CHAPITRE VINGTIÈME
dans ses anciennes possessions. Le plan de La Fayette fut écarté à raison de toutes ces oppositions.
L'alliance franco-américaine eut pour premier résultat l'évacuation de Philadelphie par Lord Clinton, qui craignait d'y être bloqué par la flotte de l'amiral d'Estaing. Celui-ci arriva trop tard dans la Chesapeake pour contrarier ce mouvement. Il dut faire voile pour New-York et Newport dans le but de combiner avec le général Sullivan une action commune contre les troupes anglaises. Par malheur, Sullivan se trouva en retard d’une semaine et d'Estaing, redoutant d’être pris à revers par la flotte ennemie, partit pour Boston où il fit réparer ses navires maltraités par une tempête. Les Américains de Boston, irrités contre lui, insultèrent ses marins, pendant que Sullivan de son côté l’accablait d’injures. D'Estaing indigné et dégoûté mit le cap sur les Antilles.
Après ces fâcheux malentendus, une escadre française transporte enfin en Amérique 6,000 hommes commandés par le marquis de Rochambeau, qui jette l'ancre à Newport et que le découragement des Américains frappe tout d’abord. «A notre arrivée, écrivait-il en France, le pays était dans la consternation, le papier-monnaie avait subi l'énorme dépréciation de 60 p. 100. Débarqué seul avec mon état-major, sans troupe, nous ne vîimes personne dans les rues. Ceux qui se trouvaient aux fenêtres paraissaient tristes et abattus. Envoyez-moi des troupes, des vaisseaux, de l'argent. Ne comptez ni sur ce peuple ni sur ses ressources ».
Ce général était un homme de grand mérite, tout entier à sa besogne. Le duc de Lauzun, un des chefs de l'expédition, qui se montra aussi brave sur le champ de bataille qu'il avait été brillant courtisan à Versailles, nous a laissé dans ses Mémoires ce léger portrait à la plume de de Rochambeau.
« Il ne parlait que de faits de guerre, manœuvrait et prenait des dispositions nécessaires dans la plaine, dans la chambre, sur la table, sur votre tabatière si vous la tirez de votre poche ; exclusivement plein de son métier, il l’entend à mer- : veille ».
Parmi les autres officiers accourus au secours des Américains, on remarquait le comte Dillon, de Chastellux, auteur
des Voyages dans l'Amérique Settentrionale, le vicomte de Custine, M. de Ségur, qui devait, plus tard, écrire son célèbre ouvrage sur la Campagne de Napoléon en Russie, le marquis de Deux-Ponts, le marquis de Laval-Montmorency, le comte de Fersen, noble suédois ami dévoué de Marie-Antoinette qui accompagnera la famille royale de France dans sa fuite en 1791, et le comte de Saint-Mesmes.
L'armée frar ,4 + ayant été obligée de passer l'hiver dans l'inaction à Nev.,ort, Lauzun et ses amis profitèrent de ces loisirs forcés pour nouer des relations avec la société de cette ville. Leurs belles manières, l'exquise politesse de ces brillants cavaliers de la cour la plus élégante de l’Europe, ravirent les femmes du monde. A un point de vue plus sérieux, l’admiration que provoquait la discipline du corps expéditionnaire n'était pas moins grande. Du côté des Français, aucun pillage, aucune maraude : vivres, marchandises, tout était payé aux négociants, tandis que les habitants américains ne se génaient nullement pour rançonner à qui mieux mieux Français et Anglais. Fersen fait un assez piquant tableau de ces genslà: «Ils sont, dit-il, d’une cupidité sans égale, l'argent est leur dieu ; la vertu, l'honneur, tout cela n’est rien pour eux auprès de ce précieux métal. Dans tous les marchés que nous avons conlus avec eux, ils nous ont traités plutôt comme ennemis que comme amis. Ils vendent des vivres aux Anglais qui les paient cher ».
C’est après l'arrivée des Français que le peuple apprend que la trahison s’est glissée dans les premiers rangs de l’armée, et que Benedict Arnold a formé le projet de vendre au général Clinton un fort qui couronnait les hauteurs de l’Hudson. Le major André, officier anglais envoyé auprès d’Arnold pour traiter de la reddition de la placc, tombe entre les mains des Américains et est passé par les armes comme espion. Arnold, voyant sa conspiration découverte, prend la fuite. C'était un officier de talent, qui avait commandé l’armée d’invasion du Canada en 1775, «près la mort de Mont- &omery. Washington le tenait en haute estime et le considérait comme un de ses meilleurs lieutenants. Le nom de Benedict Arnold est voué à l'exécration des Américains. Sa conduite infâme, au moment où les armées du Congrès lut-