CHAPITRE TRENTE-CINQUIÈME
quête dont furent d’abord saisis les tribunaux du Missouri, qui donnèrent gain de cause au défendeur. Le procès n'en resta point là ; la Cour suprême des États-Unis reçut la mission de trancher d’une façon définitive la question soulevée par les anti-esclavagistes. Neuf juges composaient la cour. Cette cause, célèbre entre toutes, fut plaidée longuement devant les sommités judiciatres des États-Unis. Sept d’entre eux opposèrent aux amis de la liberté une fin de non-recevoir des plus qualifiées comme des plus inattendues. Tous les arguments et les raisons possibles tirés du droit naturel avaient été invoqués en faveur de l'esclave Scott, et surtout le préambule de la Déclaration de l'indépendance : « Tous les hommes sont créés égaux et dotés par le Créateur de certains droits inaliénables, parmi lesquels figurent la vie, la liberté et la recherche du bonheur». Il semble que cet article eût dû inspirer de sérieuses réflexions aux juges ; mais il ne les arrêta Pas un seul instant, car sans la moindre hésitation, ils posèrent en principe que les auteurs de la Déclaration de l'indépendance n'avaient pas les noirs en vue lorsqu'ils proclamaient cette vérité banale dans une forme si ampoulée. Puis, appuyant leur argumentation sur l'interprétation du fameux article qui, depuis près de cent ans, figurait comme une contradiction flagrante entre les paroles et les faits chez nos voisins, ils prononcèrent un jugement qui aurait été déplacé dans la bouche d’un juge du moyen âge, car, bien avant nos jours, il s’est rencontré des esprits assez éclairés pour flétrir l’esclavage. «Depuis plus d’un siècle », osa dire le juge en chef Taney, «les nègres sont regardés comme des êtres d’une es. pèce inférieure et nullement aptes à se mêler aux blancs dans la société civile ou politique. Ils n’ont aucun droit que les blancs soient tenus de respecter. Le noir peut être, en droit et en justice, réduit à l’état d’esclave et est vendable et achetable comme une marchandise ordinaire ».
La majorité de la Cour opina dans le même sens. Le juge Daniel osa formuler les atroces Propositions qu’on va lire et les présenter comme articles de foi ; l’aberration de l’esprit ne pouvait aller plus loin.
« Voici des vérités, disait-il, que la connaissance de l’histoire du monde, et particulièrement de celle de notre pays, nous
oblige d'accepter : La race noire de l'Afrique n'a jamais été reçardée comme faisant partie de la famille des nations ; cellesci n'ont jamais reconnu parmi les nègres d'organisation politique ou civile, ou nationale, Les peuples de l’Europe les ont toujours considérés comme objets de commerce, de trafic et de chasse (capture). Enfin les noirs ont été introduits dans ce pays, non comme membres de la société civile et politique, mais comme esclaves et Propriétés dans le sens le plus absolu du mot »,
Ces principes devaient conduire la Cour à des conclusions extrêmes et elle ne faillit pas à des prémisses si cruellement posées. Un raisonnement 4 absurdum poussa les juges à déclarer que le Compromis du Missouri était nul de plein droit, en ce qu'il prohibait la servitude au nord de la ligne 36° 30’ et que par conséquent l’esclave Dred Scott n'avait pas acquis sa liberté parce qu’il avait habité avec son maître en pays libre; que les propriétaires avaient droit de transporter leurs biens dans tout territoire et d'en jouir ; que les esclaves étaient une propriété de par la constitution. Enfin la Cour suprême décida qu'un individu d'origine africaine, même libéré, mais descendant d’ancêtres amenés en Amérique comme esclaves, n'était Pas un citoyen au sens de la constitution.
La portée des actes des juges et des législateurs leur échappe Souvent, et il est rare qu'ils produisent l'effet attendu. A peine cet arrêt avait-il été rendu, que le Sud se sentit plus sûr dans ses retranchements. La plus haute autorité judiciaire du pays proclamait la légitimité de l'esclavage. Qui, après cela, oserait l’attaquer ? La justice étendait sa protection sur l'institution chère à ses intérêts. Qui voudrait encore la taxer d’infamie ? Appuyé sur le droit, n'était-it pas fondé maintenant à se rire de l'agression abolitionniste et à accabler de ses dédains et de ses malédictions ces législatures qui avaient mis de côté la loi du Congrès concernant les esclaves fugitifs ? Ne pouvait-il pas reprocher au Nord cette mise en pratique de la nullification, tant reprochée jadis à la Caroline ?
Si la décision de la cour avait calmé le Sud, en l’enfonçant davantage dans son erreur, là s’arrêtait son effet lénitif.