CHAPITRE QUARANTE-SIXIÈME
qui se suffit le plus aisément à soi-même, grâce à la variété des produits de son sol et à la multiplicité de ses industries. L'Ouest est son grenier pour les céréales, le coton abonde au Sud. Non contente de posséder les plus riches mines d'or du monde, la Californie se prépare à fournir à ses voisins le vin qu'ils achètent encore à l'Europe. Les mines d'argent et autres métaux abondent dans le Nevada ; la houille, en Pennsylvanie, se trouve à côté du minerai de fer. Les manufactures de coton, de soieries et de lainages de la Nouvelle- Angleterre rivalisent avec celles de Manchester et de Lyon. Ces richesses naturelles, l'abondance dans la diversité, rendent les Américains indépendants de l'étranger et les poussent vers un protectionisme exagéré, peu conforme de prime abord avec la liberté commerciale, le régime en apparence propre à une république. Mais les contradictions de ce genre se manifestent partout entre les théories gouvernementales et l’économie politique. Notons en passant que Napoléon III, l'homme du gouvernement personnel, a tenté d'introduire le libre échange en France et que la république actuelle a rétrogradé vers le système opposé.
Si, aux points de vue indiqués plus haut, l'Amérique l'emporte sur ses concurrents, elle reste bien inférieure à l'Angleterre sur mer, où sa marine marchande ne s'est jamais relevée des coups que lui ont portés la guerre de la Sécession et la substitution du fer au bois dans la construction des navires. A l'heure qu’il est, il n’y a que trois lignes de paquebots portant le drapeau étoilé entre New-York et les ports européens, et encore doivent-elles leur existence à la coopération anglaise. Il se peut aussi que les placements de capitaux dans les industries, soient plus profitables aux Américains, la concurrence étrangère n’y étant pas à redouter autant que dans les entreprises maritimes.
C'est surtout depuis la guerre civile que le mouvement progressif des États-Unis a pris un essor vraiment extraordinaire. Longtemps comprimée, l'énergie productive du pays, une fois libre, s’est élancée dans la carrière, avec un nouvel entrain comme pour reprendre le temps perdu. Une autorité en matière de statistique, Mulhall, évalue à 49 milliards de dollars l'accroissement de la richesse, durant la période qui
va de 1860 à 1890, somme plus considérable d'un milliard que toute la fortune publique de la Grande-Bretagne (1). Chez nos voisins, presque toutes les forces vives de la nation sont employées au développement du Pays, concourrent à la création et à l'accumulation du capital, tandis qu'en Europe, la politique des armements à outrance non seulement impose l'inaction, au point de vue de la production de la richesse, à trois millions de ses habitants les plus robustes et les mieux doués, mais leur fait prélever sur le reste de la population les frais énormes de leur entretien et les charges ruineuses d'un matériel de guerre auquel les progrès de la science apportent d'incessants et coûteux changements.
Bien que la démocratie ouvre un vaste champ à toutes les ambitions, il ne faut pas croire que cette immense richesse, estimée à 116 milliards, soit distribuée avec un semblant d'égalité, et que les petites fortunes soient la règle aux États- Unis comme en France. Non, la démocratie la plus large n'a pu empêcher l'inégalité des aptitudes, des talents, de produire l'inégalité des fortunes. Hélas, à côté des grands ca- Pitalistes, riches de vingt, de cinquante, de cent millions, s’agite la foule immense des prolétaires, des petits propriétaires, des faméliques, des loqueteux et des sans-travail, - Nulle part, de par le monde, on ne voit autant de millionnaires, champignons financiers poussés en quelques années. Chif. fres bien faits pour étonner, deux mille personnes seulement détiennent plus du quart de la richesse des quarante-six États. D’après le recensement de 1910, plus de la moitié de la fortune nationale est concentrée entre les mains de quarante mille individus. C'est dans ce milieu que se trouve une grande aisance. Mais en dehors de ces heureux, on aperçoit une multitude de petits propriétaires criblés de dettes, dont le passif est égal à l'avoir et qui ne vivent que d'expédients, en attendant une liquidation inévitable. Le méme recensement de 1910 porte à deux millions et demi le nombre de familles dont les fermes et les propriétés sont obérées au montant de leur valeur marchande.
(1) « The new wealth added during a single generation, that is, in the period of thirty years, 1860 to 1890, was no less than 49 milliards of dollars, which sum, is one milliard over the total wealth of Great Britain ». Mulhall. North American Review, June 1895.