‹ Les États-Unis et le CanadaChapitre 19 sur 32 · LES ÉTATS-UMS · texte numérisé non relu

LES ÉTATS-UMS

associé rompirent leur traité. Ils furent remplacés par la marquise de Guercheville, qui fit armer à ses frais un bâtiment pour les jésuites et en donna le commandement à M. de la Saussaye.

Par malheur l'Angleterre , qui ne tolérait qu'avec peine notre conquête du Canada, n'était pas d'humeur à souffrir celle de l'Acadie. Elle réclamait la possession du pays jusqu'au quarantecinquième degré de latitude. En vertu de cette prétention, le capitaine Argalt, après s'être emparé du point sur lequel la Saussaye venait de débarquer, après avoir capturé ou dispersé ses équipages, partit avec trois vaisseaux et s'en alla dévaster l'établissement de Sainte-Croix, puis celui de Port-Royal. Poitraincourt, atterré par cette dernière catastrophe, se retira en France, et fut tué sous les murs de Château-Thierry, dans les troubles qui éclatèrent à l'époque du mariage du roi.

Pendant ce temps, Champlain était retourné dans le Canada. En 1608, il construisit la première habitation française de Québec, un bàliment à deux étages, entouré de fossés, servant à la fois d'arsenal et de logement aux ouvriers et aux soldais. Douze ans après il jetait là les fondements du château Saint-Louis, qui devint la résidence du gouverneur et qu'un incendie a détruit en 1834.

Dans la même année, les récollets, les premiers missionnaires qui vinrent de France prêcher le catholicisme aux sauvages, élevaient un couvent sur les bords de la rivière Saint-Charles. La population de Québec ne se composait pas alors de plus de cinquante Européens. Mais tel était, dit M. Garneau, l'esprit de dévotion en France, que différents ordres religieux purent, par les libéralités des personnes pieuses, élever au milieu des l'orêts du Canada, qu'ils étaient obligés de défricher, de vastes établissements d'éducation et de bienfaisance qui l'ont encore aujourd'hui l'honneur de ce pays. La différence de caractère du peuple anglais et du peuple français se dessinait dans les régions américaines par le contraste de ces institutions. Tandis que nous érigions des couvents, le Massachusetts construisait des navires qui devaient laire le commerce du monde.

En 10:28, le sol canadien fut labouré pour la première fois avec

des bœufs. Jusqu'à celle époque, la pluparl de nos colons avaienl élé employés à la recherche, à l'achat des pelleteries.

Mais que pouvait faire Champlain avec tout son courage et son intelligence, dans l'abandon où le laissait la France, au milieu des obstacles dont il était entouré, dans les périls qui sans cesse le menaçaient?

La guerre ayant de nouveau éclaté entre la P>ance et l'Angleterre, tandis que le superbe Buckingham marchait au secours des hut;uenols de la Rochelle, l'Angleterre lançait à la fois dixhuit vaisseaux sur nos possessions d'Amérique. Un calviniste l'rançais, David Kertk, de Dieppe, l'ut chargé de prendre Québec. Arrivé à Tadoussac', il écrivit à Champlain qu'il connaissait la disette de sa colonie, que, posté à l'entrée du fleuve, il arrêterait tous les secours qui pourraient lui être envoyés, et qu'il lui conseillait de capituler. Champlain répondit d'un (on si fier à cette lettre, que Kertk, le jugeant mieux armé et mieux approvisionné qu'il ne l'avait cru , n'osa venir l'attaquer.

La petite cité de Québec était pourtant dans la disette. Ses habitants se trouvèrent réduits à une ration de sept onces de pain par jour, et il n'y avait pas cinquante livres de poudre dans les magasins.

Un convoi qui leur arrivail, sous le commandement d'un Iton officier, fut capturé par M. de Kertk. Il n'y avait plus rien à attendre de la France avant plusieurs mois, et il fallait passer l'hiver. Champlain acheta du poisson des Indiens, et envoya chez les sauvages une partie de ses gens pour ménager ses provisions.

L'hiver fut long et rude, et nos colons souffrirent cruellement. Champlain souffrail comme eux et leur donnait l'exemple de la résignation. Dès que la neige commença à fondre, les pauvres gens s'en allèrent dans les bois cueillir des racines pour apaiser leur faim. On attendait les navires de France, et chaque jour, à chaque instant, les regards se tournaient vers le golfe. Soudain un cri de joie retentit dans la ville : Une voile! une voile! A sail! a saill Voilà le secours lanl désiré. Voilà le drapeau de la pairie. Voici

• A l'embouchure de la rivière do Saguenay, dans le Saint- Laurent.

