CHAPITRE QUARANTE-SIXIÈME
La population des États-Unis s'est aussi développée en dehors de toutes les règles ordinaires de la démographie, grâce à l'immigration qui depuis le commencement du siècle n'a cessé de déverser ses flots d'exotiques, des rives du Maine à celles du golfe du Mexique, L'Irlande s'est dépeuplée au profit de nos voisins, l'Allemagne et les pays scandinaves leur ont envoyé de véritables armées d'ouvriers. Cet apport constant d'éléments étrangers qui se sont fusionnés, au cours de longues années, dans la masse du peuple américain, s'est élevé en moins de quatre-vingt ans à seize millions. Ces nouveaux venus surtout ont augmenté le chiffre de la population primitive qui, laissée à elle-même, se serait accrue dans une faible mesure, car la natalité parmi les souches anciennes est au-dessous de la moyenne. De 1870 à 1890, le dénombrement a accusé une augmentation de 38 à 65,000,000, soit 1,250,000 par douze mois. Durant ces vingt années, l'immigration a importé 8,000,000 d'Européens aux États- Unis. Séduits par la civilisation américaine ou bien noyés dans le flot, les émigrés ont disparu, absorbés par l'élément anglo-américain avec lequel ils ont fait corps, s’assimilant ses qualités et ses défauts. On les voit souvent, fiers de leur nouvelle nationalité, chercher à faire oublier leur pays d'origine, tous travaillant à la grandeur de l'unité nationale. C'est ainsi que plusieurs membres de l'épiscopat catholique américain, recruté surtout parmi la population irlandaise, s'efforcent d'empêcher la formation de groupes distincts, italiens, allemands ou canadiens-français, en refusant de leur donner des desservants parlant leur langue. On sait que nos nationaux ont résisté jusqu'ici à cette tentative d'assimilation. Il y a eu, dans ces dernières années, une espèce d’antagonisme à la fusion jadis si à Ja mode, même parmi nos compatriotes. Du côté de l'Ouest, on voit des centres considérables, presque tous Allemands (1); dans l'Est, des colonies considérables de Canadiens-Français, armés contre cette dénationalisation, se cantonnent dans certaines parties des villes, ayant, comme postes avancés pour se défendre,
(1) A Nilwankee, sur une Population de 400,000 habitants, on compte 300,000 ‘‘lemands.
leurs églises et leurs écoles, refusant d'oublier la patrie quittée à regret. Et viventes, dulces reminisceniur Argos.
Cette ligne de conduite du clergé irlandais ne cache-t-elle pas un dessein politique ? Vienne l'assimilation de tous les groupes catholiques, une même pensée animerait cette masse d'au moins dix millions, et cette pensée hostile à l’Angleterre pourrait avoir une grande influence sur la politique américaine. -
Lorsque l’Europe se trouvait, en 1848, aux prises avec le communisme, on ne se manquait pas aux États-Unis de vanter l'excellence des institutions américaines, obstacles insurmontables, disait-on, aux doctrines anti-sociales. Il était alors de mode de tirer, de la bonne entente existant entre les différentes classes, un argument en faveur de la démocratie. Il est passé ce beau temps, cet âge d'or qui faisait la gloire de nos voisins, et les voici depuis vingt-cinq ans en face du même problème, si pénible pour l'Europe, et aussi insoluble à New- York qu'à Paris ou à Berlin. L’antagonisme du capital et du travail les a posés comme deux adversaires en apparence irréconciliables. Nulle part, les conflits entre patrons et ouvriers n'ont été plus âpres, plus dangereux qu'aux États- Unis ; nulle part les grèves n’ont revêtu un caractère plus menaçant pour l’ordre public qu’à Pittsburg, Baltimore et Chicago. C'étaient, dans leur cadre restreint, comme les combats d’avant-poste d'une guerre sociale. Plusieurs causes ont provoqué la lutte anti-capitaliste ; l'influence de l'Europe dévorée par le socialisme, influence exercée par la propagande de nombreux déclassés que l'immigration traîne avec elle et qui, par leurs discours révolutionnaires, attisent la discorde et enveniment le conflit; la concentration rapide, en quelques mains, d'énormes fortunes plus ou moins avouables et, partant, de nature à exaspérer le travailleur honnête. Cet état de choses a favorisé en premier lieu la création de la société secrète des Chevaliers du travail, et plus tard, de la Fédération américaine du travail, qui enserre, dans ses filets, la presque totalité des syndicats ouvriers de l’Amérique du Nord. En 1910, ses membres étaient au nombre