CHAPITRE QUARANTE-TROISIÈME
seule idée de donner de l'argent aux prêtres, habitués qu'ils étaient à en recevoir, semble une impossibilité. Peu à peu, leurs idées se modifient : et la générosité avec laquelle ils soutiennent leurs œuvres ne le cède en rien à celle des Irlandais et des Allemands. Des Canadiens sont aussi venus en grand nombre ; dans leur pays, ils versent la dime, avec ses inconvénients. Eux aussi ont changé de méthode ; leurs églises et leurs écoles aux États-Unis sont très prospères.
» Nous nous abstenons scrupuleusement de prendre part aux luttes de partis. A aucun degré, sous aucune formule la religion n’est mêlée à la politique. Voyez Boston par exemple. Il y a quelques mois, le maire était catholique. Aujourd’hui, il est protestant. Croyez-vous que la religion ait en quelque façon subi le contrecoup de ces vicissitudes politiques ? Pas le moins du monde. Nous n'avons pas considéré l’électicr d’un maire catholique comme un succès religieux. Nous n'avons pas considéré comme une défaite religieuse l'élection d’un maire protestant. Et nous sommes avec ce maire protestant en aussi bons termes officiels que nous le serions avec un maire catholique.
» Ce qui est vrai de la politique municipri. l’est aussi de la politique générale. Le catholicisme n’est pas un parti politique, ne vise aucun but politique. Par conséquent, il ne saurait provoquer de la part des hommes politiques, quels qu'ils soient, de la défiance ou de l'hostilité ».
Commentant les paroles de son interlocuteur, M. Tardieu écrit :
«Il y a aujourd’hui, sur le territoire de l'Union, treize millions de catholiques, avec treize mille églises, seize mille prétres ou évêques. Cette force énorme, en dépit de la hiérarchie romaine, n’est pas tenue pour une force étrangère, mais pour une force nationale. C'est que le catholicisme d'Amérique est profondément américain. Il l’est même à ses dépens ; car comme on l’a justement fait remarquer, c’est en américanisant ses fidèles qu’il en perd un grand nombre. Si l’on s'en réfère aux statistiques de l'immigration, il devrait \ avoir aux États-Unis vingt-cinq millions de catholiques. Le déchet ne peut s'expliquer que par des conversions à l’américanisme que facilite l'éducation américaine — langue,
mœurs, etc. — que le clergé donne aux immigrants au lendemain de leur arrivée.
« En dépit de ce risque, l’Église affirme sa volonté d’être d’abord américaine. A toutes les tentatives pour constituer des églises nationales qui retiendraient plus fortement leurs fidèles, elle répond avec Mgr Ireland, archevêque de Saint- Paul : « Nous ne voulons pas plus dans le catholicisme a: »ricain d’un nationalisme allemand que d’un national e »français ou irlandais». C’est Mgr Ireland encore, si profondément ami de la France pourtant, qui par devoir américain, supprimait naguère l’enseignement du français dans les écoles du Minnesota. Comment nier que la place donnée par le clergé catholique à l’idée nationale, les services quotidiens qu’il rend à cette idée, en encourageant l'immigration, en lui fournissant, si j'ose ainsi dire, les rudiments de l'éducation américaine, n’aient largement contribué à assurer à l'Église la neutralité bienveillante dont elle jouit ? Cette neutralité s'étend aussi bien au clergé régulier qu’au clergé séculier ».
Toutes ces paroles sont à retenir. Personne n'ignore chez nous les regrettables incidents qui ont marqué les rapports des Canadiens établis aux États-Unis avec certains évêques. Les nôtres se sont raidis contre l'effort tenté par ces pasteurs pour les dénationaliser. Il nous a semblé qve cette politique visait exclusivement les Canadiens français, mais il est évident, d’après les confidences qu’on vient de lire, qu’ils sont victimes d’un plan général préparé en vue d'enlever toute empreinte nationale aux catholiques, de quelque nationalité qu’ils soient. Le gouvernement américain regarde l'influence chrétienne comme une forte barrière opposée à l'envahissement des mauvaises doctrines et une puissance de conservation sociale. S'il en est ainsi, les catholiques n’ont-ils pas par ce service acquitté la dette de gratitude qu'ils devaient en échange de la liberté religieuse ? Pourquoi aller au-delà, pourquoi payer, à nouveau, une liberté, patrimoine de tout citoyen de la république ? Et quel a été le résultat de cette dénationalisation à outrance? Si les statistiques ne mentent point, elle a été des plus regrettables pour la religion, et les pertes sont bien plus considérables que M. Tardieu paraît le croire.