‹ Les États-Unis et le CanadaChapitre 26 sur 32 · LA LOUISIANE · texte numérisé non relu

LA LOUISIANE

Ce vaste et magnifique pays, auquel Lasalle, en y plantant le drapeau de la France, avait donné le nom de Louisiane, a été divisé en plusieurs États, successivement joints à la république de AYashington, et qui, sous l'étendard étoile de l'Union, n'aspirent maintenant qu'à marcher dans la même voie que les États du Nord, à étendre au loin leur commerce et leur industrie.

Mais avant cette histoire d'une nouvelle époque, dont les bureaux de douane et les comptoirs de négociants seront les principales archives, la Louisiane en a une autre d'un caractère tout différent, histoire d'entreprises audacieuses, de luttes pénibles, d'actions chevaleresques, où brillent le courage de nos soldats, le zèle de nos missionnaires. Admirable épopée ! qui n'a point eu pour théâtre l'étroite plaine de Troie ou la petite rivière de l'Ilyssus, mais les immenses fleuves et les immenses forets.

D'où venaient ces dix- huit tribus sauvages répandues dans la Louisiane à l'époque de la colonisation? D'où venait cette mémorable nation des Natchez qui adorait le soleil comme les Incas? A quelle époque, par quelle migration ces hommes à la peau cuivrée étaient- ils venus construire leurs wigwams sur les bords du Mississipi et du Missouri ? Obscur problème , sur lequel on a

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beaucoup écrit et beaucoup disserté sans pouvoir arriver à une complète solution.

Quoi qu'il en soit, ils étaient là, dans ces lieux dont les transformations étonnent les géologues, autour de ce delta du Mississipi qui n'a dû se former que dans une longue suite de siècles, sur un sol où l'on trouve des couches de forêts ensevelies l'une sur l'autre, des ossements d'éléphants, de mammouths, et d'autres animaux antédiluviens. Ils étaient là ces puissants Choctaws, ces indomptables iMobiliens, et les Attakapas anthropophages, et les Gaclas avec leurs vénérables sachems, tous vivant du produit de leur chasse, et, non contents de leurs vastes domaines, envahissant ceux de leurs voisins , dansant la danse de guerre et la danse de la victoire. Ils étaient là depuis un temps immémorial, lorsqu'un matin les Indiens de Ilarriga virent arriver des bâtiments d'une grandeur surprenante et des hommes d'une figure étrange : c'était la flotte de Hernandez de Soto.

Compagnon d'armes de Pizarre , un des plus nobles et des plus braves, Soto avait acquis à la fois, dans la conquête du Pérou, une renommée brillante et une grande fortune. « Quand il commandait son escadron, dit Garcilasso de la Vega, il s'élançait avec tant d'impétuosité au-devant des ennemis, et il faisait dans leurs rangs une telle brèche , que dix hommes pouvaient le suivre dans le sentier sanglant qu'il leur ouvrait. »

Nommé par Charles-Quint gouverneur de l'île de Cuba, il eût pu jouir en paix du fruit de ses longues campagnes, abandonner le cours de sa vie aux molles langueurs du climat des tropiques ; mais le royal diplôme qui l'appelait à administrer cette délicieuse région lui donnait aussi par anticipation le titre de gouverneur de toutes les autres contrées qu'il pourrait subjuguer. A cette époque une soif ardente de découvertes enflammait tous les esprits. Christophe Colomb avait révélé à l'Europe étonnée l'existence d'un autre monde, et, dès la fin du xv^ siècle, à chaque instant on entendait le récit d'une nouvelle exploration, chaque année élargissait la carte du moyen âge. Le xvio siècle s'ouvre par la découverte du Brésil. Six ans après, Denis reconnaît le fleuve du Saint- Laurent. Sept ans après, Nunez de Halboa voit du haut des mon-

tagnes du Darien se dérouler devant lui les vagues de l'Océan Pacifique. Puis voici venir l'expédition de Fernand Cortez au Mexique, et celle de Magellan, et celle de Pizarre. En 1584-, AValter Raleigh conduit une colonie dans la Virginie. En 1610, Iludson aborde sur la plage où s'élève aujourd'hui la grande ville de New-York. Au nord et au sud, à l'est et à l'ouest, le nouveau monde est atteint, enlacé par des légions de navigateurs que nul danger n'effraye, qui sont partis pauvres et obscurs de leur terre natale, qui y retournent rapportant en triomphe les productions d'une contrée inconnue, et léguant à la postérité le souvenir de leur génie. Heureux ceux qui sont venus dans ces temps d'Odyssée merveilleuse, ceux qui, en s'embarquant dans un port d'Espagne, de Hollande, de France, avec le souvenir des narrations de Marco Polo, de Maundeville se disaient qu'ils allaient peut-être arriver à l'empire du grand Cathay, au féerique royaume de Cipango ! A présent, il n'y a plus rien à découvrir. Si loin qu'on aille à travers l'Océan, on ne fait que suivre la ligne tracée par d'autres navigateurs.

