CHAPITRE QUARANTE-TROISIÈME
A quoi bon vouloir activer ce mouvement de fusion qui précipite dans la masse commune les immigrés aux États- Unis pour leur enlever tout trait distinctif! Ne se fait-il pas assez rapidement lui-même et fatalement ? Autant vaudrait pousser à une plus grande rapidité la marche des automobiles ? Il est avéré que les Irlandais, les Scandinaves etc, adultes débarqués aux États-Unis restent ce qu’ils sont, leur vie durant, mais que leurs enfants s’empressent souvsnt d'adopter la langue, les mœurs des Américains. Combien ne voyons-nous pas de Canadiens — les plus obstinés cependant à conserver leur identité nationale personnelle — se targuer d'êtres citoyen: de la grande république. Il ne faut pas oublier un côté important de la question: chez les nôtres la religion et la langue vont de pair. Si vous leur enlevez cet adjuvant à leur foi, celle-ci s’affaiblit pour bientôt disparaître. Il n’y a que le groupement qui les conserve dans leur intégrité nationale et religieuse, mais il n’est pas facile toujours de le maintenir. Vienne une crise industrielle dans une ville, ces pauvres diables, nomades par nécessité, vont planter leur tente ailleurs; cette désagrégation du groupe le met en contact avec l'élément étranger qui lui enlève ses traits originels. Au reste, il y a au-delà de ce conflit une question de justice, Si le pouvoir civil tolère la langue française chez les nôtres, de quel front les évêques américains veulent-ils la proscrire ? Ne voient-ils pas que leur intolérance les met aux yeux des intéressés en posture de persécutés devenus persécuteurs ?
Nous aimons à croire que les pasteurs américains ne se sont pas encore rendu compte de l'effet de leur politique. Autrement, il faudrait conclure que leur dévouement reconnaissant à la république pour ce qui est pourtant l'apanage naturel du citoyen moderne, dépasse leur attachement à l’Église, ce qui est inadmissible.
M. le vicomte de Meaux, auteur d’un ouvrage fortement étudié sur la liberté religieuse aux États-Unis, traite lui aussi la question de la fusion des races dans le grand tout américain. Chose qui nous a surpris, il se range carrément du côté des évêques. A ses yeux, les Italiens et les Allemands ont grandement tort de persister à se souvenir de leur patrie. C’est
AE Let SO asie
nm mg um nom mn mm
une manière de voir bien singulière chez un de ces royalistes quand même, attachés au principe de la monarchie et, en France, adversaires irréconciliables de la république, d’ailleurs peu sympathique aujourd’hui. Mais n'ont-ils pas combattu Louis-Philippe et Napoléon III avec la même opposition outrancière. Voici comment M. de Meaux envisage le différend :
« Quand les catholiques allemands ont débarqué sur le rivage américain, ils ont trouvé les catholiques irlandais déjà établis et ils ont évité de se confondre avec eux ; ils ont formé des paroisses distinctes ; ils ont souhaité un clergé issu de leur nation ; ils ont prétendu garder leur langue, et avec leur langue leurs traditions et leurs coutumes. Le droit d’aînesse de la pauvre émigration irlandaise n’a pas manqué d’offusquer une race fière de son rang et de sa force en Europe. Nous avons déjà indiqué cette disposition et les demandes auxquelles, à plusieurs reprises, elle a donné lieu : tantôt pour obtenir, dans les contrées où les Allemands résident, des évéques ou, à défaut d’évêques, des grands-vicaires de leur sang et de leur langue ; tantôt pour avoir à Rome, dans le Sacré Collège, un protecteur particulier ».
Puis de M. Meaux ayant toujours en vue les seuls Allemands, conclut comme suit :
« Tandis que la distinction des nationalités s’efface dans la société politique, l’établir et la perpétuer dans l’Église catholique, ce serait tenir cette Église à l'écart, ce serait susciter contre elle une irrémédiable défiance. Son histoire en ce pays depuis un siècle en témoigne : rien ne lui a été plus contraire, rien n’a soulevé contre elle plus d’anidmaversion et de préjugés que l'accusation d’être une doctrine et une institution étrangères. Qu'elle justifie, qu’elle provoque de quelque manière cette accusation, et désormais elle s’interdit tout accroissement ; bier plus, elle se condamne à décroître ».
Quelque valeur que l’on reconnaisse aux opinions de M. de Meaux, il n’en est pas moins acquis que l'assimilation répugne à toutes les races. Voyez en Europe les efforts des Polonais pour y échapper, en dépit de la pression russe et allemande exercée depuis plus d’un siècle! Le monde mo-