D'ALBANY A MONTRÉAL
J'ai voulu voir Albany, capitale de l'État de New-York, magnifique ville, disc: ‘ru Américains, qui n’emploient que le superlatif de la lou. : . : ès qu’il s’agit de leur pays. Je n'ai vu que des magasins si ues boutiques encombrés de marchandises en désordre, des édifices publics construits en marbre, il est vrai, mais que nos moins illustres architectes ne voudraient pas avouer.
Comme je n'avais point de balles de coton des États du Sud à vendre, point de bois de Canada à placer, je me suis senti saisi d’un ennui glacial après avoir erré dans ces rues dont l'alignement augmente encore la monotonie, après avoir contemplé le ventre en briques des storehouses et les arbres grelottants des squares. Je suis parti par le chemin de fer de Troy. Ah! voilà un chemin de fer égalitaire, un chemin de fer commode. Tout le monde y entre pêle-mêle, sans passer par un comptoir, sans se soucier de cette horrible difiérence d’une première à une seconde place. Les voyageurs sont assis sur deux bancs dans une longue et étroite avenue qui a la forme d'un omnibus. Il se peut que votre bonne fortune vous amène là, à droite et à gauche, des voisins qui se lavent quelquefois les mains et qui ne crachent que toutes les deux minutes; mais il se peut aussi que vous vous trouviez flanqué de quelques compagnons qui n’ont pas fait leur tour de France en belles
blouses artistiques. C'est ce qui m'est arrivé. Je vous fais grâce des détails, et j'avoue qu'il me serait à moi-même fort peu agréable de les remémorer. Je dirai seulement que, quoique plusieurs de mes voisins fussent assez bien vêtus, ils ignoraient complètement l'usage du mouchoir de poche. Pendant ce trajet, qui n’est pas long, mais qui m'a paru interminable, je pensais que je voudre:: bien voir un de nos apôtres de l’égalité humaine installé à la place que j'occupais, et jouissant de ce pur parfum de république. Je crois qu'il deviendrait plus aristocrate que les aristocrates contre lesquels il a si valeureusement guerroyé par la plume et par la parole.
Nous voici à Troy, et, pour comble de malheur, j'y entre la veille d’un dimanche. Je sais ce qu'est ce saint jour dans les villes des États-Unis. Je voudrais fuir; mais l’auguste liberté américaine ne permet pas de tels caprices : il faut, bon gré, mal gré, qu'on subisse la loi puritaine. Vous avez lu des livres - sur l'Amérique, vous y avez trouvé de terribles descriptions du dimanche; faut-il essayer d'en faire une nouvelle? Eh bien! imaginez un jour de pluie avec le proverbe qui l'accompagne : « Ennuyeux comme la pluie. » Joignez à cela les mille petites misères de la vie humaine tombant à la fois sur vous comme la grêle : une cheminée qui fume, un vent coulis qui pénètre jusque sous votre chancelière, un orgue de Barbarie enroué sous vos fenêtres, un bois humide qui pleure sur vos chenets, un écritoire que vous renversez sur un album, un domestique qui d’un coup de plumeau casse un de vos verres de Venise, un importun des plus redoutés, des plus tenaces , qui traverse votre antichambre au moment même où vous alliez sonner pour faire fermer votre porte, un ami qui se présente inutilement quand cette même porte est close, une lettre que vous attendez impatiemment et qui n'arrive pas, une autre que votre concierge se hâte de vous envoyer et qui vous oblige à abandonner un de vos plus agréables projets. Imaginez tout ce qui peut, par un picolement continu, irriter votre esprit, agacer vos nerfs, tout ce qui fatiguerait la résignalion la plus robuste, vous aurez à peine une idée de la longueur, du deuil d’un dimanche américain. Pas un mouvement dans les rues. De loin en loin seulement quelques étrangers intrépides, quelque citadin forcé de sorlir, et qui rase les murailles comme une
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ombre craintive. On dirait d'une ville dévastée par la peste, ou plongée par queique sortilège dans le sommeil des Sept dormants.