En 1512, Ponce de Léon avait reconnu la Floride. Une tradition indienne rapportait qu'il y avait là une eau magique qui effaçait les rides du visage et donnait aux vieillards une nouvelle jeunesse. Un tel trésor valait bien les mines du Pérou. Tandis que Soto s'en allait chercher dans la Floride cette fontaine de Jouvence, les insulaires de la Polynésie prétendaient qu'il en existait une bien plus complète dans une des îles de l'océan Pacifique, à laquelle ils donnaient le nom de Haupokane. Non seulement celle-ci rajeunissait les vieillards, mais guérissait les blessures, effaçait les infirmités. Quel dommage qu'on n'ait trouvé ni l'une ni l'autre de ces sources magiques! Il ne nous manquait qu'une pareille découverte pour compléter la chronique de l'humanité. Vous figurezvous les expéditions que les puissants de la terre auraient dirigées vers la Floride, ou mieux encore vers Haupokane, les batailles sanglantes qui se seraient livrées sur ce sol de bénédiction , et les désirs frénétiques qui s'y seraient éveillés? Naturellement les riches et les foris auraient pris d'abord la meilleure part de l'onde merveilleuse; les pauvres auraient cherché à soustraire un bien si

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précieux, et les tribunaux auraient eu à juger plus de vols et de crimes pour quelques fioles d'eau que pour le produit des mines d'argent du Mexique et des mines de diamants du Brésil. En revanche, on aurait peut-être vu un fils dévoué abandonner généreusement son flacon pour prolonger la vie de son père, et un misanthrope anglais casser dans un accès de spleen le bocal qui pouvait indéfiniment prolonger sa vie. Quel immense sujet de poèmes attendrissants et de comédies! Quelle perte pour les écrivains! Il faut s'y résigner,

Soto partit avec douze cents soldats, dont trois cents armés à ses frais. Plusieurs gentilshommes, également distingués par leur bravoure et leur naissance, avaient voulu s'associer à son expédition : don Juan de Gusman, Pierre Calderon, Vasconcellos de Sylva, Muscoso de Alvarado. Il emmenait en outre vingt-deux ecclésiastiques pour prêcher le christianisme aux peuplades parmi lesquelles il allait s'aventurer; car, en ce temps de foi, l'idée religieuse marchait avec l'idée guerrière. Avec l'étendard monarchique, on portait dans les nouvelles contrées l'Evangile et la croix. A présent, on ne songerait qu'au meilleur moyen d'y introduire des barils de liqueurs falsifiées et des balles de toiles peintes.

Arrivé à la baie d'Espiritu-Santo, l'intrépide Espagnol, comme pour éloigner de lui tout projet de retraite, renvoya ses bâtiments à la Havane, puis s'avança au sein des tribus sauvages, qui, après leur première surprise, avaient couru aux armes, et attaquaient hardiment et harcelaient sur toute sa route cette armée étrangère.

Au milieu des pièges que les caciques lui tendaient dans chaque peuplade, des combats qui se renouvelaient chaque jour, des périls dont il était environné, Soto traversa la Géorgie, le Tennessee, le Kentucky, et descendit dans la baie de Mobile. Là il eut à soutenir une bataille effroyable. Onze mille Indiens y périrent, et plus de mille l'emmes, dans l'excès de leur désespoir, se brûlèrent en voyant leur ville envahie par les Espagnols. De là il s'en alla camper sur le territoire des Ghickasaws, qui, au mois de janvier, la nuit, par un vent froid du nord, lancèrent des dards enflammés sur sa tente et lui tuèrent quarante hommes et cinquante chevaux.

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Trois années s'étaient écoulées depuis que Soto avait quitté son paisible gouvernement de la Havane pour s'aventurer dans cette terrible exploration. Les combats, les fatigues, la fièvre, le manque de provisions, lui avaient enlevé une grande partie de ses soldats. Il touchait aux rives du Mississipi, d'où il lui était aisé de descendre au golfe du Mexique et de rentrer dans l'île de Cuba. Saisi par la lièvre et sentant sa fin approcher, il légua son commandement à Muscoso de Alvarado, recommanda à ses compagnons d'armes l'union , la discipline , surtout la persévérance dans leur entreprise; puis il mourut dans les bras de son aumônier, à l'âge de quarante- deux ans.

J'ai envié le sort des explorateurs du xvc siècle, et cependant la plupart de ces hommes ont dû expier leur gloire par l'amère ingratitude qui leur navra le cœur, ou par une fin cruelle. Voyez en quelque lignes quels noms inscrits à jamais dans les annales de l'histoire , et quel martyrologe !

En tête d'eux tous, Christophe Colomb, l'immortel Christophe Colomb, outragé et chargé de fers. Puis voici Xunez de Balboa et AValter Raleigh, l'un et l'autre ayant fait de grandes choses, l'un et l'autre décapités. Fernand Cortez meurt dans l'indigence. Magellan, qui le premier pénétra dans l'océan Pacifique, et Diaz de Solis, qui entra dans le Rio de la Plata, expirent sous les flèches des Indiens. Pizarre est tué par des rebelles ; un de ses frères est condamné à mourir en prison, un autre sur l'échafaud. Verrazani, qui, dès l'année 1524, visita la côte américaine; Cartier, qui remonta le fleuve Saint-Laurent ; Humphrey Gilbert , qui prit possession des États du Nord pour le roi d'Angleterre , sont engloutis par les flots. Iberville, l'un des plus vaillants chefs de notre colonie de la Louisiane, meurt, comme Fernand de Soto, à la fleur de ràgf. Ribault, qui, en 1562, conduisit dans la Floride une colonie de protestants français, est assassiné par les Espagnols. Las.ille, notre brave Lasalle, tombe sous le fer d'un de ses soldats; IJudson est jeté à la mer par son équipage en révolte ; Baffin rend le dernier soupir dans un combat.

