incroyable splendeur. L'amour du luxe est bien certainement un des enfants les plus impérieux de la civilisation, et les Américains, qui, dans leur puritanisme
démocratique, n'oseraient avoir nos belles voitures ni nos domestiques en livrée, se dédommagent de ces privations par l'ameublement de leurs maisons et par celui de leurs bateaux. Ici les plus brillantes soieries de Lyon, les plus riches damas sont employés à décorer le salon. L'or ÿ brille de toutes parts, et des tapis superbes en couvrent la surface. Les chamores à coucher sont disposées avec un soin qui ne laisserait rien à envier à nos plus difficiles fashionables.
Sauf quelques cabines, il n'y a, dans ces steamers républicains, ni premières ni secondes places. Non, tous les passagers sont égaux devant l'office du capitaine, et l'émigrant le plus dénué de ressources, l'ouvrier le plus mal vêtu circulent librement entre ces parois dorées, sur ces tapis, comme le négociant qui dispose de plusieurs millions. Seulement celui que la fortune a bien voulu favoriser de ses dons retrouve le privilège des dollars en s’installant dans la salle à manger, devant une table où brille un de ces jolis petits livres qui contiennent tant de choses en si peu de pages, le mémorandum de Brillat-Savarin, le poème du café anglais, la carte enfin, puisqu'il faut l'appeler par son nom, la carte en anglais et en français, imitée de l’œuvre parisienne, mais modifiée selon les productions et les habitudes locales.
Me voilà parti, et je rends grâces à l'invention de la galerie, où je puis me promener de long en large tout à mon aise, et d'où je puis voir le paysage de chaque côté. Derrière nous, les églises, les maisons en briques des riches quartiers de New-York s'effacent rapidement; mais à notre droite longtemps encore apparaissent les chantiers, les fournaises de ses faubourgs, vraie cité de Vulcain, où sans cesse la fumée du charbon de terre s'échappe en nuages épais des hautes cheminées, où l'acier siffle dans l'eau qui le trempe, où le fer est tordu, effilé, arrondi sous toutes les formes, où des milliers d'ouvriers façonnent à grands coups de marteau les énormes machines qui bientôt subjugueront les vagues des deux océans. A notre gauche, autre tableau mélancolique et doux : les collines de New-Jersey couvertes de bois jaunis, rougis par l'automne. Nulle part je n’avais encore vu tant de teintes diverses dans une même forêt; nulle part ce feuillage des chênes qui a la couleur écarlate du corail, ou des grappes
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de l'arbre de la Judée. Autour de nous passent et repassent sans interruption des chaloupes dont les deux voiles ressemblent aux deux ailes étendues d’un oiseau, des bateaux de transport à trois étages, magasins ambulants remplis de bétail et de denrées agricoles, des navires à trois mâts non moins chargés que les steamers, des barques de pêcheurs, et vers la plage, au bord de cette même rivière, occupée par tant de bâtiments, une locomotive entraîne en mugissant une trentaine de wagons sur un rail-road qui doit faire concurrence à tous les bateaux à vapeur. En France, nous n’avons pas idée d’un tel déploiement de machines. d’une telle abondance de moyens de communication. Mai: nous ne sommes pas voyageurs. Nous aimons la promenade à quelques lieues de distance, la rêveuse flânerie sur les boulevards et le retour au foyer. L'Américain est le peuple le plus nomade qui existe. Plus nomade que le Tartare des steppes, que le Bédouin du désert, s’il a une tente quelque part il est prêt à la quitter à chaque instant. Au premier espoir de lucre lointain qui lui sourit, au moindre souffle de spéculation qui lui arrive du nord ou du sud, il prend sa valise sous son bras, court à un embarcadère, passe d'un bateau dans un chemin de fer, d’un chemin de fer dans une carriole, campe dans une auberge, se remet en route et s’en revient à son comptoir, ayant fait des centaines de lieues pour recommencer le même trajet quelques jours après. A cette nature d’une activité fiévreuse il faut sans cesse un nouvel aliment; à ce joueur intrépide, une nouvelle martingale. Il vient de faire sa fortune dans une entreprise heureuse, vous croyez peut-être qu’il va réaliser ses bénéfices, se retirer dans une paisible habitation, vivre de la vie du bourgeois, planter des arbres, dessiner un parterre, regarder tranquillement, du port où il est abrité, ceux qui aspirent au même repos et qui sont encore livrés aux orages dc la mer. Non pas, non pas. Il ignore ou méprise le voluptueux far niente de l'existence du rentier. Il est en ce monde pour fairs circuler les dollars et des billets de banque, pour rrer perpétuellement sur la montagne de l'industric son rocher de Sisyphe, dût ce roc,
