CHAPITRE III
l'ouïes les puissances mondiales possèdent des territoires conquis et tenus en sujétion. Dans quelles cas heureux (comme celui des territoires pria au Mexique par les Américains, ou celui de F Australie, paisiblement colonisée par les Anglais), les pays occupés se trouvaient presque vacants : la population première y était si clairsemée qu'elle a été bientôt submergée par lés nouveaux venus. Mais, dans d'autres exêniples, plus nombreux, cette population a augmenté au lieu de disparaître, et, grâce à la régénération produite par une administration meilleure, elle commence à réclamer ce qu'elle appelle ses droits. Sous un régime despotique, où tous les sujets sont bien au-dessous du mattre et les degrés de sujétion n'importent guère, les conquérants et les vaincus sont à peu près de niveau, — leur monarque les domine tous ; mais à notre époque de souverainetés populaires les sujets sentent plus viveoient leur humiliation. Ils ont à leur tour leur réveil, et demandent la liberté et l'égalité. Si une royauté de droit divin n'en peut tenir aucun compte, un gouvernement fondé sur les principes démocratiques et les droits
de rhommene peut pas, ea bonne logjwf^ei, refoser cm droits, à moins de prétendre que les postulants n*ea sont pas dignes^ cp'ik appurtieyaosent k. des, r^ices inférieures ou tout au moins arriérées.
D est assez fadb de gouverner d^ simples sauvagesn comme les indigènes de VA&iqoe tropicale : 1^ qualité aécessaires sont alors la fermeté,, la droiture, la patience et le bon sens. C'est une aulM a£Gfiire quand il s^agit d^ races plus intdUgentes, qui ont leur histoire et leur civilisation,, tdUes que les Hindous, les Egyptiens on lefi Arabes d'ÂIg&ie et de Tunisie : plus on travaille à les matnûfe et à dévek^per leur luen-étre, plus on risque de les. vdtr s'impatienter.
Toutes les nations qui possèdent des colonies auroAt tôt ou tard à affronter ces di£E[cultés. Les AHennaocts sont les plus heureux : leurs possessions lointaines ne soatpas nombreuses, et les habitants en sont si peu civilisés que de bien longtemps ils ne réclameront aucuiie espèce d'autonomie. Beaucoup d'Allem<Mids à vrai diipe trouvent que les Pcdonais, qui sont dans leurs frontières, sont une race inférieure ; mais ils pensent qv^ cette infériorité disparaîtrait sur-le*champ si les Polonais voulaient seulement se laisser germaniser. Pans Tempire britaxmique, la proportion entre svyçts etmi|itrès est d'environ si^ contre un ; la a plus grap4^ Fraoce » renferme aussi plus de sijyets que de citoyens. Ces deux nations ont, l'une au Sud, lautre au Noisd de l'Afrique, des colonies tihs difficiles à gouverner» parce que la population indigène s'y accroît très v^e et qu'il s'y trouve aussi, non pas simpl^nent quel-
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ques fonctionnaires et quelques négociants, mais un grand nombre de colons. Quand les conquérants et les vaincus vivent ainsi la même existence, il est très malaisé d'établir entre eux de bons rapports. L'arrogance du tout petit colon est plus insupportable que celle du fonctionnaire ; et la métropole, qui doit concilier la protection de ses nationaux avec ses devoirs envers les indigènes, trouve la tâche extrêmement ardue. La Grande-Bretagne et la France ont, comme l'Allemagne,, l'avantage immense de n'avoir pas chez elles cette question à résoudre. Elles n'ont pas en Europe de races inférieures, d'habitants de couleur; quoi qu'il arrive aux colonies, la patrie au moins est à l'abri des guerres de races. En Russie la situation est moins bonne, car les peuples les plus divers y vivent tous sur un territoire unique et immense ; mais la plupart d'entre eux y ont leurs domaines bien marqués, et leurs caractères se fondent les uns dans les autres par une dégradation q[ui rend difficile à définir la limite où commencent les peuples inférieurs. Nulle part on n'y rencontre l'abtme qui sépare l'Américain du nègre.