Les Espagnols ensevelirent le corps de Soto dans le Mississipi, à l'embouchure de la rivière Rouge. On eût dit que le fleuve,

implacable, exigeait une victime des téméraires qui avaient osé franchir ses rives solitaires, et il prenait la plus noble. Cette douloureuse cérémonie ne s'accomplit point avec un appareil de deuil. Les compagnons de Soto, poursuivis, surveillés par les Indiens, sentaient qu'ils devaient leur cacher la mort de ce chef, dont toutes les tribus de la contrée avaient appris à redouter le courage, et ils s'efforçaient de dissimuler par les cris bruyants, par une apparence de joie, les regrets et l'anxiété qui agitaient leurs cœurs. Malgré cette cruelle précaution, les hommes rouges ne tardèrent pas à découvrir l'événement qui devait accroître leur audace. Pour échapper à leur poursuite, Alvarado voulut d'abord remonter la rivière Rouge jusqu'au Texas, dans l'intention de se rendre par terre au Mexique. Obligé bientôt de renoncer à ce projet, il revint sur le Mississipi et y fit construire des embarcations. Quand il commença à descendre ce fleuve, il ne lui restait que trois cent cinquante soldais et trente chevaux. Une flotte indienne de mille pirogues, montées, dit Garcilasso, par plus de vingt-cinq raille guerriers, les suivit pendant dix jours, l'attaquant sans cesse, lui lançant une nuée de flèches, se retirant pour échapper aux coups de fusil, puis revenant fondre sur lui comme des vautours. Presque tous les Espagnols étaient blessés, et tous auraient sans doute succombé dans cette retraite, plus dramatique que la fameuse retraite des dix mille , si un vent favorable ne les eût enfin conduits dans le golfe du Mexique.

Le Mississipi était découvert, et il se passe cent trente-six années avant que les Européens y touchent de nouveau. L'honneur de le reconnaître et d'en prendre possession était réservé à nos colons du Canada. La campagne de Soto était oubliée ou ignorée. C'est par une tradition indienne que nos compatriotes apprirent qu'il existait à l'ouest un grand fleuve qui ne coulait ni à l'est ni au nord, et qui devait, selon les hypothèses des géographes, aboutir à l'océan Pacifique ou au golfe du Mexique. Talon, intendant de la vaste région septentrionale qui portait le nom de Nouvelle- France, voulut illustrer son administration par celte découverte. Celte fois ce n'était pas une ilotle commandée par un brillant seigneur d'Espagne, ce n'élait pas une élite de gentilshommes suivie

de douze cents soldais qui s'en allaient à la recherche du grand fleuve, c'était tout simplement un honnête négociant de Québec, M. Joliet, et un récollet animé d'une pensée religieuse, le père Marquette, auquel s'étaient adjoints cinq bateliers canadiens.

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Mort de Magellan.

Le 13 mai 1G73, les courageux voyageurs s'embarquèrent sur deux canots, avec « un peu de blé d'Inde et quelques chairs boucanées pour toute provision ». Ils s'arrêtèrent d'abord dans la tribu de la Folle-Avoine, à la({uelle les religieux du Canada prêchaient rÉvangile depuis plusieurs années. « Je racontai, dit le

père Marquette, à ces peuples de la Folle- Avoine le dessein que j'avais de découvrir les nations éloignées, pour les pouvoir instruire des mystères de notre sainte religion. Ils en furent extrêmement surpris, et firent tout leur possible pour m'en dissuader. Ils me représentèrent que je rencontrerais des nations qui ne pardonnent jamais aux étrangers, auxquels ils cassent la tête sans aucun sujet; que la guerre qui était allumée entre divers peuples qui étaient sur notre route, nous exposait à un danger manifeste d'être enlevés par des bandes de guerriers qui sont toujours en campagne; que la grande rivière est très dangereuse quand on n'en sait pas les endroits; qu'elle était pleine de monstres elfroyables qui dévoraient les hommes et les canots tout ensemble ; qu'il y a même un démon qu'on entend de loin qui en ferme le passage et qui abîme ceux qui osent s'en approcher ; enfin que les chaleurs sont si excessives, qu'elles nous causeraient la mort infailhblement. » A ces sinistres prédictions, le bon père Marquette répond en remerciant les Indiens de leurs avis, en leur disant qu'il ne craint pas ce démon du fleuve, et que, quels que soient, du reste, les dangers qui le menacent, il exposera volontiers sa vie dans l'espoir de faire entendre la parole de Dieu à quelques âmes. Et il continue sa route par le lac lluron, le lac Michigan, par la rivière des Outogamis et du Missouri. Le 17 juin, il entre dans le Mississipi. Admirable triomphe de la douceur sur la force, de l'humanité chrétienne sur la pompe guerrière! les descendants de ces tribus sauvages qui s'élançaient avec fureur contre les escadrons de Soto, accueillent avec cordialité le vénérable prêtre qui s'avance au milieu d'eux avec son bâton de voyage et son crucifix , lui offrent le calumet de la paix, lui donnent des guides et des provisions. Marquette et Joliet descendent le fleuve jusqu'à sa jonction avec la rivière de l'Arkansas. Là ils ne trouvaient plus de villages, leurs aliments étaient à peu près épuisés; ils furent forcés de retourner en arrière. Mais ils en avaient assez vu pour pouvoir constater la grandeur du Mississipi et son cours vers la mer. A leur arrivée à Québec, les cloches sonnèrent, et les habitants de la ville, l'évêque en tète, s'en allèrent à l'église chanter le Te btniui pour remercier Dieu de cette heureuse découverte.

Huit ans après, pour qu'aucune imaj^e religieuse et chevaleresque ne manque à cette belle histoire de la Louisiane, voici venir sur le Mississipi un de ces hommes au cœur ardent, que leur esprit élevé, leur ambition aventureuse portent aux grandes choses, et qui sont comme dévoués à la gloire et au malheur. C'était Robert Lasalle, simple plébéien, élevé dans un collège des jésuites.

