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CHAPITRE IV

Le 4 mars 1897, ^' William Mac-Kinley entra en fonctions comme président des États-Unis. Il y a i peine dix ans de cela, mais il s^est passé tant de choses depuis que cette date parait aux Américains déjà loin* taine. En ce temps-là ils ne se doutaient pas que de grands événements se préparaient.

Le peuple américain était absorbé dans ses soucis domestiques ; on discutait en particulier les remèdes possibles pour les « temps difficiles » que le pays venait de traverser. La dernière élection présidentielle s'était faite sur des questions intérieures ; les programmes des deux partis n^avaient renfermé que quelques déclarations, par acquit de conscience, sur la politique étrangère. Le nouveau président qui avait dû sa première célébrité à un bill de tarif protecteur, s'intéressait par-dessus tout au développement des industries américaines ; il venait d'être élu comme le cbampion du parti des affaires et du maintien de l'étalon d'or. M. Mac-Kinley était un homme d'État honnête et consciencieux, — un self-made man, et, sous bien des apports, un type de l'Américain de l'époque. Il n'avait

jamais joué un grand rôle dans les questions de politique étrangère ; comme beaucoup de ses compatriotes, il n*y était pas très versé, et ne s'en souciait guère. On rapporte que, le jour où il entra en fonctions (son « inauguration )>), un général en retraite lui dit que l'événement le plus important de sa présidence serait une guerre avec l'Espagne, — prédiction qui l'étonna beaucoup.

L'incident du Venezuela s'était terminé à la satisfaction du peuple américa^, content de l'attitude qu'il ayait prise dans l'affaire : il s'était borné à poser à nouveau en l'affermissant un vieux principe de légitime 4éfense^ Les Américains étaient d'autant plus satisfaits 4^a,voir eu gain de cause que cette querelle leur ayait fait courir de grands risques, plus grands qu'ils ne se l'étfdent figuré à l'époque. Depuis plus, d'un quart de siècle les États-Unis n'avaieat fait, aucune addition à l^ur^ territoires ; ils avaient même», dans le cas de Saint- Tl^omas, de Saint-Domingue, d'Hawaï, etc., refusé .des chances qui s'offraient à eux. Ainsi, malgré les prophéties que tel ou tel écrivain politique pouvait, faire, à ses risques et périls, sur l'expansion future du pays, on n'avait aucune raison de s'attendre à un changenient soudain dans ce programme d'activité pacifique.

Durant ses cent vingt années d'existence indépendante, le peuple américain avait eu le tçmps de développer pleinement son individualité nationale. D avait «on i44^ de lui-même et d'autrui, et surtout «es traditions, qui le guidaient d'ordinaire, et Tinfluençaient tpujoursy dans sa politique intérieure aussi bien que

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dans ses relations avec les nations étrangères. Rien de tout cela a'a changé : il ne nous faudra pas perdre de vue cet héritage de t^ulances et des. doctrines que le peu{de des États>Unis apportait quand tant de nou> veaux proUèmes se posèrent.

De temps iaunémorial, toutes les nations ont montré on certain penchant à diviser le genre humain en deux. catégories. Grecs et Barbares, -^ c'est-à-dire, nous et. les autres ; lïdée que nous sommes, notifie peuple élu est oacore partout> fortement enracinée. Cette croyance- 66tauBsi ch^ aux Américains qu'elle Test aux. autres peuples^ Comme tout le monde ils croient qu'ib doivent lew grandeur à leurs vertus et au décret d'une Providence amie, mais que les progr&s de leurs rivaux. sont dus à une rapacité sans scrupules ; ils croient qu'aucun, esprit impartial ne peut mettre en doute Thonnéteté de leurs intentions, mais qu'il leur &ut. avoir l'œil, ouvert su,r les desseins pervers de leurs voisins; ils croient que leur candeur les expose sans cesse à être dupés par la ruse de leurs adversaires, et que leur grand défaut, de leur modeste aveu, est une tendance à se rabaisser eux-mêmes, à admirer tout ce qui est étranger, à montrer un trop bon caractère, — bref, i écouter leur co^ur plus que lem tête.

