MONTRÉAL
Dieu soit loué! je suis rentré en France. Je rencontre, il est vrai, des soldats en habit rouge que nous n'aimerions pas à voir défiler sous nos fenêtres. Devant le palais du gouverneur flotte un drapeau qui n'est point le nôtre, et à l'entrée d’une place s'élève une statue que nous n'aurions nulle envie d'ériger parmi nous, la statue de Nelson. Et, jetant les yeux sur une carte, je remarque aussi, entre la situation de cette contrée ct celle que j'ai quittée tant de fois pour y retourner toujours avec tant de joie, une différence de latitude et de longitude qui me fait faire bien des réflexions.
Mais je suis pourtant. sur la terre de France, c'est certain; sur celte terre du Canada découverte par Cartier, colonisée par Champlain, convertie par nos missionnaires, régie pendant plus de cent ans par des gouverneurs français, et conquise par les Anglais après une longue luite où chacun de nos soldats fit vaillamment son devoir, où notre armée, si forte par son courage, fut écrasée par le nombre de ses adversaires.
Un peu plus ‘d'un siècle s'est écoulé depuis le fatal événement qui nous enleva ce beau et riche pays, rejoint par les grands lacs à une avtre de nos possessions, rux rives du Mississipi découvertes par le P. Marquette.
Dans ce long espace d’un siècle, l'Angleterre a envoyé ici ses gouverneurs et ses bataillons; elle y a introduit une partie de ses lois ei de ses règlements administratifs. Elle a agi sur
cette région par tous les moyens qu’elle a en sa puissance, par son industrie et son commerce, par le courant d’émigrants britanniques, irlandais, qu'elle a cherché à porter de ce côté; elle n’a pu parvenir à dénationaliser la petite population française qui se trouvait dans le Canada à l’époque de la conquête.
Autour de moi je n’entends parler que français. Le domestique de l'hôtel où je loge, la pauvre femme qui vend des: fruits au coin de la rue, le cocher de fiacre qui m'invite à monter dans sa voiture, l'avocat, le médecin, le rentier, le marchand, tout le monde parle français, et tout ici me rappelle par un fait, par une date, par un monument public, quelque pieux souvenir de la France. La grande rue qui s'étend d’un bout à l’autre de la cité s'appelle la rue Notre- Dame; à droite et à gauche est la rue Saint-Jacques, la rue Saint-Paul, coupées par les rues Saint-Laurent, Saint-François-Xavier. Les Anglais n'ont encore baptisé que deux rues; tout le reste vient de la France.
Représentez-vous une de ces plantes dont un coup de vent emporte le germe sur une plage lointaine où il prend racine, où il se développe, où il produit des rejetons qui s'élèvent au milieu d’un amas de plantes étrangères. C'est l’image de cette population française, si petite d'abord, mais si ferme, qui a grandi entre les tribus indiennes, qui les a peu à peu surmontées, qui maintenant conserve, comme le vase aromatique dont parlaient les anciens, le parfum de son origine, le feu sacré du foyer natal sous l'empire du léopard britannique, sous les brumes du régime anglais.
Lorsque cette vaste contrée fut découverte, on lui donna le nom de Nouvelle-France. On pourrait maintenant l'appeler la Vicille-France; car elle a gardé mieux que nous ne l'avons fait sur les rives de la Seine, à travers toutes nos commotions politiques, le culte, les mœurs, les traditions d'une autre époque.
Au fond des mers du Nord, il existe une île peu fré quentée et peu connue, où quelques centaines de Norwégiens se retirèrent, il y a environ huit siècles, pour échapper au despotisme d’un conquérant. Cette île est devenue le sanctuaire de la langue primitive et des sagas historiques de la péninsule scandinave. Les Islandais, séparés du reste du monde, parlent
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encore le même idiome et s'entretiennent des mêmes expéditions aventureuses. Ce que je remarque dans le Canada me fait souvenir de ce qui me frappait si vivement autrefois sous le toit des pêcheurs de Reikiavik, dans les cabanes de Skalholt, avec cette différence que les Islandais ont dû, par le fait de leur isolement, maintenir sans effort tout ce qu’ils portaient au fond de leur cœur dans leurs migrations, et que les Canadiens ont maintenu le même trésor patrimonial dans leurs relations de commerce avec l'Amérique, dans leur contact perpétuel avec l'Angleterre.