15(i LES ETATS-LNIS

la iîii des amères douleurs! Ilélas! non, cet étendard qui flotte sur les eaux est celui de l'ennemi. Ces trois navires voguant derrière la pointe de Lévy sont ceux de Kertk, qui, comme un vautour sans pitié, vient tondre sur sa proie sans défense.

Toute tentative de lutte était impossible, il fallut se rendre. Québec n'avait pas plus de cent habitants. On comprenait alors si peu, dans les conseils du roi, l'importance de la conquête du Canada, qu'en la réclamant des Anglais Louis XIII obéissait moins à une pensée d'intérêt matériel qu'à un sentiment religieux, au pieux désir de propager dans ces contrées l'enseignement du catholicisme. Les Anglais rendirent Québec en i632; Champlain y revint avec plusieurs prêtres.

Sur les pentes encore sauvages du cap Diamant, un jésuite, fils du marquis de Gamache, bâtit un collège; la duchesse d'Aiguillon y fonda un hôpital, et une jeune veuve, M^e de la Peltrie, y établit le couvent des Ursulines. A Québec, comme à Montréal, notre colonisation se formait par les anneaux d'or des œuvres de bienfaisance.

En 1057, les immenses régions désignées sous le nom de Nouvelle-France furent érigées en vicariat apostolique, trois ans après en évêché. Le premier évêque du Canada fut un homme d'une haute naissance et d'une ardente piété, M. de Laval-Montmorency; il fonda le séminaire de Québec, le dota de plusieurs domaines qu'il acheta de ses propres deniers, et l'unit à la communauté des Missions étrangères de Paris.

Je n'essayerai pas de raconter les détails de l'histoire de notre colonie depuis cette époque jusqu'à la guerre de Sept ans, triste et pénible histoire de querelles religieuses , de rivalités de pouvoir entre les évêques et les gouvernements, de luttes incessantes contre les Indiens et contre les Anglais; triste histoire rehaussée pourtant par de nobles faits d'armes, par de brillantes entreprises, illustrée par les voyages de nos missionnaires canadiens, qui au nord découvraient le Saguenay et s'avançaient jusqu'à la baie d'Hudson, qui au sud s'en allaient, par les lacs, jusqu'à la vallée du Mississipi, et dotaient notre pays de cette magnifique contrée de la Louisiane que nous n'avons pas su garder.

ET l,E CANADA 157

Toutes ces batailles, dans lesquelles les habitants du Canada suppléaient par leur bravoure à leur faiblesse numérique; toutes ces nouvelles explorations où nos prêtres prenaient possession d'un nouveau domaine au nom de la croix et du roi, ne Taisaient qu'irriter de plus en plus l'ambition des Anglais et enflammer en eux l'ardent désir de prendre ou de ruiner notre colonie. 11 ne leur fallait qu'une occasion favorable pour se jeter, les armes à la main, sur le Canada; la guerre de 17 ii la leur donna. Cette guerre fit éclater la passion des colonies anglaises de l'Amérique contre les Canadiens, passion qui exallait jusqu'au grave Franklin, qui s'écriait : « Point de repos à espérer pour nos treize colonies tant que les Français seront maîtres du Canada. » Cette guerre, que l'Angleterre soutenait de toutes ses forces, fut à peine interrompue en Amérique par le traité d'Aix-la-Chapelle. Elle se raviva bientôt avec une nouvelle ardeur ; elle amena les troupes anglaises aux portes de Québec ; elle leur livra le Canada.

Avant d'en venir à cette fatale conclusion, arrêtez-vous un .nstant avec moi sur les événements qui l'ont précédée. Votre cœur sera ému de tout ce que nos concitoyens ont souffert dans cette longue lutte, et de l'héroïque constance qu'ils y ont déployée.

^Je ne crains pas de dire que l'histoire de nos dernières batailles dans le Canada est une des pages les plus glorieuses de nos annales militaires, et que jamais peut-être on ne vit une si faible population se défendre avec tant d'opiniâtreté, pendant plusieurs années, contre des armées considérables et remporter tant de succès.