A l'intérieur des maisons, même silrnce et même immobilité. Le piano est fermé, la musique interdite. Il est bon, il est louable d'aller au temple s'associer au chant des psaumes; mais, l'office fini, personne n'oserait, sans causer un grand scandale, entonner chez sai un hymne religieux. Étrange despotisme du peuple qui se proclame le peupie le plus libre du monde! Étrange déviation des enseignements de la Bible, où il prétend puiser sa règle de conduite! La Bible nous montre à tout instant les Israélites, les prophètes, les rois élevant leur voix vers Dieu, soit pour chanter ses bi” 1faits, soit pour implorer sa miséricorde. Eile ne dit pas qu'à tel moment seulement on célébrera sa grandeur, et que le reste du temps il sera défendu de toucher à la cymbale et au psaltérion. Les catholiques n'ont point ainsi faussé le dogme divin; à toute heure leurs églises sont ouvertes; à toute heure ils peuvent s’y jeter à genoux daus l’effusion de leur joie ou dans l’étreinte de leur douleur. Les protestants ont jugé plus sage d'ouvrir leurs temples une fois dans la semaine, et d'empioyer les autres jours à leurs affaires.
Vous croyez peut-être qu’en se condamnant à ce mutisme général, à cetle inaction, à cette pénitence du dimanche, ils ont voulu, comme les tètes rondes du xvu° siècle, comme les puritains de Cromwell, se livrer sans troubles à leurs méditations, s’absorber dans l'étude des livres saints; détrompezvous. Il est des familles, en effet, qui suivent cette pratique, qui font de pieuses lectures, accompagnées d’austères commentaires. Mais celui-là se tromperait grandement qui ne verrait dans la loi du dimanche que l'impérieuse expression d'un sentiment religieux. C’est un calcul matériel qui l'a dictée ; c'est l'hypocrisie qui la soutient. Plusieurs Américains me l’ont eux-mêmes avoué. « Nous sommes, me disaient-ils, si occupés pendant six jours, qu'il en faut un pour nous reposer, et nous ne nous reposerions pas convenablement si en fermant notre comptoir, notre atelier, nous voyions fonctionner celui ds notre voisin. Pour ne pas être inquiétés par l'aspect d’une concurrence en action, nous ohligeons chacun
à suspendre pendant vingt-quatre heures ses travaux. Qu'il soit juif ou mahométan, déiste ou athée, n'importe. ‘ à question n’est pas là. Elle repose essentiellement sur le désir que nous avons de ne pas travailler pendant un jour, avec la consolante pensée qu'aucun de nos rivaux en industrie ne travaille et ne nous enlève par là une partie des bénéfices que nous aurions pu faire. »
A l'hôtel de Troy, il y avait une cinquantaine d'individus qui se promenaient d'une salle à l’autre, s’étendaient de loute leur longueur sur deux chaises, mâchaient du tabac, fumaient, crachaient. Pas un ne tenait un livre et ne songeait à cette nourriture de l'âme. Un propagandiste, un membre de quelque société biblique est venu déposer gratuitement sur le comptoir je ne sais combien d'exemplaires d’une brochure qui recommandait, au nom des prophètes et des apôtres, l'étude de l'Écriture sainte. Les uns ne l'ont pas même regardée; d’autres l'ont prise, et, après en avoir parcouru quelques lignes, l'ont remise à sa place.
A table, j'ai pourtant été un instant édifié de la mortification des Américains. Ils ne buvaient que de l’eau. J'ai demandé du vin; le domestique m’a répondu qu'on n’en donnait pas. Je me suis dit que j'étais sans doute au sein d’une société prêchée par le révérend Mathews, convertie à la tempérance, et j'ai puisé comme les autres à la cruche d'eau, qui, du reste, est toujours en Amérique servie à la glace et excellente.
Après le diner, pendant que j'en étais encore dans mon innocence à réfléchir aux bienfaits des prédications du révérend Mathews, ct à l'heureuse influence que sa doctrine doit exercer sur la moralité des classes ouvrières, j'ai vu mes sobres Américains se glisser l’un après l’autre dans l'enceinte du barroom et boire d’un trait plusieurs couples de verres de whiskey, de gin et de vin de Porto. Si ce n’est pas là une coutume de sauvage ou un acte d’hypocrisie, quel nom faut-il lui donner?
Pour être juste, je dois reconnaître qu’à la suite de ces copieuses libations, les mêmes Américains ont repris en silence leur position horizontale sur leurs chaises,
4 L'auteur blâme avec raison !e pharisaïsme où sont tombés les protestants d'Amérique; mais si l'on fait retour sur la France, on ne saurait trop s’afiliger d’y voir le jour du Seignenr publiquement méprisé.