Après qu'il eut fini ses études, il partit pour l'Amérique. Fils du peuple, il voulait s'anoblir par une action d'éclat; pauvre, il voulait devenir riche. Avec les idées géographiques du temps, il rêvait une voie de communication directe du Canada par le Mississipi à la Chine. Il communiqua son plan à Frontenac, gouverneur du Canada, qui l'engagea à aller à Paris solliciter l'appui du prince de Conli. Lasalle part, et, à la recommandation du prince, obtient de Louis XIV une vaste étendue de terre autour du fort (le Calaraqui, ce même fort sur l'emplacement duquel s'élève aujourd'hui la citadelle anglaise de Kingston. Le royal diplôme l'autorisait à l'aire toutes les découvertes qu'il jugerait utiles, et lui enjoignait seulement de réédifier le fort situé sur ses domaines. En quelques mois Lasalle était au bord de l'Ontario avec une trentaine de colons, et un chevalier italien, Tonli, autre Gœtz de Berlichingen, qui avait remplacé par une main de fer la main vivante qu'un coup de sabre lui avait enlevée. Le fort est bientôt rebâti en pierres sofides, et Lasalle, qui est reconnaissant, lui donne le nom de son premier patron Frontenac. Puis il construit des bateaux et s'embarque pour les lointaines régions.

Il parcourt les lacs du Nord, élève des fortifications sur plusieurs points. Tantôt reçu avec amitié par les Indiens , tantôt menacé d'une ligue hostile, il surmonte par son courage ou écarte par la prudence tous les dangers. Mais il en était un auquel son généreux caractère ne lui permettait pas de penser, et qui devait le désoler. Ses soldats, effrayés de la longueur de leur expédition, et ne sachant comment y échapper, voulaient se défaire de lui. Un jour Lasalle s'aperçut que l'un d'eux lui avait préparé du poison, et en bâtissant un fort sur la rivière de l'Illinois, il l'appelait le fort <le Crèvecœur.

Cependant il poursuit sa marche. A la fonte des glaces, il enlre

dans le fleuve où les Indiens se jettent avec une croyance religieuse en criant : Meschacébé ! Meschacébé ! Il le descend à travers des tribus qui toutes voulaient s'opposer à son passage. Le 7 avril 4681, il touchait au golfe du Mexique. De Québec jusque-là, il avait parcouru un espace de mille lieues. Il chantait un Te Deiim d'actions de grâces et prenait possession de ce pays en lui donnant le nom de Louisiane.

Lasalle alla porter lui-même en France la nouvelle de sa conquête, et fut accueilli à la cour de Versailles avec toute la distinction qu'il méritait. Le fils du peuple reçut les compliments du grand roi. Il demandait à retourner sur les rives du Mississipi. On lui donna quatre bâtiments sur lesquels s'embarquèrent douze jeunes gentilshommes, douze familles de cultivateurs, cinquante soldats, des ouvriers, en tout deux cent cinquante personnes. Là s'arrêta le dernier rayon de fortune du noble Lasalle. A partir de cette époque, sa vie n'est plus qu'une longue suite de revers, terminée par un affreux drame. M. Beaujen, qui commandait sa flottille, au lieu de se rendre à l'embouchure du Mississipi, arrive par une fatale erreur au fond de la baie de Saint-Bernard, sur les côtes du Texas. Lasalle veut retourner en arrière, Beaujen, qui ne supportait qu'avec peine la situation subalterne qu'il occupait visà-vis d'un plébéien récemment anobli, refuse d'obéir à ses injonctions, et part pour la France, laissant une bâtiment de provisions échoué sur les brisants, et Lasalle et ses compagnons à peu près sans ressources sur une plage où ils ne pouvaient rencontrer que des hordes de sauvages.

Leur premier soin fut d'organiser un moyen de défense contre ces peuplades, qui nuit et jour erraient avec leurs flèches autour d'eux. Ils bâtirent à la hâte un fort où Lasalle caserna une centaine d'hommes. Avec les autres il s'en alla par terre à la recherche du Mississipi. Il lui restait encore un brick, qui sombra dans une tempête avec les munitions de guerre, les ustensiles d'agriculture et diverses denrées dont il était chargé. Pour comble de malheur, la fièvre et les armes des Indiens décimaient sa petite troupe. Dans cette horrible position, il ne lui restait pas d'autre moyen de salut que de demander des secours au Canada. Il en était

à mille lieues de distance, et il prit la résolution de s'y rendre par terre. Il se mit en route avec son frère, son neveu, un vénérable religieux et une quinzaine d'hommes. Après neuf jours de marche, deux crimes arrosaient de sang le sol des forêts vierges; deux crimes mettaient fin à celte courageuse expédition : Lasalle et son neveu périssaient sous les balles de deux de leurs compagnons.

Les cent hommes qu'il avait laissés sur les côtes du Texas, qui ensuite s'étaient établis à l'embouchure du Colorado, dans un fort auquel ils donnèrent le nom de fort Saint -Louis, furent également victimes de l'ignominieuse conduite de Beaujen. Les uns tombèrent sous le tomahawk des Indiens, les autres moururent de faim dans les bois. Tel fut notre premier essai de colonisation dans la Louisiane. Le frère de Lasalle et le père Athanase échappèrent seuls à ce désastre général.

De notre lointaine colonie du Canada étaient venus les premiers explorateurs du Mississipi, Marquette et Joliet, puis le premier Français qui des régions du Nord descendit jusqu'au golfe du Mexique, l'intrépide et malheureux Lasalle. Du Canada vint aussi en 1699 le brave Iberville. Cette colonie du Canada, j'ai essayé de vous en dire l'histoire. A celte époque, elle était encore bien faible et bien pauvre. A peine installée sur les rives du Saint- Laurent, elle avait' à lutter à la fois contre l'inimitié des Indiens, la jalousie des Anglais, et contre l'apathie d'un gouvernement qui souvent la laissait sans pitié dans l'abandon. Mais elle avait un mâle sentiment d'honneur qui la soutenait au milieu de son indigence et l'exaltait en face de ses périls. Xi les longues marches à travers les immenses forêts, ni les combats contre des ennemis nombreux n'effrayaient son ardeur, dès qu'il s'agissait de donner un témoignage d'affection à ses frères ou de défendre son drapeau.