en retombant, l’écraser dans sa chute. Le même million qu'il
aura gagné dans unc saison propice, dans un achat de coton,
dans un voyage aux Indes ou en Chine, il le placera à l'instant même d'un seul coup sur une construction de machines, sur une cargaison de glaces et de glacières pour les nababs de Calcutta. Naguère il était passionné pour les terrains des États du Sud, il jouait sur des portions de sol qu'il n'avait jamais vues, comme jadis les Hollandais sur d?s tulipes qui n'existaient pas; maintenant il a d'ardents transhorts pour la Californie, et déjà il tourne ses regards vers le Canada. Où s'arrêtera-t-il dans sa soif d'entreprises? Dieu sait. Quand l'onde se desséchera dans ses bassins, quand la terre lui fuira sous les pieds; et alors je ne serais pas surpris que, dans ce naufrage de la nature, il ne découvrit un nouvel élément pour aligner des chiffres et forger des métaux.
Dire qu'une telle puissance de facultés commerciales et de telles habitudes constitue ce qu'on appelle une nation aimable, non vraiment, et je ne vous souhaite pas de vivre au milieu d'elle, et je n'imagine pas qu'elle me laisse jamais dans le cœur un des tendres souvenirs des chers peuples de Scandinavie, voire même des Turcs, qui sont de si braves gens. Mais je reviendrai sur les agréments de ces fiers Américains. Pour le moment, j'ai près de moi l'aspect d'une nature qui me détourne de leur contact, et je bénis cette nature. C'est, d'un côté de l'Hudson, une ligne de rocs d'une couleur de granit, taillés à pic comme les remparts d’une citadelle, surmontés d’une masse d’arbustes qui, avec leur feuillage jaune, brillent au soleil comme une couronne d'or. C’est, de l’autre, une colline ondulante, parsemée de riants cottages. Çà et là on distingue au fond d’une anse étroite une cabane en bois où l'on se plaît à rêver un modeste bonheur. Au delà de ce premier détroit, nous entrons dans une double barrière de coteaux élevés qu'on appelle les Highlands. Au-dessus d'un de ces coteaux solitaires et sauvages apparaît la façade de Westpoint, l’école militaire et polytechnique du pays. Comment le gouvernement a-t-il eu l'idée de fixer à quinze lieues de distance de New-York, et dans une pareille situation, le seul établissement national des États-Unis? Si j'étais en Allemagne ou en Suède, je dirais qu'on a été séduit par la poétique pensée de p:. :er les maîtres et les élèves de cette institution en dehors du bruit, du mouvement des affaires, dans
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le silence d'une nature austère ;\ mais comme je connais les bons citadins de New-York, je suppose qu'ils n'ont pas conçu un tel rève, “4 que par la raison seulement que le sol de Westpoint était d'une nature aride, difficile à défi '...er, ils se sont dit qu'ils n'avaient rien de mieux à faire que d'en doter la science.
Après une halte de quelques minutes au pied de l’école et des batteries de Westpoint, on s'arrête successivement devant plusieurs villes dont le rapide accroissement atteste la prospérité de cette partie de l'Amérique. C’est Newbourg, fondé en 1789 par quelques émigrants du Palatinat, qui maintenant a une population de neuf mille cinq cents âmes ; Pougkeepsie, jadis petit hameau indien, qui a maintenant des bâtiments à voiles, des bateaux à vapeur, et douze mille habitants : Catskill, bâti au bord d’une large baie, et la riante petite cité d'Hudson, et une quantité de villages, de hameaux, dont je ne vous dirai pas les noms, de peur que vous ne m'accusiez de copier le Guide du voyageur. |
Il n'y a guère plus de deux cents soixante ans que le pilote anglais Hudson, attaché au service de la compagnie hollandaise, découvrit cette superbe rivière qui porte son nom. De Terre-Neuve il arriva le 3 septembre 1609 sur la côte da New-Jersey, puis de là s’avança jusqu'à l’île où s'élève à présent New-York. Toutes ces plages étaient occupées par des tribus d’Irdiens ignorants, sauvages, hostiles l’une à l’autre, mais qui reçurent avec douceur et confiance les Européens, ne se doutant guère que ceux à qui ils apportaient amicalement leurs fruits et leurs pelleteries les déposséderaient de leurs demeures, les chasseraient de leur terre natale.