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Le lendemain, je m'éveille à un rayon de soleil d'automne qui éclaire les flots de l’Hudson et les collines de Troy. Un chemin de fer conduit d'ici en trois heures les voyageurs à Whitehall. L'essai que j'en ai fait m'épouvante, et je vais m'em'arquer sur le canal qui rejoint l'Hudson au lac Camplain, dans une barque pontée qui chemine lentemeri comme les treckuits de la flegmatique Hollande. Il ne :ne donnera point les joyeuses émotions du bateau de Mearx; mais il me fera voir pas à pas un beau pays.
Cette barque est pleine de marchandises et pleine de passagers. Je ne sais quel moyen de iocoraotion on pourrait inventer aux États-Unis qui n'attirât pas des voyageurs, tant l'Américain est possédé du besoin d’aller et de venir. Dans la cabine, pas de place; sur le poni je finis par trouver un rouleau de cordages où je m'installe avec un livre. L’air est doux, le ciel pur, la nature riante, le livre que j'ai choisi m'intéresse, et personne ne semble vouloir m'importuner : en voilà plus qu'il n’en faut pour me mettre dans une heureuse disposition d'esprit.
De chaque côté du canal s'étendent des plaines ondulantes parsemées d'arbres, de hameaux, de maisons en bois, les unes élégamment construites, couvertes d'une couche de peinture, comme celles des villes de Suède et de Norwège ; les autres plus simples, loghouses des colons primitifs. A droite, à quelques centaines de pas de nous, coule la Mohawk, rapide et impétueuse, luttant en mugissant contre des rochers qui interrompent le cours de ses flots, et çà et là enlaçant, comme notre gracieuse Saône, des massifs d’arbres, des îles qui, en été, avec leurs couronnes de chènes et leur vert gazon, doivent être charmantes. Un peu plus loin, cette rivière nous apparaît tombant en cascades du haut d’un rempart de rocs, puis se déroulant au large en une nappe azurée comme le ciel, transparente comme le cristal.
Nous faisons des haltes fréquentes aux cabanes des éclusiers, sur la porte desquelles on lit en grosses lettres : Groceries (épiceries). Ces magasins d’épiceries se composent de quelques pains de suif, de quelques livres de sucre et de café. Mais sur leur comptoir brillent des bouteilles en verre qui ont un grand attrait pour mes compagnons de voyage, et pour notre capi-
taine, long et maigre Américain, aussi morose, mais beaucoup plus indolent que ses compatriotes. Parfois ses stations en face des précieux flacons sont si longues, que je me demande si, avant de se remettre en route, il n'a pas envie d'épuiser les trésors bachiques de la taverne. Cependant il finit par s’arracher aux prestiges du gin, s'essuie les lèvres avec sa manche, donne un coup de fouet aux chevaux pour leur faire expier sa paresse et saute sur le pont.
A tout instant le paysage varie. Tantôt ce sont des terres basses où les troupeaux achèvent de brouter l'herbe flétrie par l'automne; tantôt des élévations de terrain d'où la Mohawk se précipite en écumant et se trouve, quoi qu’elle fasse, emprisonnée par l'industrie américaine, qui l’emploie, la belie rivière, comme une esclave vaincue, à tourner des roues de scieries et des moulins ; tantôt des rangées de collines étagées en amphithéâtre, sillonnées par la charrue, coupées par des jardins; et en face de nous, les lignes vaporeuses, les cimes dentelées des Green Mountains, autrement dit des montagnes de l'État du Vermont, qui s'étendent du côté du Canada, et dont quelques-unes s'élèvent jusqu'à quatre mille pieds de hauteur.
Souvent ce pays me rappelle l'aspect des coteaux de Franche- Comté, avec leurs habitations solitaires, leurs prés-bois et leurs pâturages. Seulement je n'y vois pas s’élancer dans l’air nos majestueuses cimes de sapins ; je n'y vois pas briller, au haut des forêts sombres, la croix de l’église catholique, et je n’y entends pas retentir la plaintive et harmonieuse clochette des troupeau». Un grand silence règne dans ces campagnes, un silence qui n’est interrompu que de loin en loin par un marteau de forge, par la roue d'une mécanique. Du reste, pas un bruit et pas un ,,azouillement d'oiseau. On m'a ai qu'il y avait moins d'oiseaux sédentaires aux États-Unis qu'ailleurs, et je le crois sans peine. Ces chers petits chantres du bon Dieu ne doivent pas pouvoir supporter le râlement des locomotives qui éclate au milieu de leurs concerts, le tourbillon de fumée :< machines à vapeur qui souille la pureté de leur Atres e, Ils s'en vont loin de cette terre industrielle, ils éû. . ses régions où ils peuvent construire leur nid en paix.
