CHAPITRE VINGTIÈME
de déclarer la guerre à l’Angleterre, l’occasion lui parut propice pour reprendre le projet. Son premier soin fut de gagner à la cause l'amiral d'Estaing, commandant de l'escadre française. Il y réussit facilement, et le jour où il fait savoir à notre jeune enthousiaste qu'il se range à son avis, La Fayette exultant lui écrit en ces termes :
«Votre à propos du Canada fait un admirable effet. Toutes les imaginations sont huchées sur des raquettes (sic) et glissent le long du lac Champlain. La mienne est vivement occupée du bonheur de me battre avec vous, avec telle qualité et commandement que ce puisse être ».
Les deux amis élaborent un plan de campagne comportant la coopération de la France et des États-Unis. Chacun de ces deux pays devait fournir cinq mille hommes de troupes qui marcheraient sur Montréal et Québec, pendant que la flotte de d'Estaing remontant le Saint-Laurent viendrait les appuyer. Ce projet part: réalisable au Congrès qui consentit à participer à son exécution. Restait à obtenir l'approbation de M. de Vergennes. Gérard de Rayneval, représentant de la France aux États-Unis, se chargea de mettre son gouvernement au courant de l'affaire.
Sa dépêche est curieuse. Il y est question de «chefs Canadiens qui sont venus le voir à Philadelphie et qu'il a présentés à l'amiral à bord du «Languedoc». Ils virent, par leurs yeux, la présence des marins du roi et entendirent la messe dont ils étaient privés depuis dix-sept ans». « C’étaient, dit M. Doniol (1) qui analyse la narration de Gérard, d’anciens amis de la France. L'un d'eux en parlait encore la langue et portait au cou une médaille donnée par M. de Vaudreuil ; la sœur de sa mère avait été la femme de Bougainville et il trouvait un cousin sur l’escadre. Cette visite, qui arriva au milieu des projets sur le Canada, parut à l'amiral fournir l’à-propos dont il avait besoin pour adresser à ces Français d’autrefois l'appel prévu par les instructions du roi. Il comptait appareiller aussitôt que la Fayette serait de retour ; en publiant maintenant cet appel, il pouvait faire accroire aux Anglais que l’escadre pre-
(1) Histoire de la participation de la France à l'indépendance des États-Unis. 1:
est évident que ces chefs canadiens étaient des sauvages. De Rayneval et d'Estaing se montrent en tout ceci peu renseignés ‘ur le Canada.
nait une autre direction que celle de leurs îles. Le 28 octobre, en conséquence, du Languedoc où elle avait été imprimée, il expédia la pièce à Boston. Elle rappelait aux anciens Français de l'Amérique Septentrionale le temps passé, les biens et la grandeur dont ils avaient joui, elle leur présentait la perspective de voir ce temps revenir ».
De son côté, d'Estaing annonce au comte de Vergennes qu’il a lancé une proclamation aux Canadiens, proclamation qui n’arriva jamais à son adresse, car elle tomba entre les mains des Anglais. Il écrit en ces termes :
« En mer, à bord du vaisseau de Sa Majesté, le Languedoc, ce 5 novembre 1778.
» Monseigneur,
» J'ai l'honneur de vous rendre compte que j'ai choisi pour publier la déclaration énoncée dans mes instructions le temps le plus rapproché de celui du départ de l’escadre du roy, et le moment où quelques sauvages sont venus de très loin pour s'assurer par eux-mêmes et pour savoir à bord si nous étions
bien réellement des Français, pour demander à voir le pavillon blanc dont l'aspect les fait toujours danser, à entendre la messe dont ils étaient privés depuis 17 ans, à recevoir l’accolade du révérend père récollet qui est notre aumônier, sans parler de quelques fusils, de la poudre, des balles et de l’eaude-vie dont ils ne se sont occupés qu'avec modération, mais qu’ils ont acceptée avec grand plaisir (r)”.
La réponse de M. de Vergennes vint jeter de l’eau froide sur l'enthousiasme de La Fayette. Il voyait toutes espèces d’objections au projet et pour le présent et pour l'avenir. Il se trouva, pour combler la mesure du désappointement de notre héros, que Washington, pour des raisons autres que celles que faisait valoir le ministre français, refusa de donner son concours au projet de conquête du Canada. Les longues luttes engagées durant plus d’un siècle, entre les colonies anglaiscs et la Nouvelle-France, avaient laissé assez d’animosité de part et d'autre pour lui faire appréhender une reprise d'hostilités, le jour où la France déploierait encore son drapeau
(1) Archives de la marine.