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CHAPITRE SEIZIÈME

Laurent depuis un siècle et demi, repasse les mers couvert d'un voile de deuil.

Enfin le triomphe des Anglo-Américains est complet, quoique chèrement acheté ; mais ils sont gens à ne pas regarder aux sacrifices, lorsque leur intérêt est en jeu. Quel profit immédiat trouveront-ils dans la conquête, qui, en définitive, fera surtout l'affaire de la mère patrie? Cet avantage, il leur apparaît dans la tranquillité qui va régner sur leur frontière. Depuis près de soixante-dix ans, la population des établissements les plus rapprochés du Canada vit dans la crainte des terribles bandes de Français et de sauvages. Elle sèche de terreur au souvenir des massacres de Corlar, de Casco, de Deerfield et de Haverhill. Chaque nuit de la guerre est une longue nuit d’angoisses. Dans le silence de ces solitudes, le moindre bruit aux heures des ténèbres semble lui révéler l'approche du redoutable Canadien. Dans leurs rêves, femmes, vie lards et enfants entrevoient sans cesse l'éclair du sabre et de la hache d'arme des compagnons des Rouville et des Hertel. Durant les luttes de l'Écosse et de l’Angleterre, les Anglaises des frontières, sans cesse dévastées par les hommes du nord, chuchottaient le nom du Black Douglas à l'oreille de leurs enfants pour les retenir auprès d’elles. De même, le nom des chefs français porte l’épouvante chez “os voisins. On ne trouve pas d'expression assez fortes au Canada pour stigmatiser la dispersion des Acadiens, opérée au mépris du droit des gens. Certes, on a raison: cet acte empreint d’une froide cruauté, et que les fins de la guerre ne rendaient pas nécessaire, est inexcusable mais l’impartialité ne nous fait-elle pas un devoir de passer cor:damnation sur la méthode de guerre employée par les gouverneurs français ? On frissonne au récit de ces massacres, de ces incendies, de ces femmes et de ces enfants traînés en captivité au milieu de l’hiver (1) et dispersés parmi les tribus sauvages! Quelles misères n’ont pas endurées ces malheureuses victimes ?

(1) Garneau dit que les régistres de Québec sont remplis de noms de personnes enlevées au Massachusetts et au New-Hampshire.

Ces individus traînés en captivité étaient traités avec bonté par les Canadiens et leurs alliés. Eggleston reconnait ce fait : « The Canadians were generally kind

to the captives that fell into their hands and some of the prisoners were sorry to return». L'hon, Juge Gill, de Montréal, est le descendant d'un habitant du New-Hamp.

Rien, autant que ces incursions, n’a contribué à pousser “les Anglo-Américains à la conquête du Canada, à allumer leur haine et leur soif de Vengeance. Un incident, ignoré jusqu'ici au Canada, met bien cette assertion en relief, Dans l'intervalle qui s’est écoulé entre la capitulation de Montréal (1760) et le traité de Paris (1763), quelques publicistes anglais, entre autres un M. Burke, frère dit-on du grand orateur, émirent l'opinion qu’il serait de sage politique de rendre le Canada à la France et de garder plutôt l’île de la Guadeloupe. Ils apportaient à l'appui de cette proposition différents arguments qui n'étaient pas sans valeur au point de vue des intérêts anglais. D'abord, le Canada n'offrait à l'Angleterre que des produits similaires à ceux de ses plantations, tandis qu'à la Guadeloupe on trouverait en abondance le rhum, le sucre, le café et les fruits des tropiques. A cela s’ajoutait une importante considération politique. Débarrassées de toute crainte du côté de leurs frontières, les colonies, peuplées de gens remuants et de caractère difficile, ne se querelleraientelles pas bientôt avec la métropole ?

«Si le peuple de nos établissements, ajoutait le publisciste, ne trouve pas de frein (check) du côté du Canada, il va se répandre dans l'intérieur et s’accroître. Quelles seront les conséquences de cet accroissement d’une Population entreprenante et à l'esprit indépendant ? Je laisse cette question à votre méditation. -En voulant mettre la main sur un vaste territoire, nous courons le risque de perdre celui que nous avons. Un voisin qui nous inspire de la crainte n’est pas le pire des voisins. En mettant de côté la question de sacrifier la Guadeloupe au Canada, nous ne devrions peut-être pas désirer la possession de la Nouvelle-France, même si nous pouvons l'avoir sans sacrifices, I! devrait y avoir en Amérique un équilibre des forces. Si nous gardons le Canada, nous trouverons bientôt l'Amérique du Nord trop puissante et trop peuplée pour que nous puissions la gouverner de Londres »,

Franklin, de Passage en Angleterre au moment de ce débat, se hâte d'y prendre part pour faire la leçon à Burke et à ses

shire enlevé par un parti d'Abénaquis, Il a raconté, dans un opuscule très bien fait, les péripéties de la captivité de son ancêtre.

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