En 1085, le fidèle Tonti, en apprenant que Lasalle revenait dans la Louisiane, avait, dans un canot d'écorce, traversé les lacs, descendu le Mississipi jusqu'à son embouchure, pour le plaisir de revoir son ami. Ne le trouvant pas et ne sachant où le chercher, il avait remis à des Indiens une lettre pour lui , comme nous remettons une carte de visite chez un concierge, puis il était

retourné à Québec par le même chemin. Mille lieues pour aller, mille lieues pour revenir : quelle visite !

Le père d'iberville était mort dans le Canada au service du roi. 11 avait onze fils, dont cinq étaient restés comme lui sur le champ de bataille'. Des six autres, l'aîné, Iberville, s'était déjà signalé en plusieurs occasions par sa bravoure. Il allait fonder la colonie de Louisiane, et quatre de ses frères devaient s'associer à la même œuvre. Si les nobles ont eu autrefois des privilèges, il faut reconnaître qu'un grand nombre d'entre eux les avaient chèrement acquis. Ils les payaient de leur sang, et les transmettaient à leurs enfants avec une tradition d'honneur et une fière devise : « Noblesse oblige. » A présent on se soucie peu de ces titres de gloire conquis au nom de la patrie, à la pointe du glaive. On a mis son amour dans le bien-être, ses désirs dans la fortune. Mais parmi ceux qui ont réalisé ce rêve de l'ambition moderne, combien y en a-t-il qui avec une généreuse pensée inscrivent sur leur caisse: « Richesse oblige? d

Sous les auspices du comte de Pontchartrain, ministre de la marine, Iberville conduisit deux cents colons à l'extrémité du Mississipi. C'était tout ce que la France lui donnait pour prendre possession des rives d'un fleuve plus long que la Seine, le Rhin et le Danube réunis. Il visita les environs du sol où s'élève aujourd'hui la Nouvelle-Orléans, donna à un de ses lacs le nom de Pontchartrain, à un autre celui de Maurepas. Il construisit un fort dans la baie de Biloxi (à trente lieues environ de la Nouvelle- Orléans), y fixa le siège de sa colonie, puis visita quelques tribus indiennes. Quand il entra dans un des villages de Natchez, la Ibudre venait de mettre le feu à leur temple ; les hommes poussaient des cris féroces ; les prêtres demandaient des sacrifices pour apaiser la colère de Dieu , et les femmes jetaient avec fureur leurs enfants dans les flammes. Tel fut le premier spectacle qu'offrirent à nos compatriotes ces Natchez dont un illustre écrivain

' Dans un de ses voyages, l'onripprciir d'Allemagne Henri H vit venir à lui un de ses vassaux qui, lui présentant ses trente-deux fils, lui dit : « Voilà le trésor que j'offre à Votre Majesté. » ]>'histoire du itère d'iberville se sacriliant avec ses onze enfants dans les guerres de la France vaut bien celle du noble Germain.

a fait une poétique description. Iberville ne parvint qu'avec peine à calmer leur frénésie. Le sol qu'ils y occupaient lui plaisait. Il traça le plan d'un fort auquel il donna le nom de baptême de M"i'' de Pontcharlrain : Rosalie. Trente ans plus tard ce fort devait être inondé de sang.

Iberville, ayant posé les bases de son œuvre, partit pour la France afin d'en ramener un renfort nécessaire, laissant pour chel et pour otages à la colonie naissante deux de ses frères : Sauvolle et Bienville. Il revint suivi d'un autre frère, puis repartit de nouveau. Les ministres ne s'occupaient guère de ce royaume américain que Lasalle avait adjoint au royaume de France. Ce n'était qu'à force de sollicitations qu'on parvenait à obtenir d'eux quelque résolution en faveur d'un pays qui eût dû exciter un si grand intérêt.

Cependant Iberville, dans un de ses voyages, mourut de la fièvre. Sauvolle mourut du même mal à Biloxi. Bienville resta seul chargé de la direction de la colonie. Ses deux frères lui avaient, pour tout héritage, légué la tâche à laquelle l'un et l'autre venaient de succomber, comme autrefois les bénédictins se transmettaient d'âge en âge le soin de poursuivre une longue étude. Bienville dévoua son cœur, son intelligence, à l'entreprise nationale consacrée par une fraternelle pensée. Il passa là près de quarante années, luttant avec une fermeté inébranlable contre tous les obstacles qui s'opposaient à ses efforts, aux prises avec l'inquiète jalousie des Anglais et l'animosité des Indiens, aux prises avec les éléments, qui en un instant anéantissaient tout le labeur d'une année, répandaient la désolation dans la colonie. Souvent abandonné et quelquefois méconnu, outragé par un ministère qui eût dû donner une éclatante récompense à ses services et qui longtemps le laissa dans un poste subalterne, il obéit sans murmurer à des chefs indignes de le commander, il vit sans se décourager naître et disparaître les divers modes d'administration auxquels la Louisiane fut soumise : gouvernement du Canada; puis gouvernement local; puis la gestion commerciale 9e Crozat, et celle de la compagnie d'Occident, qui enftmta la ûimeuse banque de Law, laquelle enfanta le grand désastre de la rue Quincampoix.