Ici le demi-million d'enfants de la France, qui se nomment les habitants, a pour la religion catholique, pour les prêtres, le même respect qu'au temps de Louis XIII. Dans chaque village, le curé exerce sur ses paroissiens une autorité incon-. testée. Il est le guide des familles, le confident des douleurs secrètes, l'arbitre des dissensions domestiques. Quand on le voit passer, il n’est personne qui ne le salue avec respect, et l'on s’honore de s’entretenir avec lui. Aux jours de fête l’église est pleine de fidèles, hommes et femmes, qui assistent dévotement à l'office et n'entendent point, à leur retour au logis, une raillerie philosophique sur le chant du chœur ou ia longueur du prône. En faisant de côté et d’autre quelques excursions avec des membres du barreau et des membres du parlement, je les ai vus, comme nos bonnes gens de Franche- Comté, ôter leur chapeau devant chaque humble croix qui s'élevait au bord du chemin.
Ici l'on a gardé, dans l'usage de notre langue, cette élégance, cette sorte d’atticisme du grand siècle. Le peuple luimême la parle assez correctement et n’a point de patois.
Ici l’on se complaît à narrer les expéditions de nos anciens marins, les courageux voyages de nos missionnaires, la vaillante odyssée dc Champlain, les brillants combats qui ont illustré çà et là les rives du Saint-Laurent. C’est la légende vénérée de cet essaim chevaleresque qui traversa l'Océan avec la croix: et l'épée ; c'est le poème de ces pieux Énées.
Chaque famille a, en outre, sa petite chronique particulière, qu’elle garde précieusement dans ses archives et dans sa mémoire. Chacune de ces familles remonte à la France par une ligne plus ou moins directe, et s’arrêle au nord ou au sud
sur une ville, sur un hameau que les enfants apprennent à connaître dès leur bas âge. Celle-ci est venue de la Normandie, celle-là de la Vendée, cette autre des montagnes du. Jura. Chacune d'elles vante par tradition les qualités de la province d'où elle est issue, et il s'établit quelquefois entre les descendants de ces diverses provinces de glorieuses discussions d’amour-propre national, après quoi tous se réunissent amicalement sous le titre générique d’habilants, dans | leur communauté d'origine française. J
Je suis entré dans la demeure d'un de ces aimables Canadiens au moment où il venait de recevoir une lettre qui lui rajeurissait le cœur. Cet homme, qui s’est acquis, par la dignité de son caractère, par la distinction de son esprit, une noble place entre ses concitoyens, était depuis longtemps poursuivi par une sollicitude amère. Il savait qu'il venait de la France ; mais ses titres premiers étaient perdus, et, nulle tradition domestique transmise de génération en génération ne les ayant remplacés, il ignorait à quelle famille et à quelle province appartenaient ses ancêtres. Un matin, en lisant un journal de France, il y trouve un nom exactement orthographié comme le sien. Il écrit aussitôt à celui qui le portait. C'était un honorable notaire du Mans, qui, quelques semaines après, lui envoya le récit circonstancié de la vie d'un de ses grands oncles qui, au xvu° siècle, était parti pour la Nouvelle- France, la généalogie de sa famille et les portraits de plusieurs de ses parents. Le bon Canadien lisait cette généalogie, contemplait ces portraits avec amour, et se réjouissait à l’idée d'aller un jour voir le sol natal de ses pères et embrasser ses cousins du Mans.
Je ne puis vous dire les douces émotions que j'ai éprouvées à mon entrée dans ce pays, au milieu de ces fidèles commémorations de la France. Mon rapide passage parmi les froids Américains m'avait littéralement gelé le cœur et la langue. Je nuwg"18 plus m’approcher d'un de ces ours de comptoir qui ne répondait à mes avances que par une sorte de grognement ; je sentais qu'il n’y avait aucune espèce d’aimant ni de point de jonction entre les mercantiles pensées de cette race additionnante et multipliante, et les fantaisies de ma pauvre nature de voyageur. J'avais fini par me retirer à l'écart, et, r-algré
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