CHAPITRE TRENTE-SEPTIÈME
Nous venons de voir un côté de la situation faite aux noirs par la liberté, mais il ne sera pas hors de propos, avant de continuer ce sujet, de résumer ici les différentes phases par lesquelles a passé aux États-Unis la question de l’esclavage, autour de laquelle la politique américaine a gravité durant soixante ans.
Tout d'abord se présente l'ordonnance de 1787 décrétant que la servitude ne sera pas permise du côté du Nord, audelà de la ligne Dixon et Mason, c’est-à-dire la rivière Ohio et la frontière sud de la Pennsylvanie.
En 1790, une requête est présentée au Congrès pour le prier d’abolir l'esclavage, et la Chambre des représentants déclare, en opposant une fin de non-recevoir à cette demande, qu'aux Etats appartient le pouvoir de légiférer sur ce sujet.
‘1 n’en fut plus question à Washington que trente ans plus tard. En 1820, la demande du Missouri de faire partie de l’Union, comme État esclavagiste, fut accueillie par une violente opposition de la part de la représentation du Nord au Congrès ; ce territoire se trouvait en deçà de la ligne Mason et Dixon, au nord de la rivière Ohio. 11 fut allégué, à l’encontre de cette objection, que le Missouri n'était qu'un démembrement de la Louisiane, admise dans l’Union comme pays de servitude et ne tombant point de ce fait sous le coup de l'ordonnance de 1787. En vertu du compromis accepté en 1821 par les partisans et les adversaires du travail libre, le Missouri entrait dans l’Union comme État à esclaves, mais avec la condition que dans les territoires limitrophes, au nord et à l’ouest, il n’y aurait que des citoyens libres, quelle que fut la couleur de leur peau. La nouvelle ligne, qui séparait la terre franche de celle qui ne l'était pas, fut la latitude 36° 30’, c'est-à-dire la frontière sud du Missouri.
Ce ne fut qu'en 1846, lors de l'annexion du Texas, que les hostilités reprirent de nouveau. Le Proviso Wilmot, accepté par le Congrès, déclarait qu’à l'avenir la servitude serait exclue de tout territoire entrant dans l'Union.
Cette déclaration, incorporée dans la loi, était une dérogation au compromis du Missouri qui, prohibant l’esclava- 8e au nord de la ligne 369 30°, le laissait facuitatif ailleurs.
Le Sud était bien décidé de prendre sa revanche, tôt ou tard. L'affaire du Nebraska lui en fournira l’occasion. En attendant, il dut accepter l'entrée dans l’Union de la Californie comme État libre, bien qu'une partie de son territoire fut au-dessous de la ligne 36° 30’ ; c'était un nouvel accroc fait à la loi de 1821. Mais le droit que le compromis de 1850 lui accordait de poursuivre les esclaves fugitifs jusque dans les États du Nord lui parut une compensation suffisante pour le présent.
Comme nous l'avons déjà dit, le parti démocratique avait pris l'esclavage et les droits des États sous sa protection et, durant de longues années, il réussit à conserver le pouvoir entre les mains de ses chefs. Cette organisation politique recrutait ses forces au Sud, qui lui donnait son appui tout entier, fhe solid South ; elle trouva dans les États du Nord et de l'Ouest un appoint qui lui permit, pendant cinquante ans, de tenir en échec les whigs, les free soilers et les Anownothings, les abolitionnistes et les républicains.
En 1859, les démocrates se crurent assez puissants, non seulement pour défaire le compromis du Missouri, mais PCur aller bien au-delà et ouvrir tous les territoires de l'Ouest à la servitude, lors de leur entrée dans l'Union. C'est ce qu'édictait la loi passée cette année, La restriction de 1821 était rayée d’un trait de plume. Le Sud vit dans ce fait une grande victoire, mais c'était les préliminaires d’une grande guerre qu'on avait posés.
La proclamation du rer janvier 1863, qui appelait à la vie politique quatre millions de nègres, fut la dernière de la longue série de mesures élaborées, soit Pour ajourner des difficultés créées par les divergences d'opinions sur cette question, soit pour la régler d’une façon définitive. Il s’agit de savoir maintenant quels services la liberté a rendus aux nouveaux émancipés.
Cette libération subite des esclaves fut un triste legs pour tout le pays. A la question de la servitude a succédé une question sociale, qui pose un redoutable problème d’une solution difficile. Elle a mis en présence deux populations presque égales en nombre dans plusieurs États. Les deux races, condamnées à vivre côte à côte, sont moralement plus