Nous n'avons pas le génie colonisateur. L'histoire de nos colonies ne le démontre que trop. Quand la Louisiane fut abandonnée aux spéculations commerciales de Crozat (1712), sa population se composait de quatre cents âmes, dont deux compagnies de cinquante hommes, soixante- quinze Canadiens volontaires, vingthuit familles blanches et vingt nègres. Pour régir ces quatre cents âmes, la France leur envoyait un gouverneur, un commissaire ordonnateur, un contrôleur, deux directeurs. Bienville restait chargé du commandement des troupes.

Le gouverneur, M. de Lamotte Gardillac, pauvre cadet de Gascogne parvenu au grade de lieutenant- colonel par la protection de sa femme, n'avait qu'un but et une idée : c'était de trouver dans la terre de son gouvernement une mine d'or, ou tout au moins d'argent. L'agriculture, véritable mine d'or de la Louisiane, ne l'intéressait nullement; il lui fallait de bons et sonores lingots pour faire revivre la splendeur de ses aïeux dans son petit castel. Tandis qu'il se livrait à ses recherches métallurgiques avec une avidité et une ignorance qui le rendaient ridicule aux yeux de ses subordonnés, le fidèle et modeste Bienville déjouait les trames ourdies par les Anglais pour soulever contre nous les tribus indiennes, construisait de nouveaux forts et châtiait les Natchez.

Cette peuplade, qui, comme une ruche féconde, avait donné naissance à un grand nombre d'autres, qui se distinguait entre les diverses tribus de la contrée par son ancienne puissance et par l'autorité de ses institutions, était destinée à couvrir de sang plusieurs pages de l'histoire de la Louisiane.

En1716, les Natchez ayant égorgé deux Français et dévalisé six voyageurs canadiens, Cardillac, qui avait assez à faire de chercher ses mines imaginaires, qui d'ailleurs, s'il faut en croire quelques historiens, ne demandait pas mieux que d'engager son lieutenant dans une affaire dangereuse, chargea Bienville de sévir contre les coupables. Bienville, qui n'avait à sa disposition qu'un trop petit nombre d'hommes pour attaquer à force ouverte la tribu, eut recours à la ruse. Il invita les chefs à venir le visiter dans son camp, à l'époque où il faisait ses tournées annuelles.

Il lui en vint dix-neuf, parmi lesquels se trouvaient cinq chefs suprêmes qui portaient le litre de Soleils.

Le plus vieux lui ayant offert le calumet de la paix, Bienville refusa. Le Natchez, levant les yeux au ciel, pria le Grand-Esprit d'adoucir le cœur de l'étranger et présenta une seconde fois au commandant son calumet. Bienville, ayant alors pris toutes ses précautions, déclara qu'il n'accepterait aucun signe de paix tant qu'on ne lui aurait pas livré les assassins de ses compatriotes. Les meurtriers étaient un Soleil et un guerrier renommé. Dès que les Natchez eurent appris l'arrestation de leurs chefs, l'un d'eux se dévoua pour sauver le Soleil. Sa tête fut envoyée à Bienville, qui dit que ce n'était point celle de l'assassin. Le lendemain et les jours suivants, sept ou huit autres Indiens se firent, avec le même fanatisme, trancher la tête, dans l'espoir de tromper celui qui tenait en son pouvoir leurs chefs vénérés. Bienville restait inflexible. Enfin une multitude de Natchez vinrent s'offrir à lui en holocauste, le conjurant seulement d'épargner leurs caciques. Bienville condamna à mort un des Soleils qu'il gardait prisonnier et qui avait pris part au meurtre des Français, puis il renvoya les autres.

Vingt- deux ans après, ces mêmes Natchez tramaient un massacre de Vêpres siciliennes. A leur complot ils avaient associé plusieurs autres nations. Des faisceaux de roseaux, tous d'égal nombre, furent envoyés aux différents caciques. Chaque jour on devait en brûler un, et le dernier marquait l'heure à laquelle les peuplades devaient se lever à la fois dans chaque district et égorger les Français.

A l'heure indiquée, les Natchez entrent en grand nombre dans le fort, sous prétexte d'y apporter le tribut auquel ils étaient soumis. Ils se précipitent sur les soldats sans défense, les égorgent, hvrent en signe d'ignominie le commandant aux coups des femmes, puis massacrent tout ce qui se trouve sur leurs pas, hommes, femmes, enfants, n'épargnant que les nègres, qui, dit-on, étaient entrés sourdement dans leur complot.

L'année suivante, les Natchez, attaqués par un officier français à la tête d'une tribu de Chactas, perdirent dans une bataille quatrevinats hommes et se sauvèrent dans les bois. Mais bientôt on les

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vit se réunir près de la rivière Noire et s'y retrancher, déterminés à soutenir une nouvelle lutte. Une seconde, une troisième bataille dans laquelle ils furent encore vaincus ne suffirent point pour les dompter. Ce ne fut qu'en 1782 que le gouverneur leur ayant livré un nouveau combat où périrent tous leurs chefs, les restes de la tribu, n'ayant plus ni guides ni soutiens, se retirèrent au fond des forêts ou se dispersèrent parmi d'autres tribus, et dès ce moment le nom de Natchez fut rayé du nombre des nations indiennes.

Pendant que notre jeune colonie était livrée à l'agitation de ces événements, Bienville faisait un voyage en France. A son retour, il eut à soutenir une guerre plus longue et plus redoutable que celle qui venait d'anéantir les Natchez, une guerre contre les peuplades des Ghickasas, qui ne dura pas moins de sept ans. Les Ghickasas avaient des forteresses construites à l'aide des Anglais. A l'attaque d'un de ces remparts dont plusieurs Anglais dirigeaient la défense, Bienville perdit deux hommes. N'ayant pu, le soir du combat, enlever ses morts, il les vit le lendemain coupés par lambeaux, cloués aux palissades, et ceux de ses soldats qui étaient tombés vivants entre les mains des sauvages furent brûlés à petit feu. Contre cette horde eftroyable, fortifiée par la tactique européenne, il fallut réunir les troupes du Canada à celles de la Louisiane. Une première fois ces troupes surprises par des chaleurs excessives, décimées parla fièvre, privées de provisions, ne purent pas même entrer en campagne. L'année suivante, elles s'assemblèrent de nouveau. Les Ghickasas, effrayés, déposèrent les armes, déclarant qu'ils regrettaient amèrement de s'être laissé entraîner à celte guerre par les Anglais, jurant de vivre désormais en bonne intelligence avec la colonie française, et pour gage de leur bonne foi livrant à Bienville deux Anglais qui se trouvaient parmi eux.