Le peuple des. Ëtats-Unis était convaincu, de ses bonnes intentions» U; gardait envers le reste du monde une attitude amicale, car il se sentait content de l'univers «a gén&al. et de lui-même en particulier. En 1897 Ifis Américains étaient depuis longtemps imbus de l^idée que l'histoive de leur pays avait été pleine de

progrès admirables. Un peu plus d'un siècle avait suffi pour en faire Tun des plus grands, • — d'après eux, !e plus grand, — pays du monde

Les Américains étaient persuadés que ce dévdoppement n'était pas dû tout entier aux prodigues faveurs de la nature ; leurs efforts y avaient leur part au moins égale. Ils s'enorgueillissaient non seulement delà masse de leur population et des ressources de leur sol, mais plus encore de leur énergie, de leur activité, de leurs inventions et de leurs industries. Us étaient fiers de la liberté qui avait fait de leur patrie un port de refuge pour les millions d'opprimés de l'ancien monde ; fiers de leur gouvernement démocratique, qui avait résisté aux atteintes du temps et d'une terrible guerre civile ; fiers du courage, de l'endurance et de l'esprit de sacrifice dont les deux partis avaient dans cette guerre donné des preuves ; fiers enfin de la guérison rapide de tant de blessures, après la lutte d'où la nation sortait plus forte en somme et plus unie que jamais. Ils croyaient leur pays le meilleur, le plus libre, le plus riche, le plus lieureux du monde entier.

Jeunes et confiants, ils se souciaient peu de l'expérience d'autrui. Si les Européens avaient agi de telle ou telle manière, ce n'était pas une raison pour qu'en des circonstances semblables les Américains fissent de même ; si une nation européenne avait échoué dans une certaine tâche, cela ne prouvait pas que l'Amérique ne pourrait faire mieux. Cette assurance s'accompagne d'un idéalisme qui étonne parfois les observateurs étrangers. En effet l'Européen a souvent l'idée que le peuple

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des États-Unis est une race prosaïque d^hommes d'affaires, sans autre souci que de gagner de l'argent, et de marier ses filles & des étrangers titrés. En fait, ce peuple ne manque pas d'idées généreuses, bien qu'elles ne s'étalent pas dans sa vie quotidienne. Les idéaux américains peuvent paraître quelquefois plus matériels, moins raffinés que ceux d'Europe, mais ils ne sont pas moinsnobles, et ils sont très réels.

Le sentiment général de satisfaction qui dominait à cette époque dans le pays n'empêchait pas les esprits pénétrante de voir les ombres du tableau. Le problème nègre devenait de plus en plus difficile. L'antagonisme croissant entre le capital et le travail, le développement de syndicate et de trusts immenses et la corruption de la politique locale alarmaient les citoyens honnêtes et patriotes. La dernière crise financière avait causé une certaine aigreur entre diflférentes classes, et même entre diffîrentes régions de l'Union. La décadence lamentable de la marine marchande, jadis l'orgueil de la nation, était une preuve que les Américains n'étaient pas aussi excellente dans toutes les branches de l'activité économique. Enfin les gens cultivés se rendaient compte qu'en littérature, dans les arte et dans la science pure, les Étets-Unis n'avaient guère contribué à accroître le patrimoine du genre humain. Tous ces faite, les patriotes doués de quelque largeur d'esprit ne pouvaient que les reconnaître et les déplorer ; mais le grand public restait optimiste. L'opinion gardait une belle assurance, et quand il lui fallait se rendre aux atteques faites contre les choses d'Amérique^ elle se consolait en se disant

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que bienlAt tout irait mieui. On avait la paisible* conyiction que, si les Américains s'étdefttmonti^s' inférieurs 6n quelque point, c^était simplemeftt parce que leur attention avait été trop absorbée ailleurs ; nnef fois débarrassés des soucis matériels de Texistence, ils pourraient aviser à réparer les points faibles de la tnaolûne gouvernementale, ou à développer les qualités esthétiques de la race : « Quand Chicago se mêlerait de civilisation, la civilisation n^aurait qu'à marcher! » — « When Chicago gets hold àf cultare, culture tvill

^ kai)e to hum », Plus d'un voyageur a été frappé du fait que, dans une ville américaine neuve, le citoyen patriote parle plus souvent de l'avenir que du présent ; il • peut vanter les progrès que sa ville a faits, mais toujours il ajoute que cela n'est rien, comparé à ce qu'dlé fera un jour. Tout mfarché intérieur veut devenir un Chicago, tout port espère surpasser New-York.