C'est en Amérique en efiet que se pose le problème de races le plus compliqué. Les Philippins et les Havraïens, eux, sont éloignés, et l'Amérique pourrait sans peine se passer d'eux ; mais aux États-Unis même la présence de populations de couleur entraîne des difficultés devant lesquelles toute la sagesse des honmies d'État et le sang-froid, pour ne pas dire la généroûté, du peuple américain sont à peine suffisants.
Les divers éléments non-européens qui. vivent dans
XB8 POPULATIONS DE COULSUR AUX ÉTATS-UIIIS 7$
Tempire des États-Unis comprennent ensemble environ 18000000 drames, et appartiennent à cinq branchesdistinctes de Tespèce humaine: ce sont des Indiens^ des nègres, des Mongols, des Polynésiens et des Malais. Ces cinq races différent entre dles, parfois plus même que de la race blanche ; la question de politique à suivre i leur égard ne se pose pas pour chacune de la même façon. Pourtant on peut noter quelques points communs, moins entre les races elles-mêmes que dans leurs rapports avec les blancs.
Il faut tenir compte du fait que le blanc est imbu de la croyance & la supériorité de sa race. Ce sentiment est plus fort peut-être chez les peuples du nord de rSuropeque chez ceux du sud ; il passe, à tort ou à raison, pour être un apanage des nations de langue anglaise. Sans doute les succès du Japon ont porté une nide atteinte h cette idée des peuples de FEurope et d& TAmérique, qui se flattaient d'être appelés à gouverner le monde ; mais ils n'ont nullement changé Tesprit du Californien par exemple, ou de TAustralien, qui est résolu à garder à son pays, quoi qu'il arrive, le caractère de « pays^ de race blanche » (a white man's courUry). L'homme de sang européen est prêt à se faire servir par des domestique» de toutes races, à recevoir l'Asiatique (rarement l'Africain) dans ses universités, et même dans sa maison, comme un hôte distingué ; il est prêt à l'estimer, à l'admirer : mais il se sent irrité s'il vient lui faire concurrence, et il rejette avec indignation l'idée qu'un homme de cette race puisse épouser quelqu'un de sa famille. Combien de gens, parmi ces Anglais et ces^
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Américain» doni toute la sympathie et renthoiudasiiie, dans la dernière guerre, allaient auxJaponais^aucaient mieux aimé voir lears soeurs et leurs filles mariées à des Japonais cfû?k des R^isses? Cependant les Japcmda sont entrés sans résenre dans les voies de h oiYilisatîon eurropéenne, ils s'y Hoivt montrés de très bons disciples^ et il semble qu'on pourrait les mettre sur le même plan que les peuples de race blanche.
On trouve de curieuses inconséquences dans cette question du mélange dés blancs avec les races de couleur. Dans Tlnde, au Japon^ aux Philippines^ rkomme blanc n^a jamais montré une aversion physique pour les femmes de couleur. Quand on pense à Forigine des milliottis de mulâtres que Ton trouve dans le sud des États- Unis, Ténergie avec laquelle on y dénonce le dang^er dé la « misoégénation » devient quelque p^i comique. D'autre part, le blanc a toujours eu en horreur ridée d'une union entre les femmes blandies et les hommes d'une autre race. Il y a eu des unions légales entre blancs et femmes asiatiques, et même africaines, mais elles ont été rares. Pour les Anglais aux Indes, les Français en Indo-Chine, les Américains aux Philippines, un compatriote qui épouse une indigène, même de condition élevée, est dégradé de sa caste.
