CHAPITRE VINGT ET UNIÈME
la cause qui l'avait rendu nécessaire, Si la faiblesse du pouvoir central s'était maintes fois manifestée durant la guerre, elle s’accusait après la paix d’une façon bien plus sérieuse. Au bout de quelques années, le Congrès tombait dans le plus profond mépris, et aux États-Unis et en Europe. Impuissant à se faire respecter à l’intérieur, il avait provoqué l’hostilité de l’armée, en répudiant honteusement les engagements pris envers les soldats congédiés sans avoir reçu leur paye. Washington dut un jour intervenir d'urgence pour le sauver d'un coup de main que des mécontents voulaient tenter contre lui. L'indignation de ces militaires, qui avaient donné cinq ans de service à la république, versé i:1r sang pour l’établir et qui se voyaient refuser une pension pour leurs vieux jours, n’était-elle pas légitime ? Cette ingratitude du Congrès est un des traits les plus noirs de son histoire, bien qu’elle ne justifie pas cette insurrection. La nullité du gouvernement, son inertie, conséquence du peu de ressources mises À sa disposition, finirent par alarmer Washington, Hamilton, Jay, Madison et les autres esprits clairvoyants des Etats-Unis. Le pays allait perdre les bienfaits de l'indépendance, et retomber dans une situation pire que celle d’où il était sorti, au prix d'une guerre de huit années ; l'anarchie à courte échéance s’avançait. Une Convention convoquée d'urgence se réunit à Philadelphie ; on y remarquait tout ce que les États comptaient d'hommes de valeur.
Washington fut appelé à la présider. A ses côtés siégeaient Randolph, gouverneur de la Virginie, qui plaidera la cause des droits des États ; Madison, futur président qui nous a laissé les Madison papers, mine d'informations sur les délibérations de cette assemblée constituante ; Jay, esprit large, dont on fera plus tard un ambassadeur à Londres ; Gouverneur Morris, à qui nous devons d'intéressants mémoires dans lesquels les congressistes de 1775 sont assez malmenés ; James Wilson et enfin Hamilton, pour ne citer que les plus marquants. Ce dernier, ancien officier de distinction, était un homme fort versé dans le droit constitutionnel. Ses études l’avaient fait scruter toutes les constitutions du monde, depuis le pacte des ligues achéennes jusqu'aux chartes anglaises du moyen-âge. Il avait puisé dans Montesquieu, dont les
œuvres paraissent avoir été entre les mains de tous les Américains instruits du temps, ces généralisations du droit exposées d’une façon si lucide dans l'Esprit des lois. Après avoir pris part à l'élaboration de la charte des libertés américaines, il la défendit la plume à la main, lorsqu'il fallut en obtenir la ratification par les différentes colonies. Cette défense fut publiée dans le Federalist, Ce recueil est resté le meilleur commentaire de l'œuvre de la convention et le reflet le plus fidèle des idées des constituants dont les délibérations se firent à huis-clos. Hamilton fut à la politique ce que Washington avait été à l'armée: l'âme et l'inspiration de l'assemblée de Philadelphie, Provoqué en duel par Aaron Burr dont il avait sévèrement critiqué la conduite (1804), il accepta un combat qui lui fut fatal.
La convention se mit à l'œuvre dans le but de doter la République d'une charte qui la sauverait de l'anarchie, tâche aussi ardue qu'immense, Il importait de concilier les intérêts des États avec ceux du Pouvoir central, sans heurter de front les susceptibilités régionales si hostiles à la création d'un Congrès puissant, Il y eut, durant six mois, un conflit perpétuel entre les forces rivales du gouvernement à créer et des pouvoirs existants : c'était la bataille de la centralisation contre l’entétement des groupes décidés à céder le moins possible de leur autonomie. Si la constitution actuelle sortit des travaux de 1787, ce fut grâce au génie et au courage de quelques hommes d'État qui, s’élevant au-dessus des préjugés de clocher, pesèrent de tout le poids de leur puissance intellectuelle sur les partisans de l'indépendance provinciale. L'ensemble de l'œuvre des constituants n’est que la résultante d’une longue série de compromis entre les prétentions opposées des fédéralistes et des autonomistes. Il en coûtait à certains délégués de constituer un pouvoir central effectif, ayant une âme et des organes et des moyens de se faire respecter. Plusieurs de ces derniers, occupant des charges importantes chez eux, se sentaient diminués de toutes les concessions réclamées au profit du Congrès. L'abdication d'une partie de leur droit prenait, à leurs yeux, les proportions d’un sacrifice personnel fait à l'étranger, car l'idée de patrie s'étendant à tout le Pays, ne répondait pas aux aspirations