Une tdle foi robuste rend la nation, aussi bieu que

'■ l'individu, capables de supporter le malheur aveo* sérénité, de s'obstiner contre des obstacles en apparence insurmontables et d'arriver malgré tout an sucbès? Une philosophie de décadence est peut-être plus pittores<{ue ;

' mais quand des individus ou des peuples en décadence se heurtent à des gens qui ont foi en eux-mêmes, ceux-ci ont dèë l'abord un grand avantage.

L^espHt de ' vantardise qui, suivant bon nombre d^étrangers, est tin trait caractéristique des libres citoyens des États-Unis, a beaucoup diminué depuis la guerre civile^ Cet esprit, qui résultait d'une croissance ex\:Aérante, et qui trahissait, par son outrance même,

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une sourde crainte dé ne pas pouvoir convaincre Tétraiiger, était en même teimps une espèce de riposte à la condescendknce aimable ou dédaigneuse avec laquelle rAméricaîn se voyait reçu en Europe.

Bien 'que dés millions d^hommes de naissance européenne vécussent au nouveau monde, et que d^lautre part une foule croissante de touristes américains allât chaque année visiter Tancien continent, malgré les étudiants qui avaient fréquenté dans les universités d^ Allemagne et les artistes qui avaient travaillé en France, malgré les gens instruits qui aimaient la littérature et Part européens, Titnmense majorité aux États-Unis gardait à cette époque, à Tégard des choses d^Europe, une attitude de bienveillante indifférence, pour ne pas dire de supériorité. Les Américains cultivés, eux, connaissaient (comme ils connaissaient encore) l'Europe mieux que les Européens ne connaissent TAmérique ; mais le grand public ne s'intéressait pas beaucoup aux affaires des nations européennes, et guère davanlage atix relations extérieures de son propre pays. Cette indiflKrence se montrait, dans le peu de soin qu^on apportait au choit des représentants diplomatiques ' de l'Amérique à Pétranger.' A Texception du poste d'ambassadeur en Angleterre, où il était de première importance d^avoir unhomtne éminéfnt, on considérait trop souvent, pour les emplois diplomatiques, l'influence politique des candidats pliîtdt que leurs capacités. Il semble singulier quWe nation d'hommes d'afffldres se soit contentée du même mode de recrutement, celui du hasard en somme, pour ^nsernce consulaire. L'histoire des colftsulats

. américains a vu bien des scandales ; ce n^estqu^en igo6 qu^on en a assis le système sur de fermes bases. Pour ce qui se passait au delà de VOcéan, les nouvelles offertes par les journaux américains k leur public venaient en général de sources anglaises, et la plupart des commentaires sur les questions où les États-Unis n'étaient pas directement intéressés avaient la même origine. Quant aux opinions que les étrangers pouvaient avoir, les Américains les connaissaient peu et ne s'en préoccu-1, paient guère, malgré le zèle des reporters à interviewer les nouveaux venus de quelque célébrité.

Une conséquence fâcheuse de cet état d'esprit était l'insoudance avec laquelle les journaux, et même les hommes d'État américains, parlaient des nations étrangères. Un membre du Congrès, s'il croyait que certaines déclarations feraient plaisir & ses électeurs, ne s'inquiétait pas toujours de l'aigreur qu'elles pourraient causer en Autriche ou en Russie. La diplomatie américaine elle-même passait k l'étranger pour avoir un certain sans gêne.

Un autre trait du caractère national causa souvent des di£Bcultés aux hommes responsables des destinées de la République : c'était une certaine impatience à supporter les freins imposés par des accords écrits, quand ils ne semblaient plus en rapport avec les conditions existantes. Si un traité cessait d'être avantageux, on était encUn à le considérer comme caduc et désormais dénué de tout caractère d'obligation ; il se trouvait toujours dans le Congrès des membres irresponsables pour traduire ce sentiment. Dans le cas du traité Clayton-

