CHAPITRE VINGT-CINQUIÈME
lui paraissaient le modèle le plus digne d'imitation. Son esprit conservateur répugnait aux innovations vantées par Jefferson, fortement imbu d'idées jacobines, et qui dirigeait le parti anti-anglais. Les instincts aristocratiques d'Adams l’éloignaient du peuple et il ne dut son élection qu’à la faveur dont l’entourait Washington.
Le nouveau président apporta au gouvernement du pays un esprit d’absolutisme nullement approprié au caractère des institutions américaines. On le vit même agir sans consulter son cabinet ; cette indépendance aurait mieux convenu au personnage d’un monarque absolu,
La République française avait vu d’un mauvais œil le traité (1794) qui reconciliait la Grande-Bretagne et les États-Unis. Certains émissaires du Directoire s'étaient donné beaucoup de mal pour le faire échouer, dans le but de forcer la jeune République à s’allier à la France si isolée en Europe. Lorsqu'il fallut abandonner cette espérance, le désappointement de Barras et de ses collègues se traduisit par toutes espèces de tracasseries qui finirent par dégénérer en démonstrations hostiles. Les corsaires français donnèrent la chasse à tous vaisseaux portant le drapeau étoilé, confisquant cargaisons et navires, sous le prétexte qu’ils violaient les lois de la neutralité en transportant des marchandises de provenance anglaise.
La guerre existait donc de fait quoiqu’elle n’eût pas été officiellement déclarée. Réunir le Congrès, prendre les moyens de résister à la France, fut le premier soin de Adams dont l’activité, malgré ses cheveux blancs, provoqua l'enthousiasme populaire. Toutes les hostilités eurent lieu sur mer ; la marine marchande des États-Unis souffrit beaucoup et l’on estime à mille le nombre des prises faites par les Français. Quelques navires de guerre américains firent cependant bonne figure et les victoires des frégates Delaware et Constellation Sur /’Insurgeante et la Vengeance flattèrent l'orgueil de la jeune République sans la consoler des grandes pertes qu’elle avait subies. L'opinion publique aux États-Unis était restée, malgré tout, sympathique à la France, comme on l’avait vu lors de la ratification du traité négocié par Jay. Cette sympathie devait longtemps résister aux provocations du.
Directoire, mais elle se changea soudain en une hostilité farouche, non par l'effet de ces revirements d'opinions habituels aux masses, mais à raison de la conduite insolente de Talleyrand, alors ministre des affaires étrangères. Le célèbre diplomate avait, quelques années auparavant, habité les États-Unis. Il se flattait de bien connaître les Américains. Ses fonctions lappelèrent naturellement à négocier avec les trois délégués envoyés à Paris par Adams, après le rappel de Monroe, pour reprendre les négociations rompues. Talleyrand crut qu’il en aurait facilement raison et les traita d'abord avec un grand sans-gêne; puis, croyant les avoir mis sous la domination de son génie, il leur fit proposer de payer un tribut à la France et de lui donner à lui-même un pot-de-vin de 250,000 dollars. Cette proposition souleva l'indignation des Américains. Partout l’on répétait la réponse d’un des envoyés du président (Pinkney) à Talleyrand : « Pas un sou de tribut, mais des millions pour la guerre ». La cocarde tricolore disparut des États-Unis pour faire place à une cocarde noire et les accords du Haïl Columbia remplacèrent ceux de la Marseillaise C'était une rupture éclatante. Au fond, Adams malgré ses airs belliqueux redoutait la guerre et le Directoire, énervé par les défaites de la flotte française à Trafalgar, fit savoir au président, par son ambassadeur en Hollande, qu'il désirait mettre fin aux hostilités. Adams prit la balle au bond et sans consulter son cabinet conclut la paix avec la France, au mécontentement général apparent du peuple.
Son influence sur les fédéralistes du Congrès engagea ce dernier à passer des lois qu’une monarchie absolue n'aurait pas désavouées : les Aicn and Sedition Acts. La première loi visait les nombreux étrangers, émigrés d'Europe en Amérique, et leur imposait une résidence de quatorze ans aux États-Unis comme condition à leur naturalisation. Durant ce laps de temps, la moindre faute pouvait motiver leur expulsion. Le Congrès prétendait, par cette loi d'exception, se protéger contre les menées révolutionnaires des nouveaux venus. La loi contre la sédition avait un caractère encore plus tyrannique, plus arbitraire ; C'était une mesure dirigée contre la liberté de la presse qui, depuis plusieurs années,