‹ Les États-Unis [microforme]Chapitre 77 sur 195 · CHAPITRE DIX-NEUVIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DIX-NEUVIÈME

blesser les susceptibilités des États si jaloux de leurs droits et que cette concentration de pouvoirs pourrait alarmer (r). Enfin, pour compléter l’œuvre de la défense nationale, le Congrès nomme (19 juin 1775) George Washington généralissime des armées en voie de formation. De tous les officiers américains, c’est le plus digne d'occuper cette haute charge. L'expérience qu’il a acquise dans les guerres contre les Français, une extrême prudence, le placent au-dessus de ses compagnons d'armes. Cet acte du pouvoir suprême inspire un nouveau courage aux milices fières d’obéir à un tel chef. Il quitte Philadelphie après sa nomination et se rend à New-York, qu'il place sous le commandement du général Schuyler, puis court ensuite à Boston pour travailler à la réorganisation de l’armée.

L'audace caractérise les débuts des Américains dans ces hostilités. Non contents de tenir tête chez eux aux Anglais, ils forment le dessein de s'emparer du Canada. Le colonel Ethan Allen qui, au printemps (10 mai 1775), s’est emparé, par un coup de main, des forts de Ticondercg2 et de la Pointeà-la-Chevelure, persuade au Congrès qu’une action prompte et décisive peut lui donner le Canada. Cette proposition agrée à ses membres qui décident de lancer contre cette province deux corps expéditionnaires, l’un par la voie du lac Champlain sous les ordres de Montgomery, et l’autre obéissant à Arnold, par celle des rivières Kennébec et Chaudière. L'automne de l’année 1775 vit les Américains fondre sur la partie sud du Saint-Laurent. S'emparer des forts Chambly et Saint-Jean fut une affaire de quelques semaines et ce succès leur ouvrit la route de Montréal. Le général Carleton, &ouverneur du Canada, résolut de s'opposer à leur marche envahissante. Mais ses troupes ne pouvant tenir devant l’ennemi durent battre en retraite. Les Américains traversent le fleuve, enlèvent Montréal, se rendent maîtres de la rive nord, n'éprouvant nulle part de résistance sérieuse, Ils arrivent à la fin de décembre sous les murs de Québec où Carleton,

(1) C'est le Congrès de 1775 qui a donné aux troupes américaines le nom de Continental army. Son papier-monnaie, décoré de la même épithète, donna lieu,

lorsqu'il fut déprécié à sa dernière limite, à l'expression : Z don't care a continental.

qui avait échappé aux Américains, grâce à quelques soldats canadiens-français, était venu s’enfermer. Nos lecteurs au courant de l’histoire du Canada savent ce qui se passa alors. I1 nous suffira de leur présenter sommairement la suite des faits. Montgomery voulut surprendre la ville durant la nuit du 31 décembre 1775. Pendant qu'Arnold, qui l'avait rejoint sous les murs de Québec, attaquait la porte Saint-Jean, son frère d'armes tentait de pénétrer dans la place par la barrière de Près-de-Ville, sise au bord du fleuve au pied de la citadelle. Les Canadiens l’arrétèrent dans sa course et repoussèrent l'assaut. Montgomery paya de sa vie cette audacieuse entreprise. Québec et le Canada étaient sauvés et l'Angleterre doit certainement la conservation de sa colonie, en cette circonstance, aux Canadiens, si habilement conduits par leurs braves officiers Dambourgès et Chabot. Voilà un fait d'armes que nos concitoyens qui paraissent si heureux de vivre sous le drapeau anglais devraient connattre, ou ne pas agir comme s'ils l’avaient oublié, s'ils ont étudié l’histoire. L'expédition se termina par un désastre. Le froid, le manque de vivres et la maladie décimèrent l’armée qui avait failli s'emparer du Canada. Cette campagne semble, au premier abord, ne pas avoir. eu sa raison d’être, car les Américains en détachant un corps de troupes si considérable de l’armée principale, l’affaiblissaient beaucoup.

Le Congrès s'était fait illusion sur les sentiments des Canadiens à qui il avait écrit que s'ils faisaient cause commune avec les rebelles, leur religion recevrait toute la protection désirable. « Saisissez, disait-il, l’occasion que la Providence elle-même vous présente. Osez être libres. Nous connaissons trop bien les sentiments généreux qui distinguent votre nation pour croire que la différence de religion vous détourne de faire alliance et amitié avec nous. Vous n'ignorez pas qu’il est de la nature de la liberté d'élever au-dessus de toute faiblesse ceux que son amour unit pour la même cause. Les cantons suisses fournissent une preuve mémorable de cette vérité : ils sont composés de catholiques et de protestants, et cependant ils jouissent d’une paix parfaite. Grâce à cette concorde, qui constitue et maintient leur liberté, ils sont en état de défier et même de détruire tout tyran qui voudrait la leur ravir ».

