CHAPITRE DOUZIÈME
gouvernement de la plantation. Il est curieux d'observer le langage tenu par Penn à ses amis, On croirait entendre discourir un précurseur de Montesquieu. Selon Penn, le pouvoir est une émanation de la puissance divine qui doit aider l'individu à faire le bien et à éviter le mal. Aucun mode absolu de gouvernement ne convient à tous les peuples, et il y a des raisons particulières de décider pour telle ou telle forme. Pour lui, tout gouvernement est bon, quel qu’il soit, quand la loi constitue une règle de conduite acceptée de tous et que le peuple prend part à sa confection. Il importe beaucoup cependant d’avoir des hommes droits et justes pour exécuter la loi, car si elle est mauvaisse, ils en atténueront les effets ou la feront réformer.
Trait singulier à noter dans le Jersey, organisé à l’image de la Pennsylvanie, le quaker confiait à son député ce que de nos jours l’on nomme un mandat impératif, et lui accordait un salaire d’un chelin par jour afin de lui rappeler qu'il était le serviteur du peuple. Les lois données par leur chef aux quakers étaient beaucoup moins sévères que celles de la Nouvelle-Angleterre. La législation pénale visait la réforme plutôt que la punition du criminel, appliquant cette théorie humanitaire moderne bien longtemps avant qu’elle eut été préconisée par les philosophes de la fin du dix-huitième siècle. Après la disparition de Penn, les quakers finirent par assimiler leurs lois à celles des provinces voisines.
On cite avec éloges la conduite de Penn à l'égerd des Indiens, qu’il traita avec la plus grande humanité. La gravure populaire le représente sous un chêne légendaire, au milieu des tribus sauvages et les invitant à se confier à lui. La lettre qui suit, à leur adresse, mérite d’être reproduite.
«Mes amis,
«Il y a un Dieu grand et puissant qui a fait le monde et toutes les choses qui s’y trouvent, auquel vous et moi et tous les peuples nous devons l'existence et le bien-être, et envers lequel nous sommes comptables de tout ce que nous faisons ici-bas.
» Ce Dieu grand a écrit sa loi dans nos cœurs ; elle nous enseigne et nous commande de nous aimer, de nous aider et
de nous faire du bien les uns aux autres. Il a plu à cet Être Suprême de me donner un intérêt dans cette partie du monde que vous habitez, et le roi de mon Pays m'y a octroyé une province. Mais je ne veux en profiter que de votre agrément et de votre consentement, afin que nous puissions toujours vivre en paix, dans des rapports de bon voisinage, Le Dieu grand qui nous a créés a-t-il entendu que nous nous dévorions et nous détruisions les uns les autres? N’a-t-il pas plutôt voulu que nous vivions avec modération et affection les uns pour les autres ? Je tiens à vous dire combien je suis peiné des mauvais traitements et de l'injustice dont vous avez eu tant à souffrir, de la part des Européens qui n'ont songé qu’à eux dans leurs rapports avec vous, et ont tant abusé de votre confiance, au lieu de vous donner l'exemple de la bonté et de la patience. Vous en avez éprouvé beaucoup de peine, et telle est la cause, sans doute, des haines et des vengeances qui ont été portées jusqu’à l’effusion du sang ; ce qui a soulevé le courroux de Dieu. Je ne suis pas un homme de cette sorte, on le sait très bien dans mon pays. J'ai beaucoup d'affection et de considération pour vous, et je désire me concilier votre amitié et la conserver au moyen de rapports paisibles fondés sur la bonté et la justice, Les hommes que je vous envoie partagent mes sentiments et se conduiront, en toutes choses, d'accord avec ces principes. Si quelqu'un d’entre eux venait à vous offenser, vous recevriez une satisfaction immédiate, par le moyen d’un tribunal composé d'hommes justes, Pris en égal nombre dans vos rangs et parmi les nôtres, de telle manière qu’il ne vous reste aucun sujet sérieux de dissatisfaction, etc,. etc. ».
Pour nous, Canadiens, rien n’a lieu de nous surprendre dans ce langage du célèbre quaker ; c’est celui que tenaient tous nos gouverneurs aux indigènes. Mais pareilles paroles sonnaient étrangement dans les colonies anglaises où l’Indien, considéré comme un être de race inférieure, se sentait assimilé à la bête fauve et traqué comme elle.
Sous les auspices de son propriétaire, la Pennsylvanie prit un développement énorme en quelques années. Lorsqu'il y mit pied à terre en 1682, avec une centaine d'émigrés, il trou-