Avec mon livre, ma contemplation de la nature, ce baume salutaire des cœurs, j'ai passé une agréable journée sur le canal de Whitehall, oubliant que je devais aussi ÿ passer la nuit. Vers le soir, le ciel s’est chargé de nuages, la pluie est tombée. Il a fallu rentrer dans la cabine, une cabine de trente pieds de long sur dix de large, occupée par une quarantaine de passagers qui devaient y trouver leur lit. Comment établir quarante lits dans un tel espace? Voilà un de ces problèmes qui embarrasscraient plus d’un mathématicien. En Amérique il a été bien vite résolu; vous allez voir de quelle façon. Sur les parois intérieures de la barque sont des planchettes qui, pendant le jour, restant collées à plat, semblent faire partie de la boiserie. La nuit on les relève, et au moyen de quelques bouts de cordes et de quelques crochets, on les superpose l'une sur l’autre en deux ou trois étages selon les nécessités du moment. Sur les planchettes, un domestique étend une couverture, pose un sachet qui représente un oreiller, et tout est prêt. Je n’en croyais pas mes yeux en regardant successivement sortir des flancs du bateau toutes ces couchettes. Il me semblait voir le tentateur de l’infortuné Pierre Schlemihl tirant de sa poche un télescope, une tente pour une douzaine de personnes, et un carrosse à quatre chevaux. Les lits ainsi disposés, chacun choisit le sien. À ce moment décisif, je tombai dans une grande perplexité. Si j'avais pu rester assis près de la table avec une lumière et un livre, c'est ce qui m'aurait le mieux convenu; mais lus tables, les chaises, les bancs, tout avait élé enlevé pour faire place aux couchettes. Force était donc de me décider, et je me demandai quel rang j'adopterais. Le rez-de-chaussée, malgré ses avantages incontestables sous plusieurs rapports, était exposé à un certain nombre de désagréments que je ne me sentais pas le courage d'affronter. Le second étage, plus aéré et plus indépendant, me paraissait perché bien haut. A la suite de ces graves observations, je finis par me glisser dans l'étui du premier étage, comme un lapin dans son terrier. Et Y’abord je m'applaudis de ma sagesse. Celui qui se trouvait sur la même ligne que moi me donna bien un instant qelque inquiétude. Il avait les jambes tournées de mon côté, et comme sa couchelte n'était probabiement pas mesurée à sa taille, il essaya de faire une invasion
sur mon domaine. Par malheur pour lui, il s'était complètement déshabillé; moi, j'avais, au contraire, gardé mes vètements, et lorsque ses pieds nus rencontrèrent les clous de mes bottes, il jugea que la pertie n'était pas égale et se retira comme une limace dans sa coquille.
J'allais donc jouir en paix du résultat de mes prudentes combinaisons, quand soudain voilà un homme énorme, un colosse, qui, ne trouvant plus d'autre couchette, se mit à escalader celle qui pendait sur ma tête. Jugez de ma terreur. Un tel corps était en état de briser sous son poids les ressorts les plus solides. Je le vis deux fois prendre son élan du haut d'un escabeau, deux fois échouer dans sa tentative. J'allais le prier de ne pas recommercer son essai et de prendre mon lit, quand il parvint à se hisser sur sa planchetle. Crochets et supports, tout craqua sous lui. Je pensai que je n'avais qu’à déguerpir au plus vive, si je ne voulais pas être écrasé sous une avalanche de chair et d'os. Cependant les lits aériens étaient plus forts qu’ils ne semblaient. Je restai dans le mien, il resta dans le sien. Mais au moindre mouvement qu'il faisait je me préparais à sauter à ‘erre; car j'avais sur moi une épée de Damoclès d'une nouvelle espèce, peu aiguë, il est vrai, mais effrayante par sa pesanteur.
Le matin de bonne heure, notre bateau, qui, pour surcroît d'agrément, s'est heurté pendant la nuit à toutes les pierres des écluses, arrive enfin au terme de ses combats, de ses fatigues, sur le quai de Whitehall, à une trentaine de lieues des frontières des États-Unis.