Pour apprécier la valeur des Canadiens dans les campagnes de IT.")? et 1758, il faut dire quelles étaient leurs ressources et quelle était la force de leurs adversaires. Tandis que, pour écraser la domination de la France en Amérique, lord Chalam armait les plus grands vaisseaux et rassemblait sur les frontières du Canada une armée de soixante raille hommes, le ministère français n'accueillait qu'avec impatience les dépêches de Yaudreuil , de Montcalm, qui lui demandaient les secours les plus indispensables, et ne répondait quelquefois à leurs cris d'alarmes que par de froides observations. Souvent il se plaignait du chillre trop élevé des traites qu'il était sommé d'acquitter. <f Dans les temps

loS LES ÉTATS-UNIS

ordinaires, disait- il, le Canada ne coûtait à la France que dix à douze mille livres par an. Depuis le commencement des hostilités, les frais qu'il nécessite ont monté graduellement à six, sept, huit millions. » Là-dessus le sage ministère se mettait à contrôler, à discuter chaque article de dépense; et un jour enfin, dans un de nos derniers moments de crise, il adressa au gouverneur de Québec cette lettre incroyable :

« Je suis bien fâché d'avoir à vous mander que vous ne devez point espérer de recevoir de troupes de renfort; outre qu'elles augmenteraient la disette des vivres, que vous n'avez que trop éprouvée jusqu'à présent, il serait fort à craindre qu'elles ne fussent interceptées par les Anglais dans le passage ; et comme le roi ne pourrait jamais vous envoyer des secours proportionnés aux forces que les Anglais sont en état de vous opposer, les efforts que l'on ferait ici pour en procurer n'auraient d'autre effet que d'exciter le ministère de Londres à en faire de plus considérables pour conserver la supériorité qu'il s'est acquise dans celte partie du continent. »

Le rouge ne vous monte-t-il pas au front en lisant cette lettre, et croyez-vous qu'il ait pu se trouver dans notre fier pays de France un conseil de ministres pour la rédiger, un secrétaire d'État pour la signer?

En vain le maréchal de Belle- Isle insistait pour qu'on fît passer en Canada un corps de troupes composé en partie des gentilshommes qui aspiraient à défendre nos possessions contre les Américains ; on répondait à ses instances que les moyens de transport étaient trop chers et le trésor épuisé.

Dans cet indigne abandon, l'armée qui devait défendre nos frontières et plusieurs centaines de lieues de pays contre les forces réunies de l'Angleterre et de ses colonies américaines se composait de trois mille hommes de troupes régulières, de trois mille Canadiens et de seize à dix-huit cents sauvages appartenant à trente -deux tribus différentes, ennemies de la discipline et difficiles à gouverner.

Pour former un tel corps de bataille, il avait fallu enlever

l'artisan à son atelier, le laboureur à ses sillons. La culture de la terre, qui était déjà si restreinte, fut sur plusieurs points complètement abandonnée, et comme il n'arrivait de la France que de trop minimes provisions, la disette se joignait à la guerre pour désoler le pays et abattre le courage de nos soldats.

Quand le gouverneur appela les Canadiens à prendre les armes, ils se levèrent avec une noble audace, abandonnèrent leurs familles, la meilleure part de leur récolte, et se résignèrent à vivre de maïs et de légumes.

En -1757, on se trouvait dans une telle pénurie, que les habitants des villes furent mis à la ration de quatre onces de pain par jour. L'année suivante, la récolte ayant manqué, on vit des paroisses qui n'avaient pas même assez de blé pour faire leurs semailles. La ration des maisons religieuses, des hôpitaux, fut diminuée, les soldats lurent dispersés dans les campagnes avec l'espoir qu'ils y trouveraient plus aisément à se nourrir que dans les villes, et l'intendant fit acheter des tonnes de morue pour suppléer à la disette de farine. Au mois d'avril de celte même année, la ration des habitants de Québec était de deux onces de pain par jour, de huit onces de lard ou de morue.

Pour complément de misère, le gouverneur et le général vivaient l'un à l'égard de l'autre dans un état de défiance et de sourde inimitié, et l'intendant Bigot, chargé du maniement des recettes et des dépenses, employait à ses caprices l'argent dont chaque parcelle devait être religieusement consacrée à soulager tant de souffrances.

Rien ne manquait donc à nos soldats canadiens pour énerver leurs bras, pour démoraliser leur cœur, pour leur rendre odieuse une lutte dans laquelle ils étaient livrés sans secours à un ennemi formidable. Mais ils étaient soutenus par une invincible pensée do patriotisme, et ils marchaient avec ardeur au-devant des légions américaines, et ils se couvraient de gloire.

A la bataille de la Monongahcla , deux cents trenle-cinq Canadiens, sous les ordres de M. de IJeaujeu, mettent en déroute un corps de troupes six fois plus nombreux commandé par le général Braddock. Huit cents Anglais restèrent là sur le. champ de bataille. Le général y périt avec soixante- trois officiers.

Page 1