« En remontant la rivière, j'entrai, dit l’illustre navigateur, dans une cabane en écorces d'arbres, très habilement construite et occupée par un chef indien. J'y trouvais une quantité de maïs et de fèves, et au dehors il y avait un amas de ces mêmes produits, de quoi charger trois navires. Quand nous eûmes franchi le seuil de cette demeure, on nous apporta des nattes pour nous asseoir, puis des aliments dans des vases en bois artistement travaillés ; puis deux hommes sortirent avec leurs flèches, pour se procurer du gibier, et revinrent un ins-
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frir ce produit de leur chasse, ils égorgèrent un chien, dont ils enlevèrent la peau avec des coquilles. »
Il ya un peu plus d'un demi-siècle que cet homme de génie, ce Robert Fulton dont l'immense découverte ne rencontra d'abord, comme celle de tant d’autres hommes de génie, que des railleurs et des sceptiques, lança son premier bateau à vapeur sur cette grande rivière. Méconnu par Napoléon, qui pourtant comprenait si bien les plus hautes conceptions; rejeté comme un rêveur par les savants, qui ont tant de peine à admettre ce qu'ils n'ont pas eux-mêmes inventé ou mis en pratique, il s’en revint en Amérique, gardant obstinément en son sein la pensée en laquelle il avait foi, la pensée qui devait conquérir le monde entier. Après une année de tentatives inutiles pour se créer un appui dans ses projets, il parvint enfin à y intéresser M. Livingston, qui s’associa à ses travaux. Mais rien ne justifiait encore ses audacieuses prévisions, et il faut voir dans sa correspondance à quelles souffrances son cœur élait livré lorsqu'il se rit à l'œuvre.
« À New-York, dit-il, les urs regardaient mon entreprise avec un froid dédain, d’autres la traitaient de chimère. Mes amis eux-mêmes, tout en écoutant avec une bienveillante patience mes explications, se montraient froids et incrédules. Presque chaque matin, je passais devant le chantier où l'on construisait mon bateau, et je voyais là des groupes d'oisifs qui demandaient ce que c'était que ce bâtiment de nouvelle forme. Tous en parlaient avec mépris, se moquaient de moi en calculant les vaines dépenses que j'allais faire, et s'entretenaient en riant de la folie de Fulton. Pas une fois, en m'arrêtant près de ces cruels discoureurs, je n’entendis une remarque encourageante, une parole qui m’entrât doucement dans le cœur.
« Enfin le jour décisif, le jour de l'épreuve arriva. J’invitai mes amis à monter à bord de mon bâtiment. Plusieurs se rendirent à mon appel; mais il était évident pour moi qu’ils venaient à regret, craignant d'être témoin de mon humilia- . tion. J'avais, de mon côté, des raisons pour douter de mon succès. La machine élait neuve, mal construite, faite en grande partie par des hommes qui n'avaient pas l'intelligence d'un sembläble travail. Le moment étant venu où le bateau
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devait se mettre en mouvement, mes.amis se réunirent sur le pont. Dans leurs regards, je ne voyais qu'un funeste présage, et je regrettais presque d'avoir osé tant et tant espéré. Cependant le signal est donné : le bâtiment se meut, chemine, puis tout à coup s'arrête et reste immobile. Au pénible silence qui naguère régnait sur le pont succèdent des murmures ou d'amères remontrances. « Je l'avais bien prévu, disait l’un, c'est une erreur, — Un rêve, reprenait un autre, et un rève dangereux; je voudrais être hors d'ici. » Je m'approchai d'eux, je leur annonçai que je venais de découvrir la cause de cette halte subite, et je les priai de vouloir bien m'accorder encore une demi-heure ; après quoi, si je ne réussissais pas entièrement dans mon entreprise, je l'abandonnerais à jamais. Je descendis près du machiniste et rajustai une pièce qui était mal posée. Le bateau se remit en marche. Nous quittâmes la rade de New-York, nous franchimes les Ilighlands, uous arrivâämes à Albany!. »
Que dirait le capitaine Hudson si, à cette même place où un Indien lui servait, dans une cabane en écorce, de la chair de chien bouilli, il voyait ‘es splendides hôtels, les riches magasins, les opulentes maisons de New-York? Et que dirait Fulton s’il savait quelle route a fait sa découverte?