Admettonê pour un instant que ces antipathies reposent sur un préjugé, et qu'elles s'évanouiront avec le progrès des Iwnières et des sentimoits de fraternité humaine : il y a une autre raison qui nous ferait hésiter à approuver les mariages mixtes. Il n'est pas du tout certain que, de parents très différents par leur race,
LES POPULATIOKd DE COtlUBUR AtTX frkTB'VKtS jh
il naîtra des eûfants tout & fait normaux. Les peuples de laii^e anglaise croient fermement le contraire, et cette cmivîctîon ne saurait passer pour un pur préjugé, car eDé se fonde sur des preuves soHdes. On dit en général que les enfants de sang mêlé ont les vices des deux races sans en avoir les vertus, et cette idée est presque partout acceptée. Tel mulâtre ou tel Eurasien peut être un beau type humain k tous les égards ; s'ensuit-il que toute une population de ce genre serait une bonne addition à Tespèce humaine P Ou même, si nous croyons que le mulâtre est supérieur au iiègre, voudrions-nous voir la race blanche disparaître dans l'alliage d'où ce type ethnique sortirait? Laissons de cAté la question des supériorités : les différences des races sont liii argument suffisant. Certains animaux en sont la preuve : on croise souvent les chiënà avec avantage s'il n'y a pas trop de distance entre leurs espèces ; mais l'accouplement de deux espèces trop différeti tes produit un métis sans valeur. Ne pourrait-il pas en être un peu demènie pour les hommes? Les principales nations européennes actuelles sont sorties d'un mélange d'éléments assez peu dissemblables ; il ne s'ensuit pas que dans l'avenir le peuple américain devait être un composé de blancs, de nègres et de chinois.
Les habitants de l'Europe méridionale semblent s'aiBer davantage aux peuples de couleur, et peut-être avec de meilleurs résultats, que les gens du Nord. Mais nous sommes ici en plein terrain dé controverse, où aucune théorie et aucune croyance ne peut prétendre à passer pour vérité scientifique. Une chose est cer-
taine : c^est que Topinion publique aux États-Unis s^oppose formellement aux mariages mixtes et au mélange avec les races asiatiques et africaines. Cette aversion, qui va jusqu'à dicter des lois de stricte interdiction en certains États, est un fait très considérable ; tant qn^elle existe, aucun amalgame ne se produira sur une grande échelle entre les différentes races du pays.
Le sort de Tlndien d'Amérique n'est guère de nos jours qu'une question de sentiment, sans grande importance politique. En igo5 on trouvait 28^079 Indiens sur des territoires réservés d'une étendue totale de aSoooo kilomètres carrés environ, et quelques milliers de plus sont disséminés dans le pays. On ne saurait prétendre que la manière dont ils ont été traités, aux premiers temps de la colonisation ou même depuis, £asse honneur aux Américains; mais il est certain qu'on a exagéré bien des choses. Historiquement, il n'est pas vrai qu'une forte population d'indigènes ait été anéantie par l'épée et par « l'eau de feu » des blancs. Quand le nouveau monde fut découvert, divers peuples, dispersés en nombre inégal dans de vastes régions, étaient en possession des deux continents américains. Ceux qui occupaient le territoire actuel des Etats-Unis étaient pour la plupart des tribus guerrières, à demi nomades, qui vivaient de la chasse et des produits du sol, vaguement mis en culture parles fenunes.
On ne peut pas évaluer avec exactitude le chiffre total de cette population indienne aux États-Unis à l'arrivée des premiers blancs ; cependant il est permis de croire qu'il n'était pas ^beaucoup plus grand qu'au-
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jourd^hui. Les tribus étaient nombreuses, mais petites. La puissante confédération des Iroquois, qui terrorisait un pays plus grand que la France, ne put jamais mettre en ligne dix mille guerriers.
