CHAPITRE TRENTE-SIXIÈME
claves dans leur population, et il lui avait paru injuste de récompenser la fidélité de ces États en les frappant dans leurs intérêts. Au reste, l'opinion publique se serait opposée à une mesure aussi sérieuse: en effet le 22 juillet 1861, le Congrès prévenait les rebelles qu'il faisait la guerre, non pas pour détruire les droits ou les institutions existantes des Etats en révole, mais uniquement pour rétablir l'Union. Cependant à mesure que les hostilités s'étendent, répandant le deuil dans chaque famille, les sentiments du Nord s'exaspèrent, et l'on en vient, par degrés, à regarder la suppression de l’esclavage comme une mesure nécessaire, propre à affaiblir l’ennemi et, partant, légitime au point de vue du droit des gens. Lincoln crut alors le moment arrivé de frapper le grand coup et il fit adopter par le Congrès (mars 1862) une résolution à l'effet d'amener l'émancipation graduelle des noirs, avec compensation aux propriétaires. (C’est sur cette base que s'appuie sa proclamation du 22 septembre 1862. Après s'être prononcé, dans ce document, en faveur de l'abolition progressive de la servitude et du paiement d’une indemnité aux intéressés, il déclare que les États en rébellion qui n'auront pas, à dater du rer janvier 1863, mis bas les armes et reconnu l'autorité de l’Union, perdront le bénéfice de sa proposition, et que leurs esclaves seront libres sans condition.
Comme, à la date indiquée, les confédérés n'avaient pas tenu compte de son avertissement, il lança sa fameuse proclamation d'émancipation, le 2 janvier 1863. Il s’éleva un cri de rage, dans le Sud, à la lecture de ce document qui lui portait un coup terrible, car il permettait à ses ennemis d'employer des noirs émancipés dans les rangs de l’armée américaine. Aucun État ne tint compte de l'acte de Lincoln et la guerre continua avec sa fureur accoutumée ; mais il était visible que la lutte des rebelles prenait le caractère d’une lutte désespérée. Enfin, la soumission de l’armée de Lee, (9 avril 1865), après la bataille d'Appomattox, mit virtuellement fin à la guerre.
La proclamation de Lincoln faillit donner à la guerre un caractère de férocité dont on avait réussi à la préserver jusque là. Il fut décidé à Richmond, sous le feu de la première im.
pression, que tout officier fédéral fait prisonnier, alors qu’il aurait des nègres sous ses ordres, serait regardé comme coupable d’excitation à la guerre servile et, par conséquent, passible de mort. A titre de mesure de représailles, on déclara à Washington que, pour tout officier fédéral ainsi exécuté par le Sud, au mépris des lois de la guerre, un soldat confédéré du même grade serait pendu. De part et d'autre, on n'osa pas aller jusqu’à l'exécution de ces ordres barbares. Mais à partir de ce moment, l'échange des prisonniers de guerre qui s'était auparavant pratiqué sans peine devint extrêmement difficile. Ces malheureux entassés dans des places fortes périrent en grand nombre victimes de la fièvre. On prétendit, dans la Nouvelle-Angleterre, que le Sud avait fait preuve d’un manque absolu d'humanité envers les fédéraux tombés en son pouvoir.
Lincoln, réélu président l'année précédente, était tout à la satisfaction de son triomphe, lorsque la balle d'un assassin vint le coucher, lui vainqueur, à côté des autres victimes de la lutte. C’est au théâtre de Ford, le soir du Vendredi saint, le 14 avril, qu’eut lieu ce drame sanglant. Un nommé Booth, acteur de profession, pénétrant dans la loge présidentielle, lui tire un coup de pistolet à bout portant, puis, franchissant la rampe au milieu de la confusion générale, il s'écrie : « Ainsi périssent les tyrans! Sic semper tyrannis(t)». Le crime de Booth, dont le motif apparent était de venger le Sud, abattait l’homme du Nord le mieux disposé à user généreusement de la victoire. Ce louable sentiment, s’il existait parmi les amis de Lincoln, disparut après sa mort. Il se manifesta dans les régions gouvernementales, à l'égard du Sud, une haine féroce, dont le premier effet fut d'entraîner le désaveu de la convention conclue entre les généraux Sherman et Johnston, laquelle garantissait certains droits aux ex-insurgés. C'était la compression à outrance, le væ victis que l'on réclamait de toutes parts à Washington. Lincoln n'avait visé qu’à écraser l'insurrection et à rétablir l'Union
(1) Durant la même nuit, Seward et son fils furent blessés par des assassins à leur résidence. Booth, après le meurtre s'enfuit en Virginie. Après avoir erré pendant plusieurs jours, il fut rejoint par des soldats. Réfugié dans une grange
1 refusa de se rendre, On y mit le feu et un officier l'ayant aperçu à la lueur de ‘incendie, l’at ..tit d'un coup de fusil.