CHAPITRE VINGT-QUATRIÈME
L'arrivée aux États-Unis (1793) d'un agent de la Convention vint encore compliquer une situation déjà embarrassée, Le citoyen Genet, personnage doué de certains talents mais très exalté, manquait absolument de tact. A peine a-t-il mis pied à terre à Charleston qu'il prend des allures de proconsul romain. Il distribue à droite et à gauche des lettres de marque, au nom de la République fi: : rise, à quiconque veut courir sus au commerce anlais. *e territoire américain, territoire d’un pays neutre, lui sert de base d'opérations contre la Grande-Bretagne. Cette audace soulève l'indignation de Washington. Genet n’en a cure, soutenu qu’il est par la populace. Il se décide enfin à se mettre en route pour Philadelphie, — où il aurait dû se présenter tout d’abord. — Son voyage n'est qu’une suite d’ovations ; il est reçu au bruit du canon et au: accents de la Marseillaise ; partout Sur son passage on arbore des cocardes tricolores. La mode se mettant de la partie,ses amis s'appellent à son instar « citoyens » et «citoyennes ».
Washingt . le gêne un peu par la froideur de son accueil. Mais l'audace aidant, il n’en continue pas moins ses incartades et y met le comble en faisant un appel au peuple contre le gouvernement américain qui venait de lancer une proclamation, annonçant son intention de faire observer rigoureusement les lois de la neutralité, Le président demanda le rappel de Genet et Fauchet vint le remplacer. L’indiscrétion et l’intempérance de langage du nouvel envoyé de la Convention égalaient celles de son prédécesseur, et il ne fit que causer des ennuis à Washington. Une de ses dépéches étant tombée entre les mains des Anglais qui la rendirent publique, causa un grand scandale, car elle contenait une terrible accusation à l'adresse des homes d'État de la jeune république.
Fauchet écrivait à son gouvernement que quatre Américains avaient voulu vendre leur influence à la France ; que le ministre de la justice Randolph s'était fait leur intermédiaire et il ajoutait : « Ainsi la conscience des soi-disants patriotes de l'Amérique a déjà son prix. Quelle sera la vieillesse de ce gouvernement, s'il montre une telle décrépitude dans sa jeunesse »!
L'attorney general Randolph mis en cause dans ce passage fut sommé par Washington de donner des explications. 11 repoussa l'accusation s vec indignation, mais il ne fut pas invité à reprendre le portefeuille qu'il avait remis au président. Fauchet fut remplacé par le citoyen Adet moins circonspect encore que Fauchet et Genet et dont Washington dut aussi demander le rappel,
Les relations des États-Unis avec la Grande-Bretagne s’envenimaient de plus en plus et une rupture était à craindre, L’Angleterre, irritée à la vue des démonstrations amicales prodiguées par le Congrès à la France, usait, sans ménagement, du droit de recherche qu'elle s'était arrogé pour géner le commerce américain. Elle donnait ordre d'arrêter les navires des États-Unis Pour en enlever les matelots an- &lais qui pourraient s'y trouver, ou sous prétexte que les marins américains faisaient la contrebande de guerre. Washington confia à son ami, le juge Jay, la mission de régler les questions irritantes qui divisaient les deux pays.
Nature honnête, d’une droiture à toute épreuve, ce plénipotentiaire était bien l’homme qu'il fallait pour aplanir les difficultés pendantes. II réussit dans sa mission, mais les masses étaient si hostiles à la Grande Bretagne que le Sénat, subissant l'influence populaire, ne se décida qu'après de longues hésitations à ratifier le traité conclu par l'envoyé américain. Ce fut le dernier acte important de la vie publique du président qui refusa une troisième réélection, établissant par ce refus un précédant observé jusqu’à ce jour. Sa décision de se retirer de toute participation aux affaires resta inébranlable. Bien des ennuis l'avaient suivi dans l'accomplissement de sa charge. L'envie et la jalousie lui avaient suscité des ennemis et valu ces outrages qui semblent être l'inévitable apanage des hommes d'État. Au premier rang des envieux se trouvait le citoyen John Paine, Français par naturalisation et qui revint aux États-Unis faisant partout parade de son athéisme et de ses sentiments révolutionnaires. La chose est à peine croyable, mais il se rencontra un journaliste qui osa écrire dans l'Aurora que : “si jamais une nation avait été trompée, le peuple américain l'avait été par Washington. Que son exemple soit utile