Dès le début, comme en Sibérie et en Australie, la population aborigène fut condamnée à disparaître. Quelque pittoresque et intéressant cçtie soit le beau sauvage, il n^en est pas moins un sauvage, qui de longtemps ne renonce pas à ses habitudes nomades pour se conformer au train monotone de la vie civilisée. Une race de guerriers paresseux ne se transforme pas du jour au lendemain en une population de fermiers laborieux. Avec le temps, cette métamorphose aurait pu se produire comme au Mexique ; mais les immigrants de race blanche arrivèrent en si grand nombre qu'ils dérangèrent tout. Le colon ne trouve pas qu'il soit juste de laisser des terres vastes et fertiles en friche aux mains d^un Peau-Rouge paresseux, quand il est prêt lui-même à les cultiver, — k son profit^ bien entendu,, mais au profit aussi de la société : il n'y a de bon Indien que l'Indien mort — « there is no good Indian, but a dead Indian ». — En général, le gouvernement de Washington fit tout ce qu'il put en faveur de ces pupilles rouges ; mais les bruyantes réclamations des colons sur les frontières, les demandes pressantes d'aventuriers avides, la difficulté de maintenir l'ordre et surtout d'empêcher, dans les districts peu peuplés, la vente illégale de l'alcool, enfin, faute d^un serrice administratif suffisant, l'emploi d'indignes agents locaux : tout cela, malgré les bonnes intentions
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du peuple américain et de ses ropré^ntants, rendit la ^che ^y^ainçief^t trop diffijoile.
L!I;idien n^a jamais joué up grand rôle dans les affaires étrangères des £tats-Uni,s. X'Angj^eterre ,e|mploya des Pe^ux-ïlouges dm& 3a jg^exv^ .contre ses colonsy qui, exaspérés, mirent ce fait au i^ombre de leurs griefs dans la Déclaration d'indépendance. Quelles années plus tard, Tincapacité des Espagnols à régir les Indiens de Floride fut la raison et le prétexte d'une intervention américaine.
, De nos jours les Peaux-Rouges ne forment pas un 4eux>c^itième de la population de TUnion ; ^oique le taux, de leurs naissances soit à peu près égal à celui de leurs ^déoès, ils semblent destinés à diçpandtre. En effet,, beaucoup ]de soi-disant Indiens ont, du sang nègre pu blanc danslemrs yeînes ; tôt ou taxd ils ne manqueront ^p^as d'étre*tous abspxbés. Les qualités de Flndien ont été. de celles qui charment les imaginations, et les ^oipai^s IVpnt, rendu . populaire. Ceux qui ont vu une équipe. fudienne jouer au foot-ball contre les étudiants 4'une université d^homoxea blancs savent bien que les jB^ympathies de la foule vont toujours aux Peaux-Bouges ; ces adversaii^es blancs eux-mèn^^, qui ont amicalement accepté cette rencontre, ^e réinséraient à jouer contre une équipe de noirs.
La question des nègres ne jieTiSsoudra pj^ d'ellemême. Il y a aujourd'hui aux ÉtatsrUnis ,,qyie^que neuf millions de gens de couleur, noip ou mulâtres. On peut trouver entre eux des jalousies cgrd^jtes, des mépcis réciproques, mais aux yei;x du bl^c l^us sont
IXS PCM»UIAT101IS DE COUUBUR AUX éTAT9-DlQ8 79
des nègres. En outre, loin de disparaître, ils cioissont ^sans cesse en noml»^. La iUsproportion «ntre les detiÇL races, dans ce <}u'on appelle la « zone noire » Q^hok ieà)y devinât toujours plus grande. La présence lie t^Ht de nègres dans le Sud y empêche Tiinmigration blanche ; dans les parties Qi!i les noirs prédominent neMement, les blancs s'en vont, et d'autres noirs les rempla- ^cent. Un amalgame des deux races est hors de question.
Ayant la. guerre de Sécession, le système social résultant de l'esclavage amenait constamment des mélanges de sang avec la population de ccmleur ; aujourd'I^ui cela ^'arrive que très peu. Gomme les mariages entre les deoxracea^aont sévèipement interdits par }a loi dans plu sieiira[Ëtatsy et iqpélea liaisons illégitimes sont bien plus mal Yuesrdana tout le Sud qu'autrefois, il aenible que le 'Aègre:«oit^eaiirain de revenir à un type noir plus pur.