Pendant que je m'en vais ainsi causant avec vous, j'oublie cette salle à manger que j'ai déjà notée, celle carte imprimée sur papier vélin, et ces garçons de restaurateurs en vesle ronde, en tablier blanc, comme ceux de Véfour. C'est une des félicités du bateau que mes compagnons de voyage n'ont pas oubliée. Il en est qui, dès le moment de l’embarquement, ont fait là une longue station et qui bientôt y sont retournés. N'est-ce pas Brillat-Savarin qui, dans une de ses pages d'axiomes, a dit : « Ailleurs on mange, à Paris seulement on sait diner. » S'il avait vu ce pays, il aurait dit : Ici on ne mange pas, on dévore. Le mot est à peine assez expressif.
1 En rapportant cet essai de Fulton, nous ne devons pas oublier qu'à un de nos compatriotes, à M. le marquis de Jouffroy, appartient l'honneur d'avoir le premier appliqué la vapeur à la navigation. En 1782, M. de Jouffroy construisit à Lyon un bateau à vapeur de quarante et un mères de longueur sur cinq mètres de large. Ce bateau fut pendant quinze mois en usage sur la Saône. ( Traité des machines à vapeur, par M. Tredgold, p. 54.)
Pour mieux comprendre l'étendue que je désire lui donner, veuillez vous rappeler ce que vous avez lu dans Buflon à l'article Brochet et Requin. Vous aurez peut-être par là une idée de la voracité de l'Américain. Règle générale, voici l’ordre des repas journaliers aux États-Unis : entre sept et huit heures du matin une cloche, un gong, ou quelque autre instrument des plus retentissants, annonce le déjeuner.
Ce déjeuner se compose de quartiers de bœuf rôti, de «/
langues de bœuf d'un seul bloc, de canards, de poulets, le tout accompagné de plats de pommes de terre, de pains de beurre et autres mets légers. Les Américains se précipitent à table comme des animaux affamés. Je ne puis en vérité employer un autre terme de comparaison. Sans s'inquiéter de son voisin, sans se soucier d’une des règles les plus banales de notre politesse curopéenne, chacun tire à soi tout ce qui se trouve à sa portée et entasse sur une ou deux assiettes des pyramides monstrueuses de viande, de beurre, de légumes. Puis le voilà travaillant des mains et des dents, comme si chaque seconde lui était comptée, ne parlant pas, ne soufflant pas, mais suivant d'un œil hagard les plats qui s’éloignent de lui, et les harponnant dès qu'ils reviennent près de lui, pour y puiser une nouvelle provision.
Cette première opération finie, il allume un cigare, s'en va!
au comptoir des spiritueux qu'on appelle le barroom, boit 4°
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d'un trait un verre de whiskey ou de vin de Madère, puis se ke mi
met à ruminer en attendant midi. Midi est bien loin, et il en est beaucoup qui ne peuvent passer ce mortel intervalle de quatre heures sans faire une seconde et troisième descente au cher barroom, après quoi ils ruminent de nouveau. La cloche annonce le luncheon, qui se compose d’une soupe, d’une boîte de sardines, de viandes froides, de beurre et d’une boule de chester. A trois heures, autre coup de tam-tam, le meilleur, le plus désiré; il proclame le dîner, dont les deux repas précédents n'étaient que la modeste préface. Cette fois la table est d'un bout À l'autre couverte de vastes plats où figurent à la fois les rôtis les plus larges, les sauces les plus épicées et les puddings les plus prodigieux. Même appétit qu'au déjeuner, même silence sur chaque chaise. Vous n’entendez que le cli-
quetis des couteaux et des fourchettes, et le broiement des os :
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qui irritent ces mâchoires avides. L'empressement avec lequel | on met fin à ce troisième repas est tel, qu'on ne se donne pas la peine d'essuyer son couteau pour le porter à la salière ou à l'assiette au beurre, et que la serviette est habituellement mise de côté, par l'évidente raison que l'usage de la serviette exige un mouvement qui entraîne une perte de temps. Ces gens se moquent pourtant des Turcs, qui n'emploient dans leurs repas ni cuillers ni fourchettes. Je me souviens de quelques diners que j'ai faits avec des Turcs, et je déclare que c'élaient des modèles de propreté comparés à ceux auxquels j'ai été forcé d'assister dans les hôtels et sur les bateaux américains.