Bulwer, les États-Unis s'agitèrent si vivement que l'Angleterre fut enfin forcée de consentir à Tabrogation du contrat ; plus tard, la conduite du gouvernement de Washington au sujet de Timmigration chinoise n'a pas été tout à fait conforme à la parole donnée dans les traités. Il est vrai que cette insouciance des obligations sur papier, des «parchemins moisis », caractérise en général la démocratie moderne ; pourtant il faut re* connaître qu'il y a dans le caractère de FAméricain un certain penchant à se mettre au-dessus des lois, qui résulte de son individualisme et de son développement indépendant. Il reconnaît la nécessité de la loi, mais il ne la regarde pas comme sacrée, ni même comme indispensable en toute occasion. Ses tendances pratiques et son inaptitude à comprendre la solidarité sociale lui font accorder plus d'attention aux nécessités du moment qu'aux principes généraux et abstraits. Toutefois le peuple américain a fait preuve en même temps d'un sentiment aussi vif de l'honneur qu'aucun autre peuple, et il prend très au sérieux ses obligations morales.

Les nations, aussi bien que les individus, manquent souvent de logique, ce qui les expose à être accusées de déloyauté par des voisins intransigeants. C'est surtout vrai des peuples anglo-saxons, dont l'esprit n'est pas aussi rigoureux que celui des Français ou des Russes; c'est pour cela qu'on a si souvent taxé les Anglais d'hypocrisie. Si par ses prémisses l'Anglais ou rAméricain se voit amené à des conclusions qui ne lui plaisent pas, d'ordinaire il se regimbe, laisse là ses prémisses et saute à des conclusions qui lui conviennent

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davantage. Il ne permet pas & ses raisonnements de renfermer dans une situation que son bon sens con> damme ; guidé par un instinct sûr, il prend le parti qui lui semble le meilleur, sans se demander si la raison abstraite le jugera illogique. Cette différence entre les idées politiques latines et anglo-saxonnes s'illustre par la comparaison de deux mots bistoriques : « Périssent les colonies plutôt qu'un principe », disait la Ré- Tolution française; et Lincoln, pendant la guerre civile, déclarait : « C'est une situation, non une tbéorie, que nous avons à envisager ». C'est un fait caractéristique que Jefferson lui-même, Fbomme d'État américain qui peut-être avait le plus du tbéoricien en lui, prit sans bésiter la responsabilité de l'acbat de la Louisiane, quoique persuadé de la nature inconstitutionnelle de sa sanction.

Cette insouciance des précédents n'empêchait pas les Américains d'avoir, pour les guider dans leur politique, certaines traditions auxquelles ils se croyaient fortement attachés. Leur politique étrangère en somme ne s'était pas développée au hasard ; elle avait été claire, et, quel que fût le parti au pouvoir, assez bien d'accord avec elle-même. Peu de complications s'étaient produites dans les relations internationales du pays ; il s'était tenu en dehors des affaires européennes, et la plupart des pays d'Europe n'avaient joué aucun rôle dans les affaires américaines. Pour ces raiscMis, les Américains n'avaient pas souvent à s'occuper de plus d'une puissance étrangère à la fois; depuis la conquête de leur indépendance, ils n'avaient eu qu'une guerre

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ettropéeiine, oeltede 1812 avec PAngleterre. Sans doute les qiiefÉelles de toute sorte n^avaient pas manqué ; mais <dle8 n'^avaient en général roulé que sur des problèmes tels que des questions de frontière, et par suite n'avaient pas nécessité rintetvention d'une grande politique: un seul de ces conflits, le conflit avec le Mexique, avait abouti à des hostilités, ce Nous sommes un peuple pacifique », disaient les États-Unis, et cette idée k la longue était devenue un article essentiel du credo national. On pouvait mettre en doute l'exactitude de cette déclaration. Si pendant longtemps les Américains n'avaient pas eu souvent à recourir aux armes, ils le devaient à leur situation bien plus qu'à une douceur innée de caractère.