Bepoisrla; guerre civile l'expérience a prouvé que les blancs du Sud feiont tout plutôt que d'accepter }a « doimnalioa de» noirs » . Jl n'est pas étonnant que le Sud, avec ses traditions eaclava^stes, soit unanime wr cje peint: mais il est remarquable de constater que le Nord, alors que vâvenientforettantâ'homnfteftq^ii ont cemb^ttu pQarafiicanehir;le»eaclay«8^:aiaQcepté presque «ansimiirniuretaite une série de lois proposées pari les» États du Sud, peur; âiader^ sans les vi^ren fait^lea.^mwdenMgits de la ooBBtitulQion qui garantissent au nègre Vé^e^lé. Cet extnuMdinairecbangement d'attitude a été dû enpartieauxfabua de Fépoque dite et lerè^e du saode i^uit » (eorpe^^. ra/e), > pendant les premières années qui sQÎYîieat. la guerre. Les ^vxaies causes en sont. jJlus pro-
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fondes. Le remplacement dans le Nord des noirs par les blancs, au cours des vingt dernières années, dans les emplois de garçons, de barbiers, etc., semble in- ^quer une aversion de race plutôt croissante que décroissante ; et la philosophie politique actuelle, avec nés théories d^nfériorité de race, ne travaille pas à Tégalité. Aujourd'hui que le nègre ne peut plu» exciter la même sympathie qu'au temps de La Case de V oncle Tom, il trouve moins de champions. Il faudrait la force des armes pour contraindre le Sud à lui accorder régalité de droits promise, et le Nord n'est pas disposé •à exercer une telle pression. Bien des gens au contraire s'y trouvent qui sympathisent avec les Sudistes «t les plaignent d'avoir à porter un si terrible fardeau.
Entre blancs et noirs dans le Sud à l'époque actuelle les sentimemts sont plus hostiles qu'il y a vingt ans. Chez les nègres, c'est une rancune persistante d'avoir perdu les droits politiques qu'ils avaient obtenus, et de se Yoir mis à part, dans les tramways, les chemins de fer, etc., <M>mme si l'on voulait leur faire sentir partout qu'ils appartiennent à une espèce inférieure. Chez les blancs, la peur de la domination noire a tourné en une véritable fureur. L'éducation même des nègres est reg^ardée avec une défiance qui rappelle les temps de l'esclavage ; et le « lynchage » rend parfois la situation terrible. Dès que les blancs, dans les districts de campagne, se rendent compte que leurs fenmies, si elles ne sont pas accompagnées, risquent d'être assaillies i ^elques centaines de mètres de chez elles, leur rage les rend capables des actes les plus sauvages. Une épi-
LES POPULATIONS DE GOVLBim AUX £TAT8-UniS 8l
demie de crime d'une part engendre de Fautre une épidemie de châtiment illégal et féroce, dont les deux races sortent plus exaspérées que jamais.
Dans le système de resclayage, il n'y avait pas de véritable rivalité entre le noir et le blanc ; chacun avait sa sphère, un peu comme dans FEurope du moyen âge les difiTérentes classes de la société. Mais les sentiments de Tancienne aristocratie en face des basses classes émancipées ne sont rien, comparés à ceux des ouvriers blancs quand ils voient la concurrence d'une population noire, d'anciens esclaves, maintenir les salaires au niveau le plus bas. Gomment s'étonner que les labor-unions (syndicats ouvriers) n'admettent pas de nègres dans leur sein? Ils sont regardés comme les instruments du capitaliste, et un péril pour le travailleur blanc. On peut craindre que le développement industriel récent du Sud n'irrite cette hostilité, au lieu de l'apaiser. Le résultat probable des tendances actuelles du Sud sera un divorce de plus en plus marqué entre les deux races. Elles pourront en venir, sauf dans les villes, k habiter des territoires presque distincts ; une telle issue risquerait d'être désastreuse du point de vue économique, car on peut se demander si les nègres de la t zone noire », laissés entièrement à eux-mêmes, ne retomberaient pas dans une sorte de barbarie.
