CHAPITRE DIX-HUITIÈME I
plus loin. C’est une société d'élection qui conserve la forte empreinte de son origine, marquée par un choix sévère des colons au point de vue de la moralité, de l'intelligence et de la force corporelle. Les émigrés de cette époque n'avaient rien de commun avec ceux de nos jours. Il fallait à ceux-là cette audace, cet Æs friplex qu'Horace attribue aux hommes qui osèrent les premiers affronter les périls de la mer, pour les pousser hors de leur pays, à la recherche d’une patrie nouvelle, où tout était à créer, dans des conditions pénibles, avec l'inconnu et son cortège de périls. C'était, au Canada comme dans la Nouvelle-Angleterre, des hommes d'élite qui entreprenaient la lutte corps à corps avec la sauvagerie et les misères sans nombre d'un nouvel établissement. Il n’est pas étonnant qu'il soit sorti de cette sélection deux races vivaces, remarquables à des titres dissemblables, mais dont le type s’est conservé sans alliage seulement sur les bords du Saint-Laurent.
Ces deux rejetons de la France et de l'Angleterre furent animés de sentiments bien différents à l'égard de leur métropole respective. Les fils des Normands, des Picards et des Parisiens, transplantés sur les bords du Saint-Laurent, enveloppent leur pays d'origine d’une affection plus forte que toutes les épreuves bien faites pour l’aliéner, et qui survit encure à la séparation que la France fit si peu pour prévenir. Les Anglo-Américains, cuirassés d’indifférence, se détachent de jour en jour des liens de parenté et finissent par s’arracher violemment eux-mêmes des bras de la mère patrie.
Le duel engagé sous le drapeau des deux métropoles, entre les Anglo-Américains et les Canadiens Français, a été long, cruel et accablant pour les uns et les autres. Certes, le sort des premiers ne fut pas enviable durant la lutte, mais ils l'avaient voulue. N'étaient-ils pas les agresseurs ? Combien plus dur le sort de nos ancêtres! Leur pays sert toujours de champ de bataille. L'invasion avec ses ruines s’ajoute aux horreurs habituelles de la guerre qui leur enlève jusqu'aux dernières gouttes de sang. Tout le monde soldat ! Telle est la loi au Canada tandis que les colons anglais, après avoir fait face aux exigences de la situation, voient encore
des bras employés aux travaux ordinaires de la vie. Il faut chez nous que la femme remplace l’homme aux champs pour éloigner la famine, pendant que la population mâle s'épuise avec gloire dans des combats terribles. C’est le dévouement qui lutte ici avec des traits qui le haussent jusqu’à l’héroïsme, car il pressent, dans les dernières phases de la guerre de Sept Ans, l'inutilité de ses efforts et, dans ses dernières victoires, le prélude de l’agonie suprême. O1! quelle sera éternellement vraie cette observation de l'écrivain qui, après avoir étudié les luttes des Français aux Indes et au Canada, s’'écriait : «Là, ce sont quelques hommes qui se distinguent ; ici, c’est tout un peuple qui se montre grand » !