CHAPITRE TRENTE-NEUVIÈME
fit au milieu des protestations des milliers de démocrates pour lesquels le triomphe de leur parti était surtout un appel à la curée.
M. Cleveland était le premier président démocrate qui entrait à la Maison Blanche depuis la guerre de la Sécession. Comme son parti s'était montré sympathique au Sud, avant les hostilités, il avait été presque décreté de trahison par les républicains. Ceux-ci entretenaient soigneusement ces soupçons de nature à jeter sur la réputation des démocrates une ombre néfaste. Le triomphe de Cleveland fut pour ses amis une complète réhabilitation.
Il régnait un grand malaise aux États-Unis lors de la défaite des républicains. La lutte entre le travail et le capital prenait d’un jour à l’autre plus d’acuité. Partout, à la campagne et à la ville, dans le petit commerce et la classe ouvrière, on prétendait que les compagnies de chemin de fer accordaient des préférences indues aux grandes corporations commerciales, au détriment de la masse du peuple. Ainsi, le tarif des voies de transport, écrasant pour les petites gens, donnait des taux réduits au grand commerce. Le Congrès, à la demande du président, vota la loi dite Znterstate Act pour essayer de mettre fin à cet état de choses.
M. Cleveland tente ensuite une réforme d’une portée encore plus considérable. Durant de longues années les États-Unis s'étaient targués d’être le pays le plus hospitalier du monde, le plus largement ouvert, soit aux victimes de la tyrannie, soit aux déshérités en quête de la fortune. Mais il est rare que les plus belles théories tiennent longtemps en face des exigences politiques ou économiques. On vit en Californie, sous la présidence de Cleveland, les travailleurs de race blanche partir en guerre ouverte contre les Coolies que l'Orient déversait en foule sur la côte du Pacifique. Les Chinois, profitant de la facilité d'accès offerte à tous venants, étaient arrivés par centaines, puis par milliers et menaçaient d’immigrer par légions encore plus considérables. Ces Mongols, se contentant pour nourriture d’une poignée de riz, s’habillant à bon marché, travaillaient pour les salaires les plus minimes. On comprend quelle concurrence écrasante ils créaient au travail des blancs. Menacée dans ses intérêts, la
classe ouvrière se leva en masse et exigea du gouvernement qu'il élevât une barrière pour arrêter l'invasion jaune. Et comme Washington ne se rendait pas assez vite à ce mandat impératif, les ouvriers de San Francisco se livrèrent à des voies de fait sur la personne de leurs rivaux. Enfin en 1881, sous la pression de M. Cleveland, le Congrès vota une loi prohibant l'immigration chinoise aux États-Unis.
A la suite dela guerre dela Sécession, le tarif douanier avait été surélevé afin de donner au trésor des recettes proportionnées à la dette immense encourue pour soutenir les hostilités. En 1886, cette nécessité avait disparu et la caisse publique regorgeait d’un surcroît de recettes. Sous l'effet d’un tarif exorbitant les grands industriels voyaient leur fortune s’accroître de plus en plus aux dépens des consommateurs. Voilà l'abus auquel Cleveland voulut mettre fin.
Dans un message au Congrès (1887) il fait connaître sa pensée sans ambages. «Il ne s’agit pas ici, dit-il, de théories sur le protectionnisme et le libre-échange C'est un état de choses sérieux que nous subissons et non une théorie. Le libre-échange n'est pas en cause. Notre législation tarifaire, source d’un système d'impôts vexatoires et iniques, doit être revisée et amendée immédiatement. Cette réforme s'impose non seulement parce que les recettes s’entassent inutilement, mais aussi parce que le consommateur porte injustement un lourd fardeau ». \
Cet énoncé de la politique présidentielle eut un effet foudroyant. Les grands intérêts financiers qu’elle menaçait, partirent en guerre contre tout changement au tarif. Au Congrès, la Chambre des représentants — en majorité démocratique — se rangea du côté de Cleveland, tandis que le Sénat, républicain, repoussa les amendements proposés au tarif. Telle était son hostilité à la réforme q"il tenta même de relever les droits.
Les démocrates, dans l’ensemble, étaient loin de partager les vues de leur chef. Dans une question de ce genre, les intérêts personnels, priment souvent ceux du parti et du pays. Trop de démocrates se trouvaient liés à l’industrie pour entrer dans les vues de Cleveland. Aussi, affaibli par la défection d’un grand nombre de ses partisans, il succom-