En parlant de querelles de races, les étrangers ont Vhabitude de déclamer contre l'orgueil des peuples anglo-saxons. Sans doute, cet orgueil existe, mais il ne but pas trop lui imputer ; car il est avéré que les nouveaux immigrés aux États-Unis éprouvent très vite, sur
GOOLIDGB. 6
Sa LES POPULATIONS DE COULEUR AUX ÉTATS-UNIS
ce sujet des races, les mêmes sentiments que les autres habitants. Les Espagnols passent pour avoir moins de préjugés de race que les Anglo-Saxons ; cependant le système de gouvernement, dans les anciennes colonies espagnoles d'Amérique, se basait surtout sur les jalousies qui existaient entre les différents éléments de la population. A Haïti, depuis Pélimination des blancd par des massacres en grand, la rivalité a été vive entre nègres et mulâtres.
Les relations entre blancs et noirs ont' plus d*ùtie fois influé sur la politique étrangère des États-Unis. L'annexion du Texas fut provoquée surtout par le désir d'avoir de nouvelles terres à esclaves ; il en (ut de iolême de la guerre avec le Mexique, et des tentatives contre Cuba qui vinrent quelques années plus tard. D*Àutre part, la haine du Sud pour le nègre émancipé empêcha les États-Unis, jusqu'à l'époque de la guerre civile, de reconnaître le gouvernement d'Haïti. Aujourd'hui encore les . rapports de la République avec les Antilles, avec l'Améiique latine même et les Philippines,' dépendent à un certain degré des aspects que prend' la question nègre chez elle.
Heureusement, dans cette situation féconde en diffi^i cultes de toute sorte, il n'y a pas de cohàit de religions j ou de civilisations. Noirs et blancs aux Etats-Unis ^ej représentent pas deux types différents 'de culture. Ld nègre, bien qu'étranger, n'a pas de civilisation à lui; celle qu'il possède lui vient de l'homme blanc. Le$ esclaves importés pendant des siècles aux colonies d'Amérique provenaient de différentes tribus et parlaient
LES POPUtATIONS DE COULEUR AVX iTATS-UHIS 83
des idiomes divers ; mais ou n'eA prit jamais uo asses grand nombre d'une même région pour que leur langue pût survivre dans leur nouveau, pays. Les nègres américains, parlent Panglais, rien que Fanglais. Qs n'ont subi Pinfluence d'aucune culture étrangère, excepté celle de leurs ancimis maîtres, et ils ne se sont pas montrés capaUes d'en créer une qui leur fftt propre. . S!Us sont inférieurs,^ en moyenne, à leurs voisins led .blancs, c'est une difiérauce de d^fré, non de nature, qui les sépare d'eux. IntellectueUement, .ils sontpassife; et, pour le moment, ils ne constituent pas un danger politique, nuds simplement un .problème social.
On a employé avec profit des soldats de couleur contre les Indiens, et à Cuba. Aux Philippines ils n'ont pas été aussi satisfisâsants : ils se battaient bien, mais il était di£Qcile de maintenir parmi eux la discipline» surtout dans les postes isolés. Leur conduite à l'égard des femmes indigènes provoquait une vive colère dans le payii, et frisait renaître l'insurrection dans des districts pacifiés. Les Philippins considèrent leur race comme sulpérieure à la race africaine; de U leur ressentiment quuid on employa des troupes noires contre eux, et leur aiaspération, qu«Ad on émit l'idée aux £liits- Unisde coloniaer leurs tles ave6 le surplus de la population notre d'Améciqae.
Les nègves n'en restent pas, moins une importante
force militaire, pour le pays^ En.outie, ils^ semMent
constituer une ressource économique indispensable aux
États du Sud: c'est à la nunn-d'ceuvre nègre qu'on
> doit, [ure^^e dans sa totalité, l'^orme production de
coton qui place rAmérique au premier rang pour cette matière première, sur tous les marchés du monde.
Comparés à neuf millions de nègres, quelque cent cinquante mille Japonais, Chinois, Coréens et Hindous établis aux États-Unis sont un chiffre insignifiant : leur total n'égale pas même celui des Indiens de rAmérique du Nord. Mais, à la différence des Indiens, ils ne sont pas les survivants de peuplades en voie de disparaître. Ils forment au contraire l'avant-garde d'une armée qui ' compte plusieurs centaines de millions d'hommes, et, . loin de reculer devant l'homme blanc, ils prospèrent et multiplient en face de lui. Ce n'est pas eux, c'est le blanc qui bat en retraite.
