CHAPITRE DIX-HUITIÈME
lonie ? En matière de constitutions, les théories sont de nulle valeur. Le meilleur Bouvernement est celui qui est le mieux approprié aux besoins du Pays, qui s'adapte le mieux aux exigences d’une situation particulière. Pour l’époque et les nécessités du moment, il fallait un régime énergique, un instrument peu compliqué aux mains d'hommes d'action. Il s'agissait de parer, à l'instant, à toutes espèces d’éventualités auxquelles les lenteurs et les atermoiements d’une assemblée populaire n’auraient Souvent pas su faire face. Au reste, que l’on examine l’ensemble des actes des gouverneurs et des intendants, leurs mesures d'économie interne, leurs ordonnances, et qu’on dise si une assemblée selon la conception moderne de la chose aurait agi plus sagement que le Conseil supérieur de Québec.
Un tel régime, malgréses imperfections, aurait suffi pour donner Corps à la vaste conception de Richelieu et de Colbert. Ces grands ministres avaient l'intuition des immenses avantages que la France retirerait des colonies. Malheureusement, avec le dix-huitième siècle parait l’école des économistes, hommes plus brillants que profonds, versés dans l’art d’habiller pompeusement de pauvres idées, de donner une forme scientifique à des paradoxes. Tels sont les faux savants qui propagent cette idée fausse : « Que les colonies dont les productions sont les mêmes que celles de la métropole, coûtent plus qu’elles ne rapportent». Voilà l’axiome d’une exactitude fort contestable, formulé par l’auteur de l'Esprit des lois, que répétera bientôt la classe influente, axiome qui diminue la valeur du Canada et augmente celle des colonies des Indes. Le même philosophe, qui du fond de son cabinet explique les causes de la grandeur et de la décadence des empires, conclut, en parlant des causes de la richesse, à la nécessité de la liberté du commerce, car c’est «la concurrence qui met un juste prix aux marchandises et qui établit les vrais rapports entre elles », mais ce bienfait il refuse de l’étendre aux colonies. Cette liberté doit appartenir en privilège à la métropole, car, pour Montesquieu, «le grand objet des colonies est de faciliter le commerce à de meilleures conditions qu’on ne le fait avec des peuples voisins avec lesquels les avantages sont réciproques ». Ce n’est pas seulement Voltaire et madame de Pom-
padour (1) qui poussent à l'abandon du Canada, mais aussi les classes dirigeantes, et la bureaucratie imbues de ces idées que les colonies n'existent que pour le profit du commerce, qu’il ne s’agit point « de la fondation de villes ou d’un empire », et que les établissements lointains ne sont pas des parcelles du territoire national. Voilà l'état des esprits à l'égard du Canada au dix-huitième siècle, et il n’est pas surprenant que sa perte n'ait pas provoqué de grands regrets. Choiseul luimême, le seul des ministres de Louis XV qui ait été un homme d'État, semble en prendre son parti gaiement ; mais cette attitude n’est-elle pas affectée ? On a lieu de le présumer, lorsqu'on voit ce même Choiseul favoriser, dès 1763, la création à la Guyane de la Nouvelle France équinoxiale (2) et déployer dans cette entreprise un zèle que jamais ses devanciers n'ont témoigné pour le Canada. Durant une seule année la métropole verse dans ces régions meurtrières 10,446 colons, que la fièvre et la famine ont bientôt fait de dévorer. Lorsqu'on songe que pendant cent vingt années, l'émigration de France au Canada s’est élevée à peine à 8,000 âmes et que celle du même pays à la Guyane a dépassé 10,000 en douze mois, on se sent envahi d'une immense tristesse à l’idée de tant d’existences sacrifiées inutilement la-bas, et qui auraient été une force si considérable au Canada !
C'est la concentration des pouvoirs en une seule main qui a permis à la Nouvelle-France de prolonger si longtemps une lutte désespérée contre la vaste supériorité numérique de sa rivale, ou de ses rivales devrions-nous dire, puisque chacune des colonies anglaises prenait part à la guerre dirigée contre nos ancêtres. Mais si les Canadiens du dix-septième et du dix-huitième siècle ne forment qu’une faible légion, comme ils comptent cependant par la valeur et l'honnêteté ! La guerre fait éclater leurs qualités et nous les montre en haut relief. Jamais le dévouement à la patrie n’a été porté
(1) Dans son magistral travail sur l'alliance autrichienne, le Duc de Broglie établit jusqu’à l'évidence que Madame de Pompadour a été étrangère aux négociations qui ont rapproché la France de l'Autriche.
(2) Dans le total des embarquements pour la Guyane, relevé au ministère de la marine, nous remarquons ce qui Suit : « De mai 1763 à juin 1764, Acadiens, Canadiens embarqués à Rochefort, à Boulogne, à Morlaix, pour la Guyane, à diverses époques, 3,580». Il y a, ce semble, exagération dans le chiffre de ces embarquements.