Whitehall n’a que des rues fort désagréables à traverser par un temps de pluie, car il ne s’y trouve pas le moindre brin de pavé. Ses maisons sont en grande partie d’une construction peu recherchée et peu coûteuse. Des planches clouées sur des poutres, une porte par-ci, cinq ou six fenêtres par-là, une couche de vernis sur la façade, et l'édifice est fait. Comme dans le nord de l’Europe, la truelle du maçon n’est guère employée ici qu’aux fondations; le charpentier et le menuisier se chargent du reste. Maïs la situation de cette petite ville est très pittoresque. Une partie de ses maisons sont alignées le long du canal et du lac; d’autres sont dispersées dans la plaine; d’autres ont grimpé, comme des écoliers alertes, sur la crête
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d'une colline escarpée, se sont posées sur des bancs de rocs, au pied d’un rideau de sapins, et de là semblent narguer leurs timides voisines accroupies dans le vallon.
Un de ces énormes bateaux à vapeur qu'on ne voit qu'en Amérique part d'ici chaque jour pour traverser le lac qui porte le nom de Champlain, le nom de ce noble marin de France qui fut, on peut le dire, le créateur de notre colonie au Canada, dont la vie ne fut qu'une longue suite de voyages d'une des plages à l'autre de l'Océan, d'explorations hardies sur un sol inconnu, de luttes incessantes contre les tribus sauvages et contre les cabales jalouses, les agitations politiques de la France.
Ce lac, qui, presque à l’ext'émité des États-Unis, rappelle au voy\geur une de nos mémorables pages d'histoire, a quarante et quelques lieues de longueur. Ce n'est pourtant pas un des plus grands lacs d'Amérique. Mais par le chemin de fer de Troy, par le canal Érié, il se joint d'un côté à l'Hudson, qui conduit à New-York; de l’autre, aux voies de communication de l'Ontario, du Niagara, du lac Supérieur, Par le chemin de fer de Saint-Jean, il se rattache au Saint-Laurent, à Montréal, à Québec, au Labrador.
Près de Whitehall, il est tortueux, étroit, si étroit, que de sa proue à sa poupe notre bateau en couvre toute la largeur, et que c’est un spectacle saisissant de voir le gigantesque bâtiment s’aventurer sur ce filet d’eau, tourner dans ces contours anguleux, serpenter avec ces méandres, en face de deux ou trois bateaux dont la coque échouée atteste les dangers de ce passage, comme les carcasses des chameaux qu'on trouve dans les sables d'Égypte attestent les longueurs et les fatigues de la traversée du désert.
Ses bords sont en cet endroit hérissés de forêts sombres au milieu desquelles apparaît çà et là une cabane de bûcheron qui, le pied sur un tronc d'arbre et la hache à ia main, regarde en paix la périlleuse manœuvre des marins.
Un peu plus loin, le Champlain s'élargit, et de ses flots baigne la rive des deux plaines, dont l’une offre aux regards une vaste surface parsemée d'arbres ou d’arbustes, dont l'autre aboutit à une échelle d’ondulations de terrain, de coteaux et de montagnes imposantes. On s'arrête à droite et à gauche,
tantôt devant un embarcar ère qui touche à un hameau, lantôt devant une industrieuse r surgade.
Sur une langue de ! ‘re enlacée par le confluent du lac et de la rivière de Winooski s'élève Burlington, dans une position charmante, en vue des eaux, des bois, des cimes les plus escarpées des Green Mountains, et les sommités de la chaine d'Addrondaski, qui ont une hauteur de six mille pieds.
A vingt-cinq milles de distance est Plattsburg, dont les maisons s'étendent sur les deux côtés du Saranac, à l'embouchure de cette rivière dans le Champlain. Ici vous avez des chances pour que l'Américain qui aura passé des heures entières sans se soucier de vous, qui n'aura reçu vos prévenances que comme un dogue de mauvaise humeur, pare tout à coup sa métallique figure d’un sourire jovial, et s'approche de vous d'un air complaisant. Car il aspire à vous raconter la victoire que les Américains remportèrent en 1814, près de cette ville, sur les troupes anglaises commandées par le commodore Macdenough, et il vous la raconte avec tant de détails et une telle emphase, que vous en venez à souhaiter qu'il rentre dans son mutisme habituel.
