‹ Les États-Unis [microforme]Chapitre 69 sur 195 · CHAPITRE DIX-HUITIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DIX-HUITIÈME

contrepoids placés à côté de chaque pouvoir, est un chefd'œuvre d’ingéniosité qui révèle chez ses auteurs une connaissance intime des besoins de la société moderne, établie sur les bases du régime populaire.

De la différence de caractère des “opulations et des circonstances particulières aux deux colciies, dérivent :ussi des mœurs spéciales formant deux tableaux d'un vivant contraste. Du côté des émigrés venus de France, la gaieté gauloise, l’indifférence pour le danger, l’activité fébrile de la race latine, le goût des aventures donnent une physionomie bien attrayante au Canada. Là-bas, tout autre est l'aspect du peuple. Acharné au travail et trouvant d'énormes profits dans le commerce, le puritain ou l’anglican ne se sent pas attiré au loin ; l'intérêt l'attache à sa fown où le négoce et le travail des champs assurent son avenir.

La fortune publique va partout de pair dans les colonies anglaises avec l'accroissement de la population. Pendant que le gouvernement français met toutes espèces d’entraves sur la voie du commerce de ses colons (1), l’Anglo-Saxon émigré jouit d’une liberté relative et s’il se plaint des restrictions que la royauté, sous Charles Ier et plus tard le Parlement, veulent mettre à son négoce avec l'étranger, il ne se gène nullement de passer outre. Aussi ses produits se montrent

(1) La France n'a pas encore changé de conduite à l'égard de ses colonies. Au mois de mai 1895, M. de Lanessan, ex-gouverneur de l’Indo-Chine, écrivait ce qui suit :

«La métropole, il faut bien le dire, n'a jamais su doter ses colonies du régime gouvernemental, administratif et économique dont elles auraient besoin. Elle à la prétention de les tenir toujours en tutelle comme des enfants mineurs, alors qu'elles ont besoin d’une indépendance d'autant plus grande qu’elles sont plus éloignées. Au point de vue politique et administratif elle les soumet à des législations faites pour la métropole, ne répondant ni aux besoins particuliers des populations indigènes ct des colons, ni aux nécessités imposées par le climat, la situation géographique, le voisinage de tels ou tels peuples, le degré de développement de la colonie, etc. De ce régime découlent des entraves à la colonisation dont ceux qui l'imposent ne peuvent même pas se douter. Doisje citer cette circulaire adressée en 1893, par l'administration métropolitaine à tous les gouverneurs des colonies françaises, leur prescrivant d'acheter en France tout ce dont elles auraient besoin, avec désignation des villes dans lesquelles les achats devaient être faits ? les briques à Bordeaux et à Marseille, le porc salé au Havre, la paille et le foin ailleurs, etc. L’Indo-Chine dont tout le sol est fait 4e terre à brique et qui produit d'énormes quantités de riz, devait s’approvisionner en France de briques et de riz! — De Lanessan, /a colonisation française en Indo-Chine, Paris, 1895.

dans tous les ports de l'Europe, qui, dans la seule année 1744 lui achète quarante millions de livres de tabac, des milliers de quintaux de poisson pêché dans les eaux canadiennes, des minéraux, des céréales et des bois... En 1763, les importations des colonies anglaises s'élèvent à un million et les exportations à quinze cent mille louis! Un commerce profitable, la vie publique qui coule à pleins bords fournissent à l'activité de ces gens positifs un aliment qui manque à nos ancêtres et les détournent des expéditions lointaines. Pourquoi le puritain quitterait-il le certain pour s’élancer vers de nouveaux horizons où l’attendent l'inconnu et l'incertain ? Enfin, comme si dans cette rivalité tous les avantages devaient se trouver du côté de nos adversaires, lorsque la guerre éclate entre le Canada et la Nouvelle-Angleterre, c'est souvent notre pays qui sert de champ de bataille aux combattants.

Le puritain regarde modestement sa tribu comme le peuple élu de Dieu, qui lui a donné la terre promise en récompense de ses vertus. Pour un rien il s’écrierait : non fecit taliter omni nationi (1). Cette conviction le gonfle d’orgueil et lui donne une idée extraordinaire de sa supériorité. Il est un être à part et il lui est permis d’accabler de ses dédains ses voisins indignes de commisération. Et avec quelle rigueur ne traite-t-il pas tout ce qui est au-dessous de lui! Les nègres demeurent ses esclaves ; les Indiens prisonniers de guerre partagent le sort de ces derniers, et il traite comme les uns et les autres les engagés (indented servants) pendant la durée de leur service. Le mosaïsme exagéré qui domine la Nouvelle- Angleterre déteint sur tous les actes ordinaires de la vie et rend difficiles les relations sociales les plus ordinaires. On s’espionne, on se jalouse, et trouver le voisin en faute est œuvre pie. À voir ces farouches sectaires à l’œuvre, on ne dirait pas qu'ils viennent d’un Pays qui aime à s'appeler Merry old England, et qu’ils sont les contemporains des Merry wives of Windsor immortalisées par Shakespeare. Tout ce qui sent la gaieté, la joie de vivre est resté en Angleterre. Fêtes religieuses, fêtes de familles, traditions joyeuses du Christmas et du New Year, rien de tout cela n’a traversé la mer. La chro-

(1) C'est ce que les ministres ne cessent de lui prêcher.

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