CHAPITRE TROISIÈME
pauvres dont le voyage en Amérique a été payé par des propriétaires, en échange de la perte de leur liberté pendant sept ans. Leur condition, tant que dure l'engagement (indenture), n'est guère meilleure que celle de l’esclave : et, à l’origine de la colonie, on prolonge leur servage sous toutes sortes de prétextes. Une fois l'engagement terminé, l'État leur donne cinquante acres de terre et ils deviennent colons, au même titre que les bourgeois avec lesquels ils ne tardent pas à se confondre.
Au bas de l'échelle se trouvent les esclaves nègres ou sauvages ; ces derniers sont des prisonniers de guerre, ou des captifs achetés aux tribus indiennes. Les indigènes furent traités par les Virginiens avec une cruauté qui cadrait mal avec les prétentions humanitaires de leurs gouvernements successifs. En 1694, la Chambre des bourgeois décréta que tout indien pris à la guerre serait réduit en esclavage. Au premier abord, on serait tenté de croire que cette législation avait pour but d’effrayer les sauvages et de les tenir à distance ; mais si on la juge à la lumière des faits, au regard de l'intérêt des colons, on'ne tardera pas à s’apercevoir que ce n’était ni plus
‘ni moins qu’un appel à la cupidité des colons qui, sous les
prétextes les plus futiles, faisaient la guerre aux Peaux-rou-
ges ou plutôt la chasse aux esclaves.
Non contents de dépouiller ces malheureux de leur territoire, les Anglais voulur-nt marquer leur usurpation du sang de leurs victimes. Ils inaugurèrent cette cruelle politique suivie aux États-Unis depuis lors à l'égard de ces peuplades infortunées, et qui semble inspirée de cet axiome barbare : the only good Indian is the dead Indian, qui ne figure pas, il est vrai, dans le code colonial, mais qui paraît bien leur avoir servi de règle de conduite. L'assemblée de Virginie déclarait, dès 1624, qu’on ne devrait accorder ni paix ni trève à ces barbares. Ceux-ci tentèrent une fois de se soustraire à un anéantissement prochain, mais le complot formé pour se débarrasser de leurs Oppresseurs échoua au milieu de son exécution (1644). Après avoir exterminé environ quatre cents blancs, il se sentirent pris de terreur et s’enfuirent dans la forêt, d'où ils ne sortirent que pour subir la vengeance de leurs ennemis impiacables,
L'Eglise anglicane, étroitement unie à l'État qui n’accordait de droits politiques qu'aux membres de cette communion, se montra d’une rare intolérance envers les cultes dissidents pendant toute la période coloniale. Les quakers, les méthodistes, etc., furent en butte à sa persécution. En 1746, une colonie de cent vingt puritains fut expulsée. La liberté de conscience n’y fut pas, durant de longues années, la compagne de la liberté politique. La tolérance était, il est vrai, dans la lettre de la loi; mais il aurait fallu, pour l'obtenir d’une façon efficace, le concours des mœurs alors antipathiques à tout dissentiment religieux. La compression eut son effet ordinaire et les sectes persécutées prospérèrent malgré l'Église établie, qui finit par ne plus compter que pour un tiers dans la population, à la veille de la révolution. Le fanatisme ne désarma qu’en faveur des protestants allemands ou français. Au dix-huitième siècle, on voulait attirer surtout les hugu-nots pour acclimater en Virginie la culture de la vigne et du mürier. En 1699, sept cents familles de la religion dite réformée passèrent de France dans la plantation. Quant aux catholiques, la proscription les y attendait ; aussi ne tentèrent-ils jamais de s’y établir, et les préjugés à leur égard étaient tellement enracinés que ce ne fût qu’en 1830 que la loi, se relâchant de sa sévérité, leur reconnut les droits de citoyens.
La Virginie, à titre de plus ancienne colonie, est souvent désignée sous le nom de 0/4 Dominion. Elle a eu l'honneur de donner aux États-Unis quatre présidents, dont le plus illustre fut George Washington. C'est aussi la patrie de Patrick Henry, le grand orateur des premiers jours des querelles avec l'Angleterre.