Toutes les tribus indiennes n'étaient pas nos ennemies. Plusieurs (l'entre elles, résistant au mouvement de leurs voisins, aux cabales des Anglais, nous gardèrent une fidélité inébranlable. Quelquesunes avaient reçu dans leur sein des missionnaires canadiens qui, en leur révélant le dogme du christianisme, leur enseignaient à aimer et à honorer la France. Sauvolle venait à peine de s'installer dans son camp de Biloxi, lorsqu'il reçut la visite de deux

religieux français : le père Montigny et le père Davion, qui de Québec étaient venus prêcher rÉvaii[;iIe aux peuplades de la Louisiane. Voyez -vous dans le vaste espace désert SauvoUe et Bienville accueillant, à l'entrée de leur cabane, les pieux voyageurs; une tente par-ci, une tente par- là, des ustensiles, d'agriculture, des armes dispersées sur le sol, les missionnaires s'asseyant au pied d'un sycomore décoré d'une fleur de lis avec les chefs de cette troupe de soldats, de marins qui venaient d'accomplir une expédition bien autrement longue et difficile que la fameuse expédition des Argonautes, déifiés par les Grecs? Voyez-vous les colons s'approchant avec avidité et respect des missionnaires ; autour d'eux les longues plaines du Mississipi, les profondes forêts; à leurs pieds, les eaux de la baie de Biloxi élincelant aux rayons du soleil; un peu plus loin peut-être, un Indien appuyé sur son arc et observant avec surprise ce spectacle si nouveau pour lui? Quel poétique et majestueux tableau !

Le père Montigny, qui se dévouait à cette humble tâche de missionnaire, était le descendant du brave Gallon de Montigny, qui, à la bataille de Bouvines, eut l'honneur de porter la bannière de France. Le père Davion avait S('journé quelque temps dans la tribu des Tunicas, et s'était rendu si populaire parmi eux, qu'à la mort de leur chef ils voulurent l'élever à celte dignité. Le père Davion refusa l'honneur qui lui était offert, insistant seulement pour que les sauvages se rendissent à ses instructions. Comme ils ne voulaient point renoncer à leur idolâtrie, un jour, pour leur démontrer l'impuissance de leur dieu, Davion mit le feu à leur temple et détruisit les images grossières qu'ils adoraient. De la part de tout autre, une telle action eût été cruellement punie. Les Tunicas, qui aimaient le vénérable prêtre, se contentèrent de le conduire hors de leur territoire. Il se retira chez les Yazoos, qui, plus dociles que leurs voisins, se convertirent en peu de temps au christianisme. A l'aide de ses néophytes, Davion établit une chaire sur un arbre gigantesque qui s'élevait au-dessus d'une colline. A ce même arbre il fixa les lambris de son sanctuaire. Il enfermait là les vases sacrés, les vêtements sacerdotaux, avec un autel portatif que l'on plaçait sous les vastes arceaux de sa

tour végétale quand il voulait dire la messe. Souvent il se retirait là pour prier et méditer. Il vécut très longtemps, conservant jusqu'à la fin de sa vie le même zèle religieux, les mêmes pratiques austères. Les Yazoos le considéraient comme un être d'une nature surhumaine. Ils ne pouvaient comprendre par quelle force secrète le saint prêtre était en état de supporter tant de fatigues en prenant si peu de nourriture, ni comment, sans qu'on l'eût envoyé chercher, il se trouvait en un instant près du lit des malades, ni comment il savait les délits qui se commettaient dans sa communauté. Quand ils le voyaient assis à l'ombre de son tabernacle, murmurant des paroles dont ils n'entendaient pas le sens, ils pensaient qu'il révélait leurs fautes au Saint-Esprit. Quand son regard s'abaissait sur eux avec bonté, ils se sentaient réjouis comme si un rayon de soleil eût pénétré au fond de leur cœur. Un jour ils le trouvèrent au pied de son autel, les yeux fermés, les mains jointes. Son dernier soupir s'était exhalé dans une dernière prière. Longtemps encore après sa mort, les femmes des Yazoos avaient coutume de porter leurs enfants à l'endroit où le bon missionnaire administrait le baptême, et elles invoquaient avec une pieuse confiance sa bénédiction.

En 17-41, Bienville quitta la Louisiane pour n'y plus revenir. Son âge, ses longs services lui donnaient assez le droit d'aspirer au repos. Quarante années d'efforts, de combats incessants, d'expéditions dangereuses de toutes sortes ! Quel courage et quelle abnégation ! Si jamais les Louisianais ont l'idée de parer leurs villes de quelques statues, j'espère qu'ils commenceront par ériger sur leur plus belle place celle de l'homme qui a fait le berceau de leur enfance, soutenu d'une main fidèle et vigoureuse leurs premiers pas, posé la base de leur avenir.

Bienville avait fini par obtenir, non sans de nombreuses contestations, que le siège de la colonie fût transféré de Biloxi à la Nouvelle- Orléans, et, en se retirant en France, il pouvait dire du moins qu'il laissait son œuvre affranchie des principaux périls qui menaçaient de l'anéantir dans son germe.

