CHAPITRE VINGTIÈME
soldat comme d’avoir à redouter les assauts d'un ennemi qui se dérobe sans cesse. L'armée d’invasion perd énormément de monde, et pour comble de malheur elle reste sans nouvelles de Clinton qui doit venir la rejoindre. On dit que Lord Germaine, pressé un jour d'aller retrouver des amis qui l’attendaient à un club, avait quitté son bureau avant de s'assurer si ses instructions à Lord Clinton avaient été expédiées à leur adresse. Cette négligence retarda leur envoi de plusieurs jours, et ce général resta l'arme au bras à New- York pendant que Burgoyne s'épuisait en vains efforts. Enfin, ce dernier, pressé de toutes parts, avec une armée démoralisée, dut se rendre (16 octobre 1777) au général Gates, à Bemis Heights, sur l'Hudson, à une vingtaine de milles d'Albany où il aurait dû opérer sa jonction avec l’armée de New- York. L’Angleterre perdait par cette capitulation les services de 8,000 hommes, car un article de la capitulation portait qu’ils ne combattraient pas «en Amérique durant la présente guerre ».
La victoire de Gates constitue l'avantage le plus sérieux remporté par les Américains depuis le commencement des hostilités. Elle eut un immense retentissement en Europe, et détermina l'intervention armée de la France, de l'Espagne et de la Hollande en faveur des colonies révoltées.
Mais une question s’imposait : qu'allait-on faire de l’armée prisonnière ? Le Congrès pensa que l’expédier en Angleterre serait permettre au ministère de la guerre de l'envoyer batailler en Europe, à la place de troupes qui viendraient la remplacer en Amérique, et il résolut de retenir prisonniers les soldats de Burgoyne, au mépris des articles de la capitulation. Ce ne fut pas le seul acte malhonnête dont le Congrès se rendit alors coupable. Il se fit payer en or les frais d’entretien de cette armée, frais acquittés par lui avec du papiermonnaie.
Au cours de l'hiver de 1776-77, endant que Howe avec ses officiers profite du mauvais temps pour donner carrière à tous ses goûts pour la vie mondaine, Washington, campé sur les hauteurs de Valley Forge, utilise autrement l'arrêt forcé des opérations militaires, Il a remarqué combien l'art de la guerre fait défaut à ses recrues qui ne peuvent tenir en
bataille rangée, contre l'ardeur d'une armée bien disciplinée, et il entreprend de les transformer en soldats, tâche ingrate dans laquelle la science militaire de l'officier prussien, Von Steuben, lui est d’un grand secours.
D'autres officiers étrangers, le baron Pulaski, le baron de Kalb, Duplessis et le marquis de La Fayctte avaient aussi obtenu l'honneur de combattre sous les ordres de Washington, mais nul d’entre eux ne lui rendit de services plus signalés que ce dernier. A l’âge de dix-neuf ans il disait adieu à ses parents, à sa jeune femme, pour s’embarquer à destination des États-Unis sur un navire frêté à ses frais. Frappé par sa haute intelligence, Washington se prit d'amitié pour cet étranger à qui le Congrès reconnut — fait exceptionnel — son grade de major-général, ce qui lui donnait droit au commandement d'un corps d'armée. La Fayette préféra rester attaché à l'état-major de Washington, et ce n’est que vers la fin de la guerre de la Révolution qu'il accepta de commander une division.
Au printemps de 1778, la cause américaine paraissait perdue malgré la résistance opiniâtre qu'elle avait faite jusque-là. Le Congrès manquait de troupes, ses ressources s'épuisaient sans qu'il vit les moyens d'en trouver de nouvelles. La perspective est tellement sombre que Washington luimême, malgré son grand courage, sent parfois le découragement envahir son âme. Il désespère de la victoire à moins d'une intervention de la France. Au mois d'août 1778, il écrit : «Ce sera un miracle si nous pouvons résister longtemps. Si l'opinion publique et les ressources du pays ne changent point, nous en seront réduits à voir notre cause soutenue par les armées étrangères ». Ce secours indispensable, les États- Unis allaient le recevoir. Depuis le commencement des hostilités, le gouvernement de Louis XVI suivait avec un intérêt croissant les péripéties d’une lutte que ses agents avaient encouragée. De Vergennes, le premier ministre, s’employait en négociations avec la cour d'Espagne pour la déterminer à entrer dans une coalition dirigée contre l'Angleterre au profit des insurgés. Franklin qui avait déjà rempli deux missions infructueuses — une à Londres, lors des difficultés du Samp Act, et une au Canada, sollicitait le gouvernement