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CHAPITRE TRENTE-CINQUIÈME

Un long cri de rage accueillit ce jugement dans le camp abolitionniste où l'agitation eut bientôt atteint son dernier degré d’acuité. L'opinion publique qui, vingt ans auparavant, repoussait les anti-esclavagistes de l'école Garrison comme des fauteurs de troubles, inclinait maintenant de leur côté, exaspérée qu’elle était par la doctrine arriérée, barbare, de Taney et Daniel.

Durant les querelles qui éclatent entre les factions, les passions amassent des matériaux inflammables, et il se trouve Presque toujours à point un fanatique pour y appliquer l'étincelle incendiaire. Tout était prêt dans la situation actuelle pour une catastrophe et John Brown, qui s'était fait remarquer, au Kansas, au premier rang des combattants, vint provoquer l'explosion, prélude de la grande tuerie de la sécession.

Placé à la tête de quelques individus exaltés comme lui, il forme avec eux le complot insensé de soulver les noirs contre leurs maîtres et d’infliger au Sud une guerre servile. Au milieu de la nuit, le 16 octobre 1859, il s'empare de l'arsenal du gouvernement à Harper's Ferry (Virginie), fait prisonniers les habitants des fermes voisines, met les esclaves en liberté et leur fournit des armes. Par malheur pour la conspiration, les nègres refusent d'attaquer leurs maîtres, et Brown, avec quatre de ses compagnons, tombe entre les mains des Virginiens. On les traduit devant la cour de l'État, qui, après les avoir trouvés coupables de meurtre, les condamne à mort. Brown monte à l’échafaud avec ses complices, le 2 décembre 1859.

Entre la date de la sentence et son exécution, les abolitionnistes mettent tout en œuvre pour empêcher la justice de suivre son cours. Des discussions violentes s'engagent entre les deux partis sur cette malheureuse affaire. Dans la Nouvelle-Angleterre, à l'Est ei à l'Ouest, Brown est un héros en attendant qu’il soit un martyr. Pour les États à esclaves, c'est un bandit, un meurtrier (1). Le gouverneur Wise, de la Virginie, reçoit en une seule journée cinq cents lettres réclamant la mise en liberté du coupable. Le Sud répond que ces sentiments de pitié auraient dû se manifester lorsque Brown

(1) Tout cela ne rappelle-t-il Pas, sur une plus petite scène, l'affaire Riel ?

se rendait coupable de meurtre et poussait les noirs à l'égorgement des blancs,

Il y a des moments o degré

à ce point d'aveuglement.

Philips dans le temple de H. (11 novembre 1859) et écoutez-le parler. Après avoir approuvé l'agression meurtrière de Brown, il s'écrie : «L'histoire verra avec plus de Plaisir les rives du Potomac Parce que Brown leur aura donné le lustre de sa glorieuse action que parce que les cendres de Washington y reposent. Et si les tyrans de Ja Virginie osent pendre ce héros, il faudra plus de deux Washington pour laver l'abomination dont ce pays aura été témoin ».

Le révérend M. Wheelock clame à son tour : « L'échafaud d'où Brown va monter au ciel sera, en politique, ce que la croix est dans notre religion : le signe et le symbole du suprême dévouement. De son Sang sacrifié sortira le salut temporel de quatre millions de notre peuple. Il sera étranglé le 2 décembre, Pour avoir obéi au Sermon de la montagne. Mais être pendu en Virginie équivaut à être crucifié à Jérusalem : c’est le dernier tribut que le péché paiera à la vertu ». A peu d’exception près, la presse du Nord plaidait la cause de Brown (1).

Dire qu'il y eut, à la suite de l'exécution de Brown, recrudescence de colère, ce serait tomber dans l’exagération : depuis longtemps cile avait atteint son Paroxysme, dominant toute la politique des États-Unis. II devenait évident que la fureur anti-esclavagiste pénétrait de plus en plus toutes les classes de la société du Nord. Que vont faire les Sudistes en face de cette attitude menaçante de leurs adversaires ? Il leur parait que, si dans une partie du pays la population regarde comme des héros les individus trouvés coupables

(1) Au milieu de cet

dans les États libres lines.

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