Pour preuve de ces dispositions pacifiques, les Américains faisaient ressortir l'insignifiance de leurs forces lîiilitaires ; peut-être aurait-il été plus juste d'attribuer ce fait à leur aversion héréditaire et tout anglaise pour les années permanentes, ces « ennemies de la liberté », et plus encore à leur confiante assurance qu'on trouverait toujours le moyen de parer à toute éventualité. Il ne fout pas s'étonner que leur armée permanente, depuis la guerre de Sécession^ eût été réduite par degrés jus- (p'à compter moins de trente mille hommes, sans antre réserve, qu'une milice très imparfaitement organisée: un pays qui n'a pas d'invasions à redouter en vient vite à se dire, à tort ou à raison, qu'il aura toujours le temps de trouver des soldats. Ce qui est plus sarpiênant, c'est que les riches cités de la côte eussent été si longtemps dépourvues de tout système modefne

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de défense, et qu'on eût laissé la marine, dont les exploits avaient jadis rempli les Américains d'une légitime fierté, tomber en une telle décadence que vers i885 elle était à peine digne d'une puissance de troisième ordre. Il est certain qu'à cette époque un observateur impartial n'aurait pu accuser les États-Unis de (( méditer des agressions ». Quarante-sept querelles remises par eux à l'arbitrage (c'est plus de la moitié des cas qu'on a vu régler ainsi dans le monde) permettraient aux États-Unis de prétendre qu'ils avaient vraiment désiré la paix et la justice.

Mais bien des gens en Europe faisaient alors une grande erreur, en s'imaginant que l'Union américaine, en face de puissances rivales mieux préparées à la guerre, craindrait d'agir. Ce peuple, avec sa flotte naissante et ses milliers de kilomètres de côtes encore sans défense, était prêt à entrer en guerre avec TAngleterre pour une question de principe et une bien mince affaire : l'emplacement exact d'un coin de frontière au Venezuela. Il n'était pas probable que, une fois ses passions excitées, il s'effraierait d'aucun conflit. Le danger était au contraire cette assurance qu'avaient les masses en Amérique, de pouvoir <sc rosser l'univers » (Jlick création), U s'y ajoutait le sentiment que la plus grande partie du pays était, quoiqu^il advint^ à l'abri des attaques de l'étranger. New^-York et San Francisco pouvaient bien être à la merci d^une flotte ennemie ; mais le citoyen de Kansas-City ou de Denver se savait en sécurité, et par suite n'était pas disposé à faire des concessions à n'importe qui.

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A cette époque, les leçons des pères n^avaient rien perdu de leur autorité. La Déclaration d'indépendance avait proclamé que « tous les hommes ont été créés égaux, et ont des droits inaliénables à la vie, i la liberté, et k la poursuite du bonheur » ; et les Américains croyaient encore à la liberté et à Tégalité. On peut sans doute donner divers sens à chacun de ces mots. Ainsi, avant la guerre civile, le Sud les conciliait avec la possession d'esclaves nègres, un peu comme Taristocratie de Tancien royaume de Pologne, où les masses populaires étaient plongées dans le servage, avait appelé ce pays le seul pays Ubre d'Europe. Plus récemment les États du Sud venaient de priver les noirs, malgré la constitution, de presque tous leurs droits politiques, et le Nord avait préféré ne pas intervenir. On peut trouver tous ces faits peu logiques, mais il serait injuste de s'en servir pour accuser d'hypocrisie le peuple des États-Unis. Non seulement il s'était montré plein de sympathie et d'enthousiasme pour les révolutions de France, d'Italie, de Grèce, de Hongrie, de l'Amérique du Sud, mais encore il avait donné asile à un grand nombre d'exilés politiques. II avait défendu des lois de large neutralité, de libre navigation sur les mers, les fleuves et les détroits, réclamé l'ouverture des portes de l'Extrême-Orient, et d'une façon générale soutenu tous les principes les plus modernes et les plus éclairés dans les relations internationales. A dire vrai, le pays avait jadis porté la tache de l'esclavage, mais il Tavait lavée dans le sang ; et maintenant le nom de « terre de la liberté » n'était plus une simple figure de

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rhétorique à Fusage des patriotes, c^était Texpression d'une vérité indiscutable.