On comprend aisément qu'à notre époque, où les communications sont si faciles, les Chinois et les Japonais arrivent en foule dans un pays de population clairsemée, dont le climat leur convient parfaitement, où abondent des ressources encore inexploitées, et où les salaires sont si élevés qu'ils peuvent espérer, avec leur genre de vie, économiser en quelques années ce qui chez eux est une petite fortune. Dans les longues discussions relatives à leur admission dans les États, ces^ deux peuples ont subi beaucoup d'injustes critiques. Les mêmes gens qui s'opposaient le plus à leur établis- 1 sèment permanent les ont accusés d'emporter l'argeatj du pays ; on les a taxés d'immoralité, — sujet qu'on pourra débattre longtemps sans grand résultat, — et divers autres griefs ont été formulés contre eux. N4 tenons aucun compte de ces accusations et ne oondamnons personne : il n'en faut pas moins reconnaître cer^
LES POPCULTIOIfS DB GOULEUR AUX ÉTATS-UHIB 85^
tains faits sociaux que les hommes d^État américains les plus exempts de préjugés se voient obligés de prendre en sérieuse considération.
En premier lieu, si un mélange de races n*e6l pas^ suivant Topinion générale, & désirer entre ces nouveaux venus et la population blanche, il s'ensuit qu'ils ne pourront jamais être assimilés. I/a doctrine américaine de l'hospitalité envers les étrangers reposait tout entière sur la croyance, que tôt au tard ces immigrants deviendraient tout à fait Américains et se fondraient dans la nation. Quand cette métamorphose est impossible, faut-il permettre à des étrangers, quelles que soient leurs vertus, de venir s'établir en grand nombre dans le pays? En face des. terribles difficultés du problème nègre, les États-Unis vont-ils d'un cœur léger accepter le risque d'avoir un problème mongol ou un problème hindou ? Nous n'assimilons pas les Orientaux aux Africains, et nous ne disons pas que les complications produites par leur présence seraient identiques à celles de la qves^ tien nègre. Mais, si l'arrivée des Asiatiques semble devoir embarrasser les États-Unis d'une autre aiSaire de races insoluble, ne vaut-il pas mieux s'attaquer au mal dans son germe, et limiter dès à présent l'immigration ?
Ce danger a une autre face. Tout semble prouver que, parmi les blancs, la classe ouvrière ne peut pas soutenir longtemps la concurrence de travailleurs chinois, japonais, hindous et autres. Les raisons en sont bien simples. Ce n'est pas que les Asiatiques se contentent de salaires plus bas : l'expérience a montré qu'ils sont pn»npts à saisir tout ce qu'ils peuvent gagner^
Si$ LBS^POMJtÂTlOMB DB GOm.B0R AUX ttkTB'VmB^
mliil^ild a&ûe^leat'plt» d%euresde travail que le blanc ; letir bîéH^te est moinfi coAtecrx ei leur sobriéii plus grande : ils peuvent donc offrir leur main-d'œuvre à plâB blifipriti II -est vrai cp&'à la longue ils en viennent à' faire des conditions j^ùs semblables à celles de leurs voisins; s'ili n'étaient ' qu'une poignée d'hommes^ le tenfip9>rélMmd?ait 14 question. Mais derrière ioes quelqiM' miffieitt'd^Asiatiques du- continent^ amérieaih il y a leS' inttefttthràMès millions qui pullulent dans^leur» patries*. S'Os arrivent en masses considérables^ on pourra vditîqnelquesblànes^, lé capitaliste, lènégociant; quifaitiin grand' cbiffi^d'affiiires, Touvrierdè certaines industries âèvéëd,.se maintenir, au milieu^ d'une population tout asiatique, — cela ne serait peut-être pas pour longtempes ; — ^ mais Touvrielr blâfnc ne pouirait rien faire : il Itîi faudmit passer au second plàn^ ou bien a'en «lier. On peut donc poser la question de oette maniera : Que sera dans l'avenir la population des côtes dm Pacifique'? sera-^t-elle blancbe ou asiatique ? Les Américains, s'ils sotif forcés d'envisager lé problème sous; cette forme directe, n'hésiteront pas à prendre des mcsnree contre une invasion qui paraîtrait un dftager movtel. Ces mesures pourront être un hommage aux qualités des Asiatiques ; le désir de les exclure pourra signifier, comme l'exclusion des blancs par les n^res d'Haïti, que Ton reconnaît leur supériorité. Un tarif protecteur p^nt être u& aveu de faiblesse, mais cela n'empêche pas une nation àe l'établir. Les sarcasmes ne Ibront par reboncer les Américains à fiûre la néosssaire pour continuer d'assurer à leurs travaiHeisrs un: bien-
U» POPy^TIQlfS DE COULEUR AUX ÉTATS-UlflS 87
être dqni ils sont très fiers ; ils feront tout plutAt q[ae de laisç^r.ieur côte du Pacifique devenir un domaine de la race jaune^ ou d^ toute autre (jae la race blanche.
