CHAPITRE DIX-SEPTIÈME
se fait remarquer par sa grandeur, elle s’est révélée bien faible dans l'exécution. En regard des succès anglais, c’est un échec. A quoi tient-il? A des causes multiples dont nous venons d'indiquer les deux plus sérieuses. La position géographique du Canada ne devait-elle pas aussi détourner l'émigration de ses plages ? Les arpents de neige de Voltaire constituaient un épouvantail pour bien plus de gens qu'on n'est porté à le croire (1). On se figure facilement ce que les esprits du dix-septième et du dix-huitième siècle en pensaient lorsque l’on voit encore, de nos jours, le Canada présenter à l'imagination du plus grand nombre de nos contemporains de l’Europe, l’idée de solitudes glacées où des émigrés disputent l’espace aux ours blancs et aux tribus sauvages. Les écrits de l’époque portent la trace de l’éloignement que le Canada inspire aux colons; le croirait-on, Mazarin, au milieu du découragement que lui causent les centaines d’ennemis acharnés à sa perte, ne parle de passer au Canada que comme d’une alternative douloureuse à sa situation critique en France.
Ce n'était pas une entreprise souriante que celle de s’établir alors dans le nord de l'Amérique ; les dangers et les ennuis qu’elle comportait faisaient hésiter les plus courageux. A part les glaces et la neige, la guerre avec les Indiens, l’interruption de toute communication entre l'Amérique et la France pendant sept mois de l’année: tout cela prenait des proportions terrifiantes dans l'esprit du peuple. Et c'était “le plaisant pays de France » qu’on leur demandait de quitter pour ces contrées éloignées ! Il fallait un attrait plus qu’'ordinaire pour pousser l'émigration vers ces plages si inhospitalières aux yeux des Français ; il fallait l’appât du gain qu’on finit par trouver aléatoire. Toute autre était la situation de nos voisins. Un hiver comparativement doux, aussi supportable que celui de l'Angleterre, laissait la route vers la mère patrie ouverte toute l’année, ce qui enlevait cette idée d'exil complet qui devait tant peser sur l'esprit de nos ancêtres.
{1} Frédéric-le-Grand écrivait quelque temps avant la guerre de Sept Ans au
sujet di. Canada : « Personne (aucune puissance) n’a envie de suivre la France et l'Angleterre dans leur guerre de merluches ».
Les colons anglais redoutent, il semble, de s'avancer dans l'intérieur : tous leurs établissements s'échelonnent le long de la côte et, en 1775, ils n'occupent encore qu’une étroite lisière sur les bords de l'Atlantique, tandis que les Français, non contents de s’avancer à sept cents milles dans l'intérieur, À Québec, à Montréal, Poussent sans cesse plus loin vers l'ouest, aflaiblissant leurs forces en les éparpillant, Toujours Plus loin : telle paraît être leur devise, et ils s'en vont vers le soleil couchant à la recherche de nouvelles contrées aussi sauvages que celles qu’ils laissent derrière eux. Champlain s'était rendu jusqu’au lac Huron, avait visité la contrée au sud des grands lacs dès 1613.
Mais voici les grands découvreurs : La Salle, Marquette, Joliette, Tonty, Duluth, pour qui les vallées arrosées par le Mississipi et ses principaux tributaires n'auront plus de secrets. La Vérandrye parcourt le Nord-Ouest pendant que les Virginiens et les puritains ne perdent pas de vue les perspectives de l'Océan. Nos ancêtres sont des explorateurs : les Américains plus nombreux ne peuvent inscrire dans leurs fastes des nomscomme ceux que nous venons de citer. La forêt attire les nôtres, l'inconnu les fascine, le goût pour l'aventure les possède tous, il s'empare des hommes marquants de la colonie comme des plus humbles. Le coureur de bois marche sur les traces du découvreur et finit par devenir un danger Pour le pays. Il est à la colonie naissante du dix-septième siècle ce que sont de nos jours à la province de Québec nos Compatriotes émigrés aux États-Unis : une cause de faiblesse. Le coureur de bois se détourne des travaux des champs, encore plus pénibles à cette époque que de nos jours, et son exemple devient contagieux. Le mal grandit à tel point, en dépit des ordonnances qui restreignent les courses dans la forêt, qu’en 1746, un édit est rendu portant les peines les plus sévères contre ceux qui ne reviendraient pas prendre un permis de chasse ou de traite à Québec. Notre colon n’a pas, comme l'Anglais, le commerce lucratif et les pêcheries pour fournir un aliment à son activité. Celui-ci s'enrichit sur place ; celui-là gaspille au loin ses forces et son énergie. Un tiers des hommes valides vivaient dans les bois, faisant la chasse ; car le commerce des fourrures était bien plus profitable que