Après avoir follement rêvé sur les rives du Mississipi les mines d'argent du Mexi(jue, les Louisianais avaient fini par trouver dans

le défrichement du sol une mine moins brillante, mais plus durable. Avec l'aide des nègres qu'ils faisaient venir de la côle d'xVfrique, ils s'étaient mis à cultiver l'indigo, le riz, le tabac. Bientôt ils allaient planter la canne à sucre, puis le cotonnier.

Arrivé dans la Louisiane avec deux cent cinquante hommes, Bienville y laissait en partant une population de six mille âmes, parmi laquelle on comptait environ quinze cents nègres et deux cent cinquante cultivateurs allemands établis sur une partie du rivage (jui porte le nom de côte des Allemands.

Treize ans après, une douloureuse migration augmentait de plusieurs milliers d'individus cette population. Dans leur lutte perpétuelle contre notre colonie du Nord, les Anglais en étaient venus à s'emparer des districts que nous appelons l'Acadie, et auxquels ils ont donné le nom de Nouvelle-Ecosse. Louis XIV leur avait cédé une portion de ce territoire, à la condition que les droits et les propriétés des Français qui y étaient établis seraient respectés, et, de son côté seulement, l'Angleterre exigeait qu'ils prêtassent serment de fidélité à leur souveraine. Changer ainsi de drapeau , la chose était bientôt dite ; seulement les braves paysans de l'Acadie ne pouvaient la comprendre, et ni les menaces ni les promesses ne purent surmonter l'énergie de leur patriotisme et les scrupules de leur conscience. En 1754, les Anglais, désespérant de vaincre une telle obstination, et redoutant de laisser cette masse d'ennemis dans une contrée où ils n'avaient eux-mêmes que de très faibles moyens de défense, se décidèrent à user d'une de ces mesures qui nous semblent monstrueuses, mais qui n'ont jamais arrêté la politique anglaise dans le jeu de ses intérêts.

Les villages des Acadiens furent livrés aux flammes, et à la lueur de leurs toits embrasés sept mille enfants de la France furent entassés sur des vaisseaux et jetés comme de vils troupeaux sur les côtes de la Pensylvanie, de la Virginie et de la Caroline, sans autre ressource que le peu de hardes et de provisions qu'ils avaient pu dérober aux ravages de l'incendie... On vit alors ces malheureux errant à l'aventure à travers les bois, repoussant les services de ceux (jui parlaient la langue de leurs bourreaux et ne se reposant ([ue sous le wigvvam des Indiens, (jui, touchés d'une

telle infortune, leur apportaient le fruit de leur chasse et les guidaient dans les forêts. Les Acadiens savaient (jii'il existait une colonie française dans la Louisiane, ils voulaient la rejoindre; ils voulaient se rallier à la bannière qui les avait abandonnés, rester fidèles au roi qui les oubliait dans ses grandeurs de Versailles, et, sans s'inquiéter de la longueur des chemins, des dangers du voyage, ils s'en allaient, dans leur sublime amour pour la France, à la recherche de la terre lointaine habitée par des Français.

Je vous ai dit que l'histoire primitive de la Louisiane était une belle et noble histoire. Arrêtez -vous un instant à ce dernier épisode, achevez par votre pensée ce tableau, dont je ne vous donne qu'une si légère esquisse, et dites s'il y a dans les annales de l'antiquité, dans la sentence d'exil portée par Lacédémone contre les Messéniens, dans la captivité des Juifs, rien de si touchant que ce drame des Acadiens, privés de leur foi, martyrs de leur loyauté.

La moitié d'entre eux périrent en route sur le fleuve, dans les marais. Les autres, après des fatigues inouïes, arrivèrent à la Louisiane, où ils furent accueillis avec une tendre commisération. Le gouverneur leur donna des instruments d'agriculture, leur assigna un vaste terrain au bord du Mississipi, et il s'établit là, à l'endroit qui porte le nom de côte des Acadiens, une colonie de laboureurs dont les descendants se distinguent encore aujourd'hui par la simphcité de leurs mœurs, par leur culte pour les anciennes traditions françaises.

Cependant les proscrits Acadiens, qui avaient tant souffert pour se réfugier sous l'étendard de la mère patrie, ne se doutaient guère que cet étendard leur serait ravi dans les plaines de la Louisiane comme dans les plaines de la >Jouvelle-Ecossc. Le traité de Paris de 170^ abandonnait le Canada aux Anglais, et cédait la Louisiane à l'Espagne.

Cette nouvelle frappa comme un coup de foudre nos pauvres colons. liien qu'ils eussent eu souvent à se plaindre de l'indilTérence, de l'oubli du gouvernement à leur égard, ils étaient Français de cœur et voulaient rester Français. L'ennemi n'avait du reste point pénétré dans leurs domaines comme dans le Canada,

et ils n'avaient point perdu de bataille. Après le premier moment de stupeur, l'espérance rentra dans leur cœur. Ils se dirent que peut-être celte incroyable union n'était point délinilive, ou que le cabinet de Versailles pouvait encore la révoquer, A l'appel de quelques hommes énergiques, notamment de l'avocat général Lafrenière, les principaux habitants de la colonie se réunirent et signèrent une adresse au roi que deux députés portèrent à Paris. Bienville, qui avait alors quatre-vingt-sept ans, retrouva la vigueur de sa jeunesse pour appuyer les démarches de ceux qui venaient défendre la nationalité à laquelle il avait consacré sa vie. Mais tout fut inutile. Les délégués ne purent pas Tnême arriver jusqu'au roi. Le duc de Choiseul les reçut, leur adressa quelques belles paroles et fit échouer leurs tentatives.

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