l|Be telle politique n'aurait rien d'injurieux pour le Chinpi^.et le Japonais. Elle voudrait simplement dire que, le blanc- et le Mongol étant incapables de vivre ensemble dans le même pays, les Américains, qui sont des bjanps, veulent réserver leur territoire pour des gens du même sang qu'eux. Leurs appréh^ensions paraissent naturelles quand on se rend compte combien leur côte occidentale est exposée : elle est non seulement en face du continent asiatique, mais encore un peu isolée <^\i reste du pays par les déserts qui s'étendent derrière elle.
Ici encore ce serait une erreur que de trop appuyer sur l'orgueil ^de race : lajpopulation de la Californie, que ce sujet émeut le pluç vivement, est jparticulièrement cosmopolite. Les fusses eux-mêmes, dont l'indulgence est traditionnelle dans leurs rapports avec les Asiatiques, se sont alarmés récemment et ajuste titre, & l'idée que leurs possessions de Sibérie orientale allaient être enval^iespar les iChinois, et il est certain qu'ils feront tout leur fiQssible pour empêcher un tel désastre. On peut se tepir assuré, qu'il n'y a pas un État djEurope oi l'arrivée par exemple de cin(juante mille Chinois pendant m an pu deux ne provoquerait pas ime vive opposition, et bientôt d'activés mesures pour couper court a un pareil mouvement.
L'opinion en Amérique est encore, comme on peut croire, très divisée sur ce sujet de l'immigration chi-
noise et japonaise. L^Est, moins exposé que FOuest, est aussi moins favorable à Fidée de restriction ; le Sud même, que ses sentiments bien marqués sur ies questions de races font en somme sympathiser avec la Californie, semble parfois se dire que ses plantations produiraient bien davantage s'il importait les travailleurs jaunes, tellement plus laborieux que les noirs. La vieille école du libéralisme intransigeant veut encore que le pays de la liberté soit ouvert à tous, et croit qu'on aurait vite élevé au niveau des blancs des peuples aussi intelligents que ces Orientaux. Les capitalistes, qui désirent une main-d'œuvre abondante et aussi bon marché que possible, seraient heureux de la tirer de ce fonds inépuisable, l'Asie. Mais l'opposition des syndicats ouvriers est unanime dans tout le pays. Ds sont soutenus par un fort courant d'opinion publique sur la côte du Pacifique, et par ce sentiment général que les États-Unis doivent demeurer « un pays d'hommes blancs ».
Si les problèmes relatifs à l'Indien et au nègre sont des affaires intérieures et ne concernent pas les nations étrangères, il n'en est pas de même quand il s'agit de l'Asiatique : les États-Unis ne sont pas libres de la régler comme bon leur semble. Les Chinois et les Japonais ont derrière eux deux grands empires qui ne sont pas indifférents à la façon dont leurs citoyens sont traités, et tous deux, s'ils s'estiment blessés, ont plus d'un moyen d'exercer des représailles.