Les Américains ont, comme les Russes, un orgueil national qui va au delà de toute expression. Ils ne peuvent, comme le peuple russe, parler de leurs vieilles traditions; ils n'ont pas comme lui des monuments anciens d'un caractère vénérable, et des monuments nouveaux d'un aspect grandiose. Ils n'ont pas, comme les soldats de Souwaroff, d'Alexandre, conquis une réputation de bravoure sur les principaux champs de bataille de l'Europe. Ils n'ont pas non plus cette littérature si naïve dans ses chants populaires, si originale dans les compositions de Pouchkin et de Gogol. Mais peu leur importe ce qui existe en d'autres contrées. Ils ont le bonheur de croire que les autres nations leur sont fort inférieures, et tout ce que l'usage perpétuel des chiffres leur a laissé d'imagination est agréablement employé à élever l'aérien édifice de leur gloire. Pour eux le moindre succès est un événement dont le monde entier doit être occupé. Üne bataille où ils ont pris un drapeau et tué une trentaine d'hommes est un autre Marengo. Le nom de leur général Scot“doit être transmis à la postérité avec le même éclat que celui des Alexandre, des César, et chacun de
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leurs soldats qui a pris part à la guerre du Mexique est un petit Napoléon. Quand ils se mettent à parler de leur pays et de ses progrès, la langue usuelle est trop faible pour leur enthousiasme. Ils sont obligés de chercher des épithètes extraordinaires, des termes que le savant Johnson n'a jamais admis dans son dictionnaire. Ils me rappellent ce cicerone italien qui, montrant à un étranger un tableau de l'Albane, lui dit : Ahl signor, queslo à un maestro, e un grande pittore, e un Pillorissimo.
J'ai donc entendu de point en point le récit de la bataille de Plattsburg; après quoi mon officieux Américain, satisfait probablement de mon attention, s'est incliné, chose rarel Je crois même, chose plus rare encore, qu'il a fait mine de porter la main à son chapeau. Puis, comme il n'avait plus d'autre épopée homérique à me narrer pour le moment, il s'est retiré, me laissant en face des rives du Champlain, livré à mes réflexions.
Ces rives me présentaient de plus en plus un aspect mélancolique. La nuit les enveloppait d'un voile obscur. La lune, poursuivie par les nuages, lançait de temps à autre sur les flots un rayon qui éclairait l'espace d’une sorte de lueur fantastique, puis les laissait en s'éteignant dans une ombre plus profonde. Ce ciel brumeux, cette terre qui de chaque côté de nous se déroulait comme une double ceinture de fer, ce grand silence au milieu duquel on n'entendait que le sourd clapotement des flots et le mouvement du balancier de la machine à vapeur, monotone, régulier comme celui d’une pendule, tout en moi éveillait une de ces graves, pesantes émotions, où le cœur, saisi d'une tristesse indicible, d'une espèce de frisson, cherche dans sa pénible étreinte un rêve d'espoir, une pensée religieuse qui le rassure, et se réjouit de la trouver.
... . Je me suis parfois retiré dans mon s{ate-room, songeant à mon aimable poète Tieck. Le matin, je me suis réveillé sur les frontières du Canada, près de l'ile aux Noix, occupée, fortifiée par les Anglais, qui de là, au moyen de leurs canon:, arrêteraient à droite et à gauche toute tentative d’invasion ennemie sur le lac. A quatre lieues plus loin est le village de Saint-Jean, garni aussi de casernes. Un chemin de fer me conduit de là en quarante minutes à fa prairie.
Fey É
Ici nouveau transbordement de bagages et de voyageurs. Nouveau bateau à vapeur. Cette fois nous sommes sur le Saint-Laurent. Je touche à la terre qui jadis était inscrite sur nos cartes, dans notre histoire, sous le nom de Nouvelle- France, qui, en cessant de nous appartenir, n’a pas cessé de nous aimer. J'entends parler français autour de moi, j'entends prononcer des noms qui transportent ma pensée à deux siècles de distance. Au delà d'une magnifique rade, je vois se dresser des mâts de navires, des tours, des clochers, des cimes d'édifices. C’est la ville construite en ces lointaines régions par la main de nos pères. C’est Montréal.
geurs.
sur le te sur ivellesé de atends siècles resser d'édipar la