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CHAPITRE VINGT-SIXIÈME

les autres pouvoirs lui semblaient despotiques, comme si la tyrannie d’une assemblée n’était pas aussi odieuse que celle d'un empereur. La devise inscrite sur son cachet : Rebellion to tyrants is obedience to God, sentait son jacobin, mais il faut peut-être y lire une bravade plutôt qu'un programme. Il se trouvait bien dans son rôle lorsqu'il rédigeait la déclaration de l'indépendance, que ses collègues lurent d’abord en tremblant à un conciliabule du Congrès. Un séjour en France avait accentué sa démocratie ; l'attachement de Jefferson aux institutions de ce pays résista à toutes les épreuves que les incartades de la Convention et du Directoire infligèrent à son patriotisme (x).

Cependant si la démocratie française déteint sur ses idées, elle ne les pénètre pas bien à fond. Il y a un abime entre Sa façon de comprendre le 8ouvernement et celle des jacobins. Il fait corps avec le peuple, mais pour tenter de l’élever jusqu’à lui et le diriger, et non pour le faire descendre à la démagogie. C’est une vérité d'expérience que le pcuvoir transforme ceux qui l’exercent. Tels princes de Galles que l'on vit en Angleterre pactiser avec les Whigs, devinrent Tories en montant sur le trône. Que de fois n’a-t-on pas vu des chefs d’une opposition suivre, en arrivant au pouvoir, la politique qu'ils avaient trouvée naguère condamnable chez leurs prédécesseurs ? Le sentiment de la respcnsabilité affecte le point de vue d’une autre manière que le simple rôle de critique. Jefferson avait posé l'autonomie provinciale en antagonisme à la centralisation fédérale. Lui, qui voulait qu’on sentit le moins possible l’action gouvernementale au milieu du corps social, saisit les rênes d’une main ferme, et dirigea au lieu de se laisser conduire. Un homme de sa valeur suit la pente naturelle du génie toujours enclin au commandement, en face de la multitude souvent avide de se précipiter aux pieds des individualités puissantes. Le sentiment démocratique s'était discipliné et assoupli chez lui, au contact du pouvoir, durant les quatre années de sa vice-présidence, et lorsque vint son tour de commander, il ‘ le fit en maître, dans des termes qui soulevèrent l’enthou-

(1) Jefferson disait : « Le sens moral vient à i'homme comme ses jambes et ses bras » Revue catholique 1796.

siasme du peuple américain dont il est resté le type idéal le plus complet. Encore aujourd'hui, le jeune Yankee s’exalte à la lecture de son discours d’inauguration qui sonne à ses oreilles, malgré l’enflure et les métaphores démodées, comme le plus pur métal d'Addison et de Ben Johnson.

« C’est un principe sacré, disait-il, que la volonté de la majorité doit prévaloir dans tous les cas. Cependant, cette volonté n’est légitime que si elle s'appuie sur la raison. La minorité possède des droits égaux qui réclament la protection de lois égales qu’on ne peut violer sans qu’il y ait tyrannie. Concitoyens, soyons donc unis Pour ne faire qu’un cœur et qu’une même volonté ; rendons aux relations sociales cette harmonie et cette affection sans lesquelles la liberté et même la vie sont choses ennuyeuses, et Songeons qu'après avoir banni de notre pays cette intolérance religieuse qui a fait souffrir et saigner l'humanité si longtemps, nous aurons gagné peu de choses si nous favorisons une intolérance politique aussi arbitraire, aussi méchante et aussi coupable que la première ».

D'une certaine rudesse de manières, il foula aux pieds l’étiquette établie par Washington et Adams. Au lieu de se rendre au Congrès en grand équipage pour prêter serment lors de son élection, il monte à cheval, arrive sans escorte près des édifices publics, attache sa monture à la palissade et entre dans la salle des séances comme le premier venu. Cette ostentation dans la modestie cachait bien plus d’orgueil que le cérémonial convenable suivi par Washington. On le vit pousser le sans-gêne jusqu’au point de se mettre en pantouffles et en bras de chemise Pc:r recevoir l’ambas- Sadeur anglais; c'était confondre la simplicité avec le débraillé (x).

Les relations que Jefferson s'était créées en France lui furent très utiles dans les premiers temps de sa présidence. Ses amis de Paris l'ayant tenu au courant des négociations qui avaient engagé l'Espagne à retrocéder la Louisiane à la France, il apprend un jour avec stupéfaction que Bonaparte songe à jeter sur les bords du Mississipi les bases d’une puissante colonie. Le plan était arrêté et à la veille Le recevoir

(1) Sous Jefferson, le siège du Bouvernement qui avait été auparavant à Philadelphic, fut transféré à Washington.

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