CHATITRE DIX-NEUVIÈME 153

Mais ce même Congrès (1775) oubliait que celui qui l'avait précédé en 1774 mettait au nombre de ses griefs, dans une requête à Georges III, le fait qu’il avait permis aux Canadiens de «pratiquer cette religion qui avait inondé de sang la Grande-Bretagne et répandu l’impiété, la bigoterie, la persécution, le meurtre et la sédition dans toutes les parties du monde ».

En présence de ces paroles contradictoires, les Canadiens que l'Angleterre avait cherché à se concilier par la Loi de Québec, qui leur, donnait un conseil législatif où figuraient un certain nombre d’entre eux, permettait l'exercice le plus complet de la liberté religieuse et leur rendait les lois civiles françaises, prirent des attitudes différentes. Les uns se renfermèrent dans une prudente neutralité, tandis que les autres prirent carrément partie pour Carleton qui avait su gagner l'amitié des gens influents du pays. Un petit groupe fit cependant cause commune avec les Américains. A ces partisans du Congrès, le Canadien né malin comme le Français, donna le nom de Congréganistes.

Douze ans s'étaient écoulés depuis le traité de Paris, et le souvenir des horreurs de la guerre qui avait séparé nos ancêtres de la France, demsurait vivace dans leur esprit. Or, à qui devaient-ils tous : s malheurs, si ce n’est surtout aux Bostonnais, leurs enne de plus d’un siècle ? Sans affection pour les Anglais, voyaient encore dans la main qu leur tendaient les rebelles, les armes jadis si souvent tournées contre leurs poitrines.

Washington, après avoir mis en bonne voie l’œuvre de la réorganisation des troupes, se rend au camp des insurgés, près de Boston, dans le dessein de chasser les Anglais de cette ville. En quelques heures, la nuit, ses soldats fortifient les hauteurs de Dorchester qui dominent la place. Howe, le successeur de Gage, craignant d’être écrasé, s’embarque en toute hâte pour Halifax avec ses troupes et environ quinze cents loyalistes, réfugiés auprès de lui pour échapper aux mauvais traitements des rebelles. Par une étrange contradiction, les Américains qui levaient l’étendard de la révolte au nom des grands principes de la liberté, faisaient endurer à ceux d’entre eux qui ne partagaient pas leur manière de voir,

une persécution bien pire que celle qu'ils reprochaient à l'Angleterre (1).

Nous sommes arrivés au point culminant de la crise dont l'origine remonte à 1764. Il y a douze ans que l’on s’épuise en récriminations d’un côté, et en une résistance obstinée de l’autre. Les Américains ont perdu tout espoir de réconciliation, et leur esprit s’est habitué, par degrés, à accepter l'idée de se séparer de la métropole, extrémité qui leur paraissait impossible aux Premiers jours de l'agitation. Jusqu'ici la rébellion n’a eu pour objet que la défense des droits Communs à tous les sujets anglais, avec larrière-pensée, sans doute, de passer de la résistance à l'agression si justice ne leur était pas rendue. A la fin de l’année 1775, la rupture est un fait accompli ; il ne reste plus qu’à la ratifier. C’est à quoi s'occupe le Congrès de 1776 réuni à Philadelphie.

Le 4 juillet 1776, date mémorable entre toutes aux États- Unis, il déclare au monde que les plus jeunes des colonies fondées par les Européens, depuis la découverte de Colomb, prennent place avant leurs aînées parmi les nations de la terre.

La déclaration de l'indépendance des États, préparée par Jefferson, est comme la Grande Charte des libertés américaines ; mais elle est loin d’avoir dans sa forme la simplicité de l’acte que les barons normands arrachèrent à Jean sans Terre.

Son préambule se développe dans quelques phrases sonores affirmant que tous les hommes sont créés égaux et dotés, par le Créateur, de certains droits inaliénables parmi lesquels figurent la vie, la liberté et la recherche du bonheur. Puis, suit une longue énumération des griefs — au nombre de vingt-six — dont il a été impossible d'obtenir le redressement (2). Ce document était bien en situation, mais que cette évocation des Principes primordiaux, bâses des sociétés, sonne

(1) Les colons Joyalistes, qui étaient restés fidèles à la Grande-Bretagne, furent forcés de quitter la Nouvelle-Angleterre. Ils vinrent s'établir au Nouveau- Brunswick, à la Nouvelle-Écosse et dans le Haut-Canada. Carleton, dans la Baie des Chaleurs, doit sa fondation à un contingent de ces victimes de la révolution, dont les biens furent confisqués. Le roi Georges III leur donna des terres, à titre de compensations. Le plus célèbre de ces émigrés fut sir William Johnson, qui commanda les sauvages durant la guerre de la Révolution.

(2) Outre le Slamp Act, la loi imposant des droits sur le thé, le plomb et le verre, celle qui permettait de juger les causes coloniales en Angleterre, les Améri-

Page 1