Mais la liberté e&t une chose dont ou prend T habitude. Pour ceux qui Tout toujours possédée, elle devient, comme la santé ou comme Tair pur, quelque chose de tout naturel ; trésor inestimable, die ^st trop commune dans la vie quotidienne pour qu'on W sente vivement le prix. En outre, les A^méricains av^ent ap^ pris par expérience que la liberté n'est pas toujours une panacée & tous les maux politiques. Us n'étaieutpAs no» plus aussi sûrs qu'autrefois que tout peuple soijt capable de se gouverner, et que les institutions proi^pères cher eux pourraient aussi bien convenir à d'autres QAtions» Après avoir applaudi à l'émancipation de l'Amérique latine, ils n'avaient pas toujours trouvé édifiaujte la vie de ces républiques-sœurs ; ils avaient trop l'amour de l'ordre pour donner leur approbation à une série ininterrompue de révolutions, même faites au nom de la liberté. Ils tenaient cependant pour vérité générale que (sauf quand il s'agissait des nègres du Sud) le gouvernement devait être consenti par les gouvernés ; ils étaient fiers de nç point posséder de col(mies étrangères, point de sujets à régir par la force. lis se sentaient libres d'épiloguer sur la convoitise des diverses puissances européennes, qu'on avait vues récemmant s'élancer à la curée de l'Asie et de l'Afrique.

Dans leur politique étrangère, ils avaient suivi les mêmes principes généraux que les autres nations modernes* Dans les nombreux traités qu'ils avaient conclus, ils avaient visé au développement de bonnes rela-

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tions avec d'autres peuples, en même temps qu*aii progrès de leurs affaires et k la sécurité de leurs concis toyens dans toutes les parties du monde. Leurs efforts avaient été couronnés de succès, et ils pouvaient être contents du résultat. En tout ceci, rien qui leur fût particulier. Mais ce qui leur appartient en propre, ce sont certains principes dont l'influence décisive domina tout le cours de leurs rapports avec Tétranger. Le premier est le principe d'éviter les a alliances gênantes ».

Washington, dans son message d'adieu, — document dont l'importance, pour l'Américain, ne le cède qu^à celle de la Déclaration d'indépendance, — avait solennellement mis ses concitoyens en garde contre les alliances étrangères. Il avait connu par sa propre expérience ces sortes d'accords. Tel le traité avec la France, conclu en 1778 qui avait amené la libération des colonies et l'humiliation de l'Angleterre, mais qui n'avait pas donné pleine satisfaction aux deux contractants. Leurs. intérêts, à la conclusion de la paix de 1788, s'étaient trouvés divergents, et il en était résulté un léger froissement. Plus tard on avait vu poindre une difficulté plas grave, quand les États-Unis s'étaient demandé s'ils devaient assister la France, après la chute de sa monarchie, dans ses nouvelles guerres avec l'Angleterre. La lettre du traité semblait bien Texiger ; mais le président Washington décida que, les circonstances ayant changé du tout au tout depuis 1778, les clauses de ralliance n'étaient plus applicables à la situation. Cette décision était dictée par une sage politique, et les historiens américains ont été unanimes à approuver ce

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jugement de Washington. Mais des membres de son cabinet à qui la question avait été soumise, entre autres Jefferson, le secrétaire d^État, avaient opiné que ce traité obligeait les États-Unis à venir en aide à la France ; un esprit d*une très grande droiture, comme celui de Washington, dut sentir qu'en rejetant, même pour les meilleures raisons, une obligation aussi formelle, Thon* neur de son pays s^exposait à des soupçons. Les États- Unis sortaient ainsi de leurs embarras, mais non sans en garder quelque malaise ; Fincident fut une leçon, et c'est son écho que Ton retrouve dans le message d'adieu du président.

L'avis donné dans ce document célèbre a été fidèlement suivi Jusqu'à ce jour, et avec d'heureux résultats, par les hommes d'État américains. Dans certains cas particuliers les États-Unis se sont refusés à conclure des accords avec des puissances européennes, et leur décision s'est fondée sur ce principe, d'éviter les alliances gênantes. Ils ont quelquefois pris part avec les autres aux affaires d'Extrême-Orient, car il fallait pour des raisons spéciales une intervention commune de toutes les puis^ sauces chrétiennes ; mais, à cette exception près, ils ont mieux aimé poursuivre à part leurs intérêts, même lorsque ces intérêts coïncidaient avec ceux de nations amies.

Cette politique de a superbe isolement » a parfois irrité les autres nations ; on a accusé les Américains d'égoïsme et de mauvaise volonté dans l'œuvre du bien public ; toutefois pour le peuple américain, cette politique a jusqu'ici été sage.

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