CHAPITRE TRENTE-CINQUIÈME
de meurtre par les tribunaux, dans l'autre, l'expression « les États-Unis » a perdu sa signification primitive et que « l'Union », qui comportait, primitivement, bonne entente entre tous au point de vue des idées, des intérêts, n'existe plus ; il leur paraît que, si l'acte de Brown constitue pour la Nouvelle-Angleterre un précédent glorieux, il est digne aussi d'imitation et qu'ils seront, à l'avenir, exposés aux coups de main de toute bande fanatique qu'il plaira aux abolitionnistes de soudoyer. Pour les classes dirigeantes des États à esclaves, le pacte fédéral n’a plus sa raison d'être et elles songent à le rompre, afin de sauvegarder leurs droits garantis par la Constitution.
Les élections présidentielles (1859) se préparèrent au milieu de cette fermentation. Les démocrates auraient encore remporté la victoire, sans leurs divisions intestines. Réunis en convention à Richmond (Virginie), ils ne purent s’entendre sur une base d'action commune. Les délégués du Nord avaient dû fatalement subir l'influence de leur milieu, et ils redoutaient de présenter à leurs électeurs un programme conforme aux doctrines sudistes : les accepter en entier, c'était courir à la défaite. L'écart dans les idées se manifesta dès qu’une résolution, affirmant les droits des États en matière d’esclavage, fut présentée. En vain l'on tenta, au moyen de cinquante scrutins de faire disparaître les divergences d'opinion : il fallut se séparer, divisés, et cette scission prépara le triomphe des républicains ou free soilers, groupés autour de Lincoln. Les forces des démocrates se repartirent sur trois candidats : Douglas, Lane et Breckinridge. Les Know nothings donnèrent leur suffrage à Bell et à Everett.
Lincoln ne reçut qu’un million et trois quarts de suffrages, Sur quatre millions exprimés à l'élection. C'était un homme d’une éducation restreinte, mais doué d’un grand fonds de bon sens, d’un esprit éclairé et d’une détermination peu commune, qualités qui lui suffirent pour sauver l’Union. Des personnages politiques d’une intelligence supérieure et d’un: haute éducation, comme Seward, auraient fléchi devant la tourmente qui éclatait. Plutôt que de courir les hasards d'une guerre civile, ils auraient laissé les États du Sud se séparer sans éclat.
À peine le télégraphe a-t-il fait connaître le résultat de l'élection présidentielle, que le Sud se décide à se retirer de l’Union. La Caroline du Sud prend les devants et, le 2 décembre 1860, elle déclare dissout le pacte formé en 1787. Le Mississippi, la Floride, la Géorgie, la Louisiane, le Texas, l’Alabama suivent bientôt son exemple. Les considérants qui servent de base à cette résolution extrême déc'arent : que les États du Nord, violant les lois du Congrès, ont refusé de rendre au Sud des esclaves fugitifs, de livrer aux tribunaux de la Virginie des personnes accusées de meurtre dans l’affaire de J. Brown et enfin qu'ils se sont rendus coupables d’excitation à la guerre civile.
La situation, pleine de périls, s’aggravait d’une minute à l’autre. Il aurait fallu à la tête des affaires une volonté énergique, prompte à l’action, un soldat comme Jackson, et on n’y voyait que Buchanan, vieillard affaibli par l’âge, opposé, disait-il à la sécession, mais ayant jusqu'alors fait cause commune avec les Sudistes. Il se trouvait en plus paralysé par son cabinet composé en majorité d’esclavagistes, dont plusieurs prêtèrent ouvertement main forte aux rebelles. C'est ainsi que le ministre de la guerre, M. Lloyd, leur fit distribuer cent-cinquante mille fusils. En même temps, les séparatistes s’emparaient des arsenaux et des forts situés à leur portée, et, le 4 février 1867, leurs délégués, réunis en convention à Montgomery, dans l’Alabama, organisaient le gouvernement des « États-Confédérés », dont Jefferson Davis devenait le président.
Que faisait le Nord en présence de ce mouvement ? L'audace de Jefferson Davis et de ses amis produisit chez les républicains, à peine remis des émotions de leur triomphe, une réaction inattendue. Ces hommes qui, depuis trente ans, poussaient à la lutte, voyant les colères du Sud s'amonceler, furent pris de terreur en constatant le résultat de leurs manœuvres. L'explosion provoquée par les menées des abolitionnistes jeta la panique même dans leurs rangs. Et, chose incroyable, les chefs des free soilers et des républicains, des hommes déterminés, comme Horace Greeley, rédacteur de la Tribune de New-York, Wendell Philips, aussi anti-esclavagiste que Lloyd Garrison, Seward, le futur secrétaire d'État