Le diner fini, le reste de la journée est long. Aussi, vers les sept heures, vous entendez sonner pour la quatrième fois la bienheureuse cloche qui invite les habitants du logis à vouloir bien venir boire une tasse de thé ou de café, escortée de quelques tranches de gibier ou de salaison, après quoi on peut encore recommencer à volonté ses visites au barroom.
A voir ces hommes d’affaires courir ainsi à table et engloutir une cargaison de denrées culinaires en moins de temps qu'il n’en faut à un Espagnol pour prendre une légère tasse de chocolat, on pourrait croire que les minutes qu'ils passent dans la salle à manger leur semblent autant de minutes perdues, qu’ils ont hôte de rentrer dans leur comptoir, de reprendre leur registre ou leur carnet. Par malheur, comme, au sortir de là, je les ai constamment presque tous trouvés, le corps penché sur une chaise, les pieds posés au niveau de leur tête sur le dossier d'une autre chaise, kumant nonchalamment la fumée d’un cigare ou mâchant une once de tabac, j'ai dû en conclure que ce n'était point le souci du négoce, mais une voracité sans pareille qui les portait à faire de chaque repas une sorte de steeple-chase au canard rôti et au pudding fumant.
Plusieurs voyageurs que l'on trouve ici fort impertinents, et qui cependant écrivent avec des dispositions bienveillantes, attribuent la froide taciturnité des Américains à la préoccupation des combinaisons commerciales ou des affaires politiques. Je crois que, sans être injuste envers eux, on pourrait très souvent l'attribuer au labeur des facultés digestives, qui,
LU arr.
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b2 LES ÉTATS-UNIS
quatre fois par jour, sont mises à une épreuve difficile, qui fréquemment dans leur fatigue nécessitent l'emploi du sodawater et presque toujours l'acide et hideuse mastication d'un rouleau de tabac.
Le fait est qu'en général l'Américain est beaucoup plus silencieux que le Turc. En outre, il y a entre l'un et l’autre cette différence : le Turc, assis sur une natte, avec sa veste en soie, sa longue barbe, son large turban, a une attitude noblement indolente ou doucement méditative, et une expression de physionomie calme et bonne sur laquelle l'œil de l'étranger se repose avec complaisance; l'Américain, au contraire, est dans son silence sombre et inquiet, sec et dur. Sa figure est pointue, ses mouvements raides et anguleux. Son repos n'est pas l’heureuse placidité de l'homme d'Orient ou de l’Européen du Sud, la jouissance du kief, le plaisir de la siesta ; c'est une sorte de prostration agilée de temps à autre par un mouvement fébrile, et sa marche est une course impétueuse.
Traçons maintenant le portrait physique de l'Américain. Imaginez-vous, s’il vous plaît, une maigre stature avec des poignets osseux, des pieds d’une dimension qui ternirait à jamais le blason d'un gentilhomme, un chapeau renversé sur le derrière de la tête, des cheveux plats, une joue enflée, non point par une fluxion accidentelle, mais du matin au soir par une boule de tabac, des lèvres jaunies par le suc de cette même plante, un habit sir aux pans effilés, une chemise en désordre, des gants de gendarme, un pantalon à l'avenant, et vous aurez, je puis le dire, l'exact portrait d'un Yankee pur sang. Sur cette figure de Yankee, ne cherchez ni cet éclair de la prunelle qui annonce l'essor de la pensée, ni ce sourire qui rayonne comme le reflet d’une âme affectueuse. Non, cette figure est impassible et froide comme un masque ou comme une médaille.
Que de fois, dans mon audace de voyageur, j'ai essayé d'émouvoir ces chiffres ambulants et dévorants qu'on appelle les Américains, d'engager avec eux quelque entretien, d'obtenir de leurs seigneuries financières un de ces renseignements qu'en France et ailleurs un homme du pays donne à l'étranger avec tant d’empressement! J'ai presque constamment été repoussé dans mes tentatives comme un assailiant téméraire par
, qui une forteresse imprenable. Tout à l'heure encore, après avoir soda= étudié les groupes dispersés autour de moi, j’aperçois à l'écart d'un un Yankee qui considérait d'un air assez débonnaire les bords de l'Hudson. Je m'approche de lui et je lui demande poliment, plus trop poliment peut-être, si la ville que l'on voit poindre à autre l'horizon n'est pas Albany. Il sc détourne, me toise en silence veste des pieds à la tête, puis broie entre ses dents comme dans un hoc casse-noisette ces deux monosyllabes : No, sir, et s'en va. ssion Avec un flegme auprès duquel le flegme britannique est une anger joviale vivacité, l'Américain pourtant est curieux comme un , est sauvage des anciens temps, et l'attention que je n'ai pas obre est tenue de lui par le désir d’avoir quelques détails sur les lieux n'est que nous traversions, je l'ai fixée à mon grand désagrément Euro- par les diverses choses que je portais sur moi. L'un d’eux est esta ; venu prendre sans façon ma chaîne de montre, l’a tournée et ar un retournée entre ses doigts sales, puis, satisfait de son examen, Leuse. s'est éloigné sans murmurer un mot. Un autre qui se trouvait icain. assis à côté de moi me dit: You have a pariser hat, et, sans c des plus de cérémonie, il le prend sur ma tête, en fait ployer les ait à ressorts, le montre à un de ses voisins, le contemple avec lui sé sur en dehors et en dedans, puis me le remet dans les mains. Un , non instant après, pour payer mon compte au restaurant, n’ai-je
pas eu le malheur d'ouvrir ma bourse, un bijou de bourse or et cerise? Aussitôt voilà un Américain qui se passionne pour cette bourse, qui tire de sa poche un affreux tricot et me propose un libre échange. Je lui ris au nez. Je cache ma bourse; il me poursuit. Pour mettre un .erme à toutes ces obsessions industrielles, j'ai été renfermer mon chapeau dans son étui, j'ai posé sur ma tête la vulgaire casquette, j'ai enfermé ma chaîne de montre dans mon gousset, boutonné mon gilet sur mon épingle, et, grâce à ces précautions, j'ai pu me promener et m’asseoir sans être exposé à une stupide importunité. Voilà le récit fidèle d’une de mes impressions de voyage en
ir par cette se en nant, ankee éclair burire | cette omme
SSAVÉ | ppelle Amérique. Maintenant les Américains ont le droit de me dire: 4 d'ob- Nous ne sommes pas polis, c'est vrai; nous ne cherchons à 4 nents être ni affables ni prévenants, il faut en convenir, et l'étranger ARE À anger qui vient parmi nous doit être fort choqué de notre froideur. } é re- Mais nous dédaignons comme des frivolités les habitudes élé- | |
e par anics de la société européenne, et nous avons une audace
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d'entreprises et une rapidité d'action qui doivent étonner l’Europe. Ainsi, à ne prendre pour point d'observation que le lieu même où nous sommes, nous avons en quarante ans couvert. de bateaux à vapeur et de bâtiments de toute sorte celte rivière déserte de l'Hudson, défriché, peuplé ses rives, transformé en villes florissantes ses hameaux, creusé des ports et des canaux, aligné des chemins de fer, répandu sur cet espace la vie, le mouvement, la prospérité commerciale.
Je reconnais la justesse d'un tel raisonnement, et je courbe la tête devant cette puissance du génie humain appliqué aux merveilles de l'industrie. Mais, d braves Yankees, l'Évangile l’a dit: L'homme ne vit pas seulem=2: de pain, le cœur et l'esprit ont d’autres besoins. A moins que notre esprit ne s’absorbe dans les mouvements d'une machine à haute pression et que notre cœur ne se change en un bank-note, il nous restera toujours des pensées d'art et de poésie, des jouissances de vie sociale et d’affections expansives que les efforts de votre courage et les sucees de votre labeur ne peuvent